Le Disque Bizarre Du Mois #2

disquebizarre

Ce mois-ci, nous nous pencherons sur une curieuse autoproduction, qui n’a pas dû être tirée à plus de quelques centaines d’exemplaires, lors de sa sortie en 1995.
Malgré un certain amateurisme, c’est un album qui se rattache à un genre qui fut assez populaire en France durant la deuxième moitié des années 80 : la « cold-wave ». Il s’agissait d’une pop mélancolique, inspirée de la new-wave et du rock gothique, mais dans un esprit souvent plus austère, moins extravagant, en connexion plus ou moins sincère avec un certain intellectualisme, touchant souvent au cinéma ou à la littérature.
Principalement inspirée par les premières signatures du très esthète label anglais 4AD (Dead Can Dance, Cocteau Twins, Clan Of Xymox) et du label belge Crammed Discs (Minimal Compact, Tuxedomoon, Mecano), mais aussi par des groupes pop plus commerciaux, aux sonorités froides (The Cure, Depeche Mode, Art Of Noise, OMD, The Chameleons, Sad Lovers & Giants), cette musique connut une résonance particulière en France, pays naturel des arts, des lettres et des artistes conceptuels et tourmentés.
Il serait vain de tenter de dresser un historique de ce que fut la cold-wave en France. Même si elle fut incarnée principalement par une sous-section du label rock New Rose, nommée Lively Art, ce ne fut pas une école revendiquée, mais une sorte d’effervescence multiple sur tout le territoire, qui vit naître, globalement entre 1982 et 1990, une très grande quantité de petits groupes obscurs dont la majorité eut une existence brève, marquée par quelques publications sporadiques, quand ce n’est pas seulement une unique participation à une compilation cassette autoproduite. Nous étions alors bien loin d’Internet et de YouTube, et hélas pour eux, les groupes amateurs sans argent, sans réseaux, sans moyens réellement efficaces de diffuser leur musique, consacraient leurs quelques années de carrière à tenter vainement de s’arracher du néant, jusqu’à la lassitude ou l’épuisement de leurs finances.
Malgré cette précarité – ou peut-être justement à cause d’elle -, cette musique est encore aujourd’hui l’objet d’un culte intense de collectionneurs à travers le monde, et ce pour deux raisons principales : d’abord, c’est une musique qui fixe la couleur d’une époque, d’une décennie, dont on apprécie diversement les productions, mais à laquelle on ne peut nier une personnalité forte dans la création musicale. Ensuite, parce que malgré le format pop, c’est souvent une musique d’atmosphère, composée le plus souvent par des musiciens autodidactes, qui approchaient leurs instruments avec plus d’instinct que de technique. Il en résulte néanmoins qu’en dépit de maladresses ou de parti-pris discutables, chaque groupe, dans ce style musical, a un son bien à lui, un type de mélodies souvent reconnaissable et une palette sonore extrêmement variée, allant du quatuor rock de base à une instrumentation classique, jazz, folk acoustique ou totalement électronique. L’ambiance, l’esprit, la couleur musicale en transcendent totalement la forme. Peu importaient les moyens, dès lors que la fin se voulait triste, dépressive, mélancolique et si possible romantique.

On peut dire tout cela au sujet de cet éphémère duo, ou plus exactement d’un couple baptisé Les Amants, qui s’inscrit tout à fait dans le genre cold-wave. Première particularité : 1995, c’est très tard pour se lancer dans ce genre de musique, d’autant plus tard qu’à écouter ce disque, on a incroyablement l’impression qu’il a été enregistré dix ans plus tôt. Mais à bien regarder la pochette, les deux tourtereaux ne semblaient pas de la première jeunesse à l’époque, et il est probable que nous ayons affaire à quelques vétérans des années new-wave.
Deuxième particularité : la pochette, justement. Elle est particulièrement hideuse, particulièrement ratée, jusque dans le lettrage. Il n’est pas excessif de parler d’association de malfaiteurs, car le photographe et le maquettiste sont deux personnes différentes, et aucun des deux ne semble avoir réalisé à un quelconque moment à quel point il ôtait tout espoir de vendre ce disque, et tout espoir même de le faire connaître aux générations futures. Il faut être comme moi un chineur expérimenté pour repérer un tel disque dans un bac de CD ultra-soldés, et sentir qu’on tient là quelque chose de pas banal.
D’autant moins banal que mon exemplaire est dédicacé. Et oui, Les Amants ont fait des dédicaces. Enfin, ils en ont fait au moins une à leur maquettiste.

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« Merci encore pour la pochette ».
Alors là, je dis oui, mille fois oui : merci pour la pochette !

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Et puis, merci encore pour la pochette !!!

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Au fait, tant qu’on y est, merci aussi pour la pochette !!!

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Nous savons désormais que l’amitié avec le maquettiste Philippe Florenty n’a pas duré toujours, puisque ce CD a été revendu 20 centimes au magasin Boulinier de Saint-Michel, où je l’ai acheté pour 1,50€. L’amitié n’a décidément pas de prix…
Nous remarquerons que la photo au dos de la jaquette, à l’image de certaines formules évasives dans la dédicace, semble exprimer une sorte de spiritualité hippie. Il ne faut pas s’y fier outre mesure, rien de tout cela ne transparaît réellement dans la musique, qui est résolument électronique et cold-wave. En 1994-95, il n’y avait rien de plus commun que de s’imaginer que l’avènement des rave parties sonnait le renouveau du « flower power ».

Néanmoins, ne jugeons pas un disque sur sa pochette, même s’il n’est pas interdit d’en rigoler. Il faut bien reconnaître que celle-ci est savoureuse, car même si la PAO de 1995 avait ses limites, et que l’effet « fish eye » était relativement nouveau, cette réalisation a sans doute paru bien indigente, même en son temps.
Sinon, comme vous l’avez peut-être remarqué, les présentations ont été faites par le biais des scans. Les Amants étaient donc un couple de musiciens, vraisemblablement d’Île-de-France, et dont on ne connaîtra que les prénoms : Gwenn (ou Gwennaelle) et Franck – encore qu’il soit extrêmement probable que ce Franck soit le même Franck que le photographe (Ah, ces bon vieux appareils-photos à retardement, comme ça parait désuet aujourd’hui, en plein âge d’or de la perche à selfie) : à savoir Franck Picard, déjà co-auteur d’un 45 tours en 1989 signé par un duo électro-pop sobrement appelé Raison Humaine.
Si « La Rosée Lavant Le Doute » (quel titre !) n’est pas un chef d’oeuvre, c’est un bien meilleur album que ne le laisse penser sa pochette. Pourtant, il aurait fallu un producteur chevronné pour donner un peu plus d’ampleur et de modernité à un disque bricolé à la maison sur un des premiers home-studios vendus dans le commerce. Qui plus est, la voix est mixée trop au centre et très en arrière, peut-être volontairement car Gwenn était visiblement très inspirée par la chanteuse Weena du groupe Baroque Bordello, mais outre que son organe n’a pas la même pureté, elle en fait clairement trop au niveau des vocalises, se risquant même, avec de dramatiques conséquences, à des tremblotements soul à la Véronique Sanson, ou pire, des « amurs tujurs » façon Johnny. De même, si les arrangements sont assez réussis – enfin plus exactement seraient réussis si l’album était sorti en 1985 -, la construction des chansons est en revanche un peu trop linéaire, trop répétitive, et tourne trop volontiers autour des mêmes harmonies.
Néanmoins, il y a quelque chose d’attendrissant dans ces chansonnettes dépressives et cristallines, plus délicates que vraiment raffinées, et qui ont de quoi satisfaire les aficionados de cold-wave autant que les curieux de synth-pop française. « La Rosée Lavant Le Doute » mériterait d’être redécouvert, remixé, remasterisé – et surtout réédité impérativement SOUS UNE AUTRE POCHETTE !!!
Hélas, pour cela, il faudrait déjà que cet album maudit échappe à l’oubli auquel il est confiné depuis presque un quart de siècle, car ce CD est en fait totalement introuvable. À l’heure où j’écris ces lignes, un seul autre exemplaire se trouve en vente sur Rakuten, mais après cela, il faudra vraiment un miracle pour tomber dessus…
Bien que le n°234-109-2 de la SDRM (Société pour l’Administration du Droit de Reproduction Mécanique) ne m’y autorise pas, j’ai extrait trois des meilleurs titres de cet album que j’ai mis sur YouTube en mode non-répertorié, car je n’ai vraiment aucun  moyen de vous les faire écouter autrement. Vu que la production n’est pas bonne, et l’est encore moins avec la compression mp3, j’ai pris la liberté de remixer et remasteriser ces versions numériques. Bien entendu, si Gwenn et Franck, ou leurs ayant-droits, ne goûtent pas mon initiative, je les retirerai.

Sans surprise, je vous propose de découvrir d’abord « Lire En Soi », premier morceau de l’album, un titre accrocheur mais hélas à la production un peu trop minimaliste.

Ensuite, le morceau suivant, « Vague À L’Âme », beaucoup plus 80’s dans ses arrangements, et qui résume assez bien l’esprit général de l’album.

Et enfin, la chanson qui a vraiment ma préférence sur cet album, une ballade mélancolique et douce-amère, qui se prête assez bien à la production minimale du disque, et que Gwenn chante avec beaucoup d’émotion.

 

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