Je N’Ai Pas Vu Comment Le Voir [Poisson Solo & Dorian Brumerive]

Autochrome

Nous n’avions pas prévu de nous remettre si vite au travail, mais le hasard d’une phrase innocente échangée sur une messagerie, nous a remis le pied à l’étrier, bien malgré nous.
« Je N’Ai Pas Vu Comment Le Voir » : formule maladroite, et donc poétique, que mon ami Poisson Solo a écrit un soir pour parler d’un ancien article de mon blog qu’il venait de découvrir. Tout de suite, la musicalité et l’apparent « nonsense » de la phrase m’ont parlé, et je me suis dit que ça ferait un bon titre de chanson. C’était alors une idée parmi d’autres, à classer pour un éventuel « plus tard ».
Après, « Je Conspire », j’étais parti sur l’idée de faire ensuite une chanson triste. Poisson Solo, de son côté, avait envie d’écrire une chanson sur la difficulté de faire le deuil d’une personne récemment disparue. Il y avait là de quoi trouver un accord. J’ai alors songé, ayant perdu pour ma part il y a presque vingt ans une ancienne compagne, que parmi les premiers sentiments que j’avais ressentis à l’occasion de cette mort brutale et inattendue, il y avait le terrible regret de ne pas avoir passé plus de temps avec cette jeune femme nommée Cécile que j’aimais énormément. Dans les derniers mois de sa vie, pris par nos relations amoureuses réciproques, nous nous étions vus moins souvent, alors qu’en fait, elle n’allait vraiment pas bien. Je ne le savais pas à ce moment-là, elle m’avait caché une partie de ses problèmes, je l’ai appris plus tard par sa famille, par d’autres proches. Deux mois avant sa mort, sans que rien ne le justifie, elle avait organisé une grande réception chez elle, avec tous ses amis. Précisément le genre de soirée que je ne supporte pas, où j’étais sûr de voir des gens qui ne m’étaient pas spécialement sympathiques. De plus, cela tombait un soir de bouclage, à une époque où j’étais rédacteur-en-chef d’une feuille de chou, où collaborait notamment un tocard qui attendait le tout dernier moment pour écrire son article. Bref, alors que la nuit était bien avancée, j’avais téléphoné à Cécile pour lui dire que finalement, je ne viendrai pas à sa soirée car nous étions bloqués, le maquettiste et moi, à attendre le bon vouloir d’un seul bon à rien. Elle m’avait semblé dépitée, mais je lui avais dit : « Je te rappelle lundi, on se fait un resto dans la semaine, ce sera aussi bien ». Des amis présents sur place m’ont rapporté par la suite qu’après avoir raccroché, elle s’était mise à pleurer et avait gagné la salle de bains sans dire un mot.
La veille de sa mort, elle était allée en soirée gothique, elle m’avait alors téléphoné, me demandant si je ne voulais pas l’y accompagner. J’étais ce soir-là en banlieue chez Véronique, ma compagne à ce moment-là, j’avais donc dit non à Cécile. « Mais Véronique peut venir, ça ne me dérange pas du tout », m’avait-elle spontanément répondu. L’inverse, hélas, n’était pas vrai, Véronique haïssait Cécile de cette haine instinctive et souveraine qu’ont les femmes pour toutes celles qui accaparent le moindre petit fragment de cœur de leurs compagnons. Elle sentait peut-être mieux que Cécile et moi la force de ce qui nous unissait encore, bien après notre séparation.
Je n’ai pas voulu subir une énième scène de ménage, j’ai répondu à Cécile : « Non, je suis désolé, on a juste envie de rester tous les deux à la maison. Je t’appelle lundi et on se voit dans la semaine, d’accord ? ».
Ce sont les derniers mots que j’ai dit à Cécile avant de raccrocher un peu abruptement. J’ai tenu parole, je l’ai appelée deux jours plus tard.
Mais à ce moment-là, elle était déjà morte.

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J’ai voulu exprimer dans ce texte le terrible regret, l’atroce impuissance, de subir la violence immobile de cette absence éternelle, qui nous amène fatalement à nous faire mille et mille reproches, à déplorer sans fin de n’avoir pas su faire ce qu’il fallait, de n’avoir pas été là au moment où c’était nécessaire, de ne pas être arrivé à voir certains indices d’un état fébrile susceptible de provoquer un accident…
Voir ?
Oui, voir. Voilà, je n’ai pas vu comment le voir…
Je suis parti sur l’idée de faire un texte sobre, qui témoigne fidèlement de la nature de ma relation avec Cécile, mais que j’ai voulu rendre le plus neutre possible, afin que beaucoup de gens puissent aussi y percevoir l’écho de leurs propres expériences.
J’ai eu l’idée d’accoler l’évocation des regrets avec un certain nombre de troubles de la vision, ce qui m’a inspiré quelques jeux de mots gainsbourgiens comme Poisson Solo les affectionne tant.
Peut-être de par son contenu émotionnel, cette chanson a été plus fusionnelle entre nous que les précédentes. Poisson Solo, comme d’habitude, a écrit la mélodie et la ligne vocale autour du texte que je lui ai livré, mais j’ai défini avec lui la nature des arrangements musicaux, que je souhaitais en fait assez voisins de la chanson « Pardonne-Moi » de Mylène Farmer, que j’aime beaucoup et qui m’a toujours fait penser à Cécile. Je voulais retrouver un peu de cette ambiance, sans toutefois autant m’abandonner à une morbidité gothique qui ne me ressemble plus.
Poisson Solo a fait un travail remarquable en me rejoignant dans cette démarche imaginative, avec toute la richesse de sa propre inspiration, qui fait que cette chanson est avant tout la sienne tout en restant fidèlement la mienne.
J’ai aussi amené, pour le clip, l’idée d’utiliser exclusivement des autochromes, certains de ma collection personnelle et d’autres que Poisson Solo a glané lui-même sur le Net. Les insertions vidéos de Georges Méliès ont été choisies par Poisson Solo.
Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est un autochrome, il s’agit en fait de la première technique de photographie couleur qui est apparue vers 1907, et qui reposait sur un système à bases de fécules de pommes de terre peints à la main avec les couleurs primaires (des grains de riz et de blé ont parfois été aussi utilisés), et fixés sur une plaque de verre avec de la résine. Aussi artisanal que cela paraisse, le système procurait un assez bon rendu des couleurs, plus fidèle que les colorisations numériques de photos en noir et blanc. Par contre, la netteté était vraiment très moyenne, du fait que l’on distinguait, à travers l’image, la mosaïque multicolore des petits grains de fécules. C’est pour cela, d’ailleurs, que ce système, inventé par les frères Lumière, fut finalement abandonné au début des années 30.
Néanmoins, les autochromes qui nous sont parvenus ont acquis avec le temps une magie envoûtante. Certains sont d’une incroyable netteté, d’autres le sont beaucoup moins, mais leurs alterations nous semblent aujourd’hui très artistiques, proches du rendu de la peinture et puissamment vecteurs de nostalgie.
Tous les gens que l’on voit sur ces autochromes sont morts depuis plus d’un demi-siècle, mais avant cela, ils ont vécu, ils ont aimé, ils ont été heureux, et leurs regards figés par l’objectif nous parlent encore de cet âge d’or qui était le leur. Peut-être faut-il aussi se dire cela au sujet de ceux et de celles que l’on voit partir trop tôt, trop jeunes, et qui – sait-on jamais ? – vivent peut-être encore quelque part grâce à l’amour que l’on garde pour leur souvenir.

jnpv

 

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