Trouvailles Antiques, Juin 2019

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Un tableau de chasse extrêmement copieux, ce mois-ci, mais comme il ne devrait pas y avoir beaucoup d’occasions de faire d’autres trouvailles avant la rentrée, cela compensera le calme littéraire de ces prochains mois.
La plupart des ouvrages achetés ce mois-ci viennent du salon Emmaüs du Parc des Expositions de la Porte de Versailles, que je fais pourtant chaque année sans y trouver généralement plus de deux ou trois vieilleries relatives dignes d’intérêt. Cette année, cela tombait durant les premiers jours de canicule, et cela a sans doute fait fuir une bonne partie des bibliophiles, qui ne sont souvent plus très jeunes, d’autant plus que le Parc des Expositions, en dépit de son immensité, est extrêmement mal ventilé.
J’y suis donc allé assez tard, pour éviter le pic de canicule, et j’y ai trouvé des choses qui auraient dû être achetées dès l’ouverture. De plus, si la zone bouquiniste possède un rayon « livres anciens » avec des prix un peu conséquents, quelqu’un avait estimé que les romans du XIXème siècle n’étaient pas assez anciens, et la majeure partie d’entre eux étaient tout bonnement glissée au milieu des livres de poche à 50 centimes, là où bien des amateurs de livres anciens n’ont pas dû songé à regarder.
Le reste vient du Marché aux Puces de Clignancourt, ainsi que du vide-grenier de la rue des Batignolles, qui s’est révélé étonnamment riche en vieux papiers.
Il en résulte donc une sélection très éclectique, allant de l’érotisme à la science-fiction, en passant par l’antiquité et la littérature coloniale.

1) WILHELMINE SCHRÖDER-DEVRIENT (?) « Mémoires D’Une Chanteuse Allemande » (1849 ? / 1969)
(Première traduction française intégrale de 1969)

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Nous commençons par un livre sulfureux d’origine incertaine, longtemps interdit et pilonné en Allemagne, censé être l’autobiographie d’une très célèbre cantatrice soprano du XIXème siècle, Wilhelmine Schröder-Devrient (1804-1860).
La date exacte de ce livre demeure inconnue. Il est aujourd’hui presque sûr qu’il provient d’un manuscrit privé subtilisé à la cantatrice par un ancien mari ou un amant congédié, dans le but d’exercer des représailles. Bien que la plus vieille édition soit seulement datée de 1868, soit huit ans après la mort de la cantatrice, il est tout aussi certain que des pressages limités ont été édités sous le manteau de son vivant, puisqu’elle semble s’être émue au cours des années 1850 de la circulation d’un texte ordurier la concernant, et dont elle niait être l’auteure. On pense aujourd’hui qu’elle mentait, car cette autobiographie, éditée à la base en deux tomes, l’un convenable, l’autre excessivement pornographique, contient des détails intimes et véridiques de son enfance que seuls Wilhelmine Schröder-Devrient ou quelqu’un qui lui fut très proche pouvait connaître.
Il est donc probable qu’elle écrivit le premier tome, sans nécessairement songer à le publier, plus vraisemblablement par souci de fixer ses souvenirs. Ce texte fut volé par un amant ou un mari, et il y fut ajouté un deuxième tome, dont il est admis aujourd’hui qu’il est écrit par une autre main, visant à traîner la cantatrice dans la boue en lui prêtant une vie dissolue au travers d’expériences sexuelles extrêmes : sado-masochisme, homosexualité, zoophilie, nécrophilie, scatologie et même… vampirisme ! Bref, une diffamation délirante, mais, parait-il merveilleusement écrite, par quelqu’un qui fut probablement très amoureux de cette femme et défoula dans ce récit toute sa douleur d’être éconduit. Il est malheureusement toujours impossible d’identifier cet auteur, car si Wilhelmine Schröder-Devrient n’eut vraisemblablement pas la sexualité perverse qu’on lui prête, il y eut néanmoins beaucoup d’hommes dans sa vie, dont deux maris dont elle divorça avec pertes et fracas. Bien des suspects, donc, tous acteurs, notables, musiciens ou hommes de lettres, tous capables de rédiger un tel manuscrit.
Par la suite, les héritiers de Wilhelmine Schröder-Devrient n’ont pas regardé à la dépense pour rechercher, saisir, racheter et détruire tous les exemplaires originaux en circulation, ce qui ne fut pas bien difficile car ces livres ne furent pas tirés à des milliers d’exemplaires. Aujourd’hui, il est presque certain qu’il ne reste plus un seul exemplaire de l’édition de 1868 et de la réimpression de 1875.
Hélas, pour la postérité de la cantatrice, quelques uns de ces livres ont voyagé, au moins en Angleterre et en France. Cette fausse autobiographie ressortit en Angleterre prudemment corrigée et expurgée des scènes les plus odieuses, sous le titre de « Pauline, The Prima Donna ». En changeant le prénom de la narratrice, l’éditeur anglais était sûr de briser tout lien avec le souvenir de la cantatrice allemande.
En France, il en fut tout autrement, comme de bien entendu dans un pays célèbre pour sa gauloiserie. Et le coupable de cette traduction française fut rien moins que Guillaume Apollinaire, qui a découvert ce roman chez son ami Blaise Cendrars en 1904, ce dernier possédant de rarissimes exemplaires de 1868 ou 1875 apparemment dénichés chez un bouquiniste de Strasbourg.
Apollinaire fut conquis : il est très probable que ce livre lui inspira partiellement ses romans érotiques « Les Onze Mille Verges » (1907) et « Les Exploits d’un Jeune Don Juan » (1911). Le succès de ce dernier roman le convainquit de publier la première traduction française de ces « Memoiren Einer Sängerin ». C’est à partir de là que les choses se compliquent…
Le traducteur est tout trouvé : Cendrars lui-même, polyglotte, et qui connait parfaitement l’allemand. Il semble avoir signé une traduction fidèle du manuscrit original, seulement Apollinaire passe derrière : il réécrit, reformule, change l’ordre des chapitres, « apollinarise » tout cela et fait deux versions différentes : une « hard », parue sous le manteau dès 1911, où toute la première partie du récit est occultée pour ne laisser que les détails pornographiques les plus crus; et l’autre « soft », qui néglige au contraire les détails les plus pornos ou les plus morbides, pour ne se concentrer que sur l’aspect biographique, et qui est officiellement publiée en 1913. Apollinaire, soucieux d’identifier l’auteur de ce texte, a ajouté une longue introduction dans laquelle il partage sa conviction que le texte serait dû à la plume d’une jeune camériste allemande qui aurait eu une liaison avec le second mari de Wilhelmine, Karl Von Döring. Des recherches biographiques postérieures détermineront que cette théorie est infondée.
Ce travail de fourmi, viscéralement inutile et dénaturé, a probablement été effectué sans que Cendrars ou Apollinaire soient conscients de posséder entre leurs mains le dernier exemplaire d’un manuscrit pilonné. Ils ne le savent pas encore, mais ils sont en train d’achever l’oeuvre qu’ils prétendent sauver.
Car la Première Guerre Mondiale arrive sur ces entrefaites, et Guillaume Apollinaire n’en reviendra que très diminué, nanti d’une grippe espagnole qui l’emporte en 1918. Une grande partie de ses papiers personnels disparaissent alors, dont la traduction de Cendrars et ses exemplaires du manuscrit allemand qu’il avait laissé chez Apollinaire. On a longtemps espéré les redécouvrir chez un collectionneur, mais ils ont très probablement fini au fond d’une poubelle.
Il ne reste donc plus du texte original que les versions traduites en français par Cendrars et réécrites par Apollinaire, qui seront diversement réimprimées (et dans la version expurgée de 1913).
Les choses en restent là jusqu’en 1969 (année érotique) ou une association littéraire française, le Cercle du Livre Précieux, décide d’établir par souscription une édition définitive de ce texte, qui à ce moment-là, n’est même plus édité en Allemagne. Il en résulte donc cette édition-ci, limitée à 5000 exemplaires, réimprimée depuis, et qui aujourd’hui encore fait autorité, y compris en Allemagne où elle a été retraduite, et tardivement reconnue comme un chef d’oeuvre de la littérature érotique mondiale.
Pour arriver à cela, les membres du Cercle du Livre Précieux sont donc parties des deux versions françaises 1911/1913 corrigées par Apollinaire, et ont invalidé certaines corrections à partir de nombreux fragments retrouvés dans des éditions expurgées allemandes et anglaises. Néanmoins, le découpage et la fusion des deux parties dues à la plume d’Apollinaire ont été conservées. Enfin, les éditions L’Or Du Temps ont ajouté un long dossier sur la cantatrice, avec de nombreuses gravures d’époque. Il aura fallu plus d’un siècle pour que ce livre trouve enfin sa place en librairie…
Le Cercle du Livre Précieux a lui aussi exprimé dans une postface sa conviction que l’auteur de la partie pornographique serait en fait l’éditeur August Prinz, responsable de la première édition officielle de 1868, située à Hambourg, ville natale de Wilhelmine Schröder-Devrient, où August Prinz aurait pu glaner des renseignements. Mais de nouvelles recherches ont invalidé cette théorie. Il se dégage même de plus en plus la probabilité d’un simple acte de représailles politiques, car Wilhelmine Schröder-Devrient, très francophile, s’était personnellement investie dans la révolution de 1848. Il n’est donc pas impossible que cet ouvrage ait été l’oeuvre de monarchistes allemands visant à punir la sympathie révolutionnaire de la cantatrice.
Mais ceci aussi n’est qu’une hypothèse. Il est peu probable que l’on puisse un jour déterminer avec précision l’identité et la motivation de celui/celle/ceux qui ont rédigé ce livre, mais il n’en demeure pas moins encore à notre époque une des plus curieuses créations de la littérature allemande.

2) VICTOR CHERBULIEZ – « La Ferme Du Choquart » (1883)
(Superbe reliure artisanale de la 9ème édition de 1899)

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C’est toujours un plaisir que de découvrir un roman de Victor Cherbuliez, mais c’est un plaisir encore plus rare que le dénicher dans un état quasiment neuf. Qui croirait que ce volume accuse 120 ans ? Il faut dire qu’un tampon et une signature renseignent sur la première partie de la vie de cet exemplaire : il fit partie de la collection personnelle de Frédéric Gardy (1870-1957), directeur honoraire de l’Université de Genève; ville dont Cherbuliez était originaire (bien que sa famille soit d’origine française). Cherbuliez est mort en 1899, date de l’impression de cet ouvrage. Frédéric Gardy le connaissait-il ? S’est-il acheté un roman qui lui manquait ? Toujours est-il qu’il fut sans nul doute pieusement conservé jusqu’en 1957. Et après ? Où se cachait ce livre ces 62 dernières années ? Probablement chez des héritiers tout aussi soigneux, et puis, sans doute à une date très récente, il a été donné à un magasin Emmaüs de Savoie, lequel l’a ramené sur Paris, lors du salon du 23 juin dernier. Je ne suis très probablement que son troisième ou quatrième propriétaire, et peut-être le premier à ne pas faire partie de la famille Gardy. C’est à mon tour d’en assurer la garde et d’en prendre soin pour les quelques décennies qu’il me reste…
Cherbuliez est clairement un de mes auteurs favoris, mais il le fut de beaucoup de gens au XIXème siècle, et ses livres ont souvent été lus, relus, rerelus, rerererererelus, et il est rare qu’on les trouve en bon état. Notez que sur le plan littéraire, c’est bon signe. Un livre que l’on voit un peu partout en très mauvais état, c’est un livre qu’on a passionnément lu à de nombreuses reprises.
Victor Cherbuliez nous parle d’un temps que les moins de 120 ans ne peuvent pas connaître. Il est le chaînon manquant entre Victor Hugo et Marcel Proust, narrant les romances compliquées et les problèmes métaphysiques et dérisoires de la haute-bourgeoisie et de l’aristocratie, avec un sens du portrait, du détail, une connaissance de la vanité des hommes et de l’inconséquence des femmes d’une extrême justesse. Souvent grinçant, jamais méchant, Cherbuliez est ce que l’on appelle un écrivain élégant, pétri d’humour et d’ironie, subtilement anticlérical mais sans caricature, soumettant ses personnages religieux aux même travers que les autres, ou à des travers plus subtils encore. Tout au plus lui reprochera-t-on une étrange anglophobie et un dédain prononcé, d’autant plus cruel qu’il est lucide, pour le socialisme, le syndicalisme et l’ouvriérisme, parmi lesquels il ne voit qu’une nouvelle race de curés (ce qui est exagéré mais pas totalement infondé).
Cherbuliez est un auteur copieux, ses romans font généralement 450 à 500 pages, et traitent d’intrigues très minimales, préférant s’attarder sur le portrait psychologique des personnages. On comprend aisément en le lisant tout ce que Proust lui a pris, mais Proust est un auteur trop narcissique qui n’imitait la manière dont Cherbuliez parlait des autres que dans l’optique de parler de lui-même. Cherbuliez est bien loin de ce nombrilisme, c’est un peintre des âmes, un grand amoureux des femmes et un témoin lucide de son époque. J’ignore ce dont traite ce roman, mais je sais qu’il sera bien, car je n’ai jamais lu un livre de Victor Cherbuliez qui soit mauvais. Il y a là le talent, la technique, l’acuité et le don d’observation : il n’en faut pas plus pour faire un excellent roman.

3) OCTAVE JONCQUEL & THEO VARLET  – « L’Agonie de la Terre » (1922)
(Edition originale reliée)

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Les balbutiements de la science-fiction française… Ce genre de littérature est encore aujourd’hui l’objet d’un culte féroce, et il est vrai qu’on peut y trouver, notamment sous  la plume de J.H. Rosny Aîné, d’insoupçonnés chefs d’oeuvre. Cependant, il est rare que ces livres destinés à un public jeune et adolescent soit sortis en édition reliée.
« L’Agonie de la Terre » est la suite et fin d’un roman sorti l’année précédente et intitulé « Les Titans Du Ciel ». Ce diptyque forme une oeuvre globale nommée « L’Épopée Martienne », qui est à ma connaissance le premier récit français de guerre interplanétaire, et la seule oeuvre de science-fiction du pourtant très éclectique (et très coté) éditeur Edgar Malfère, qui a publié quantité d’ouvrages farfelus entre 1921 et 1939, la plupart s’arrachant aujourd’hui entre 30 et 50€ la pièce.
Il est question ici, dans un futur lointain (1978), d’un conflit guerrier entre la Terre, la colonie humaine de Jupiter et les horribles hommes chauve-souris de Mars. Tout cela consiste surtout en des réminiscences de la Première Guerre Mondiale (Mars attaque la Terre avec… des obus !), transférées dans un futur risible, teinté de religiosité ringarde (Mars possède son Souverain-Pontife capable de dérober les âmes des guerriers morts), à destination d’un jeune public nostalgique d’avoir été trop jeune pour avoir fait la guerre des tranchées.
Octave Joncquel, responsable du scénario, n’a laissé que ces deux romans à la postérité, et on le regrette car son imagination semblait tout à fait baroque. Il s’était acoquiné avec Théo Varlet, alors jusque là simple traducteur des oeuvres de Robert Louis Stevenson. Théo Varlet rédige l’essentiel de ce récit sur un ton biblique et académique, ce qui renforce le ridicule absolu de cette pochade futuriste. Théo Varlet par la suite mènera jusqu’en 1939, une carrière prolifique de romancier d’aventures fantastiques, dont le point d’orgue semble être « Le Dernier Satyre », titre alléchant s’il en est.
Bref, tout cela a l’air fort réjouissant, mais encore faudra-t-il trouver le premier volume pour y comprendre quelque chose. et l’idéal serait bien entendu de le trouver aussi en édition reliée, mais c’est loin d’être probable.
Pour ceux qui me lisent et que cette oeuvre kitschissime remplit de curiosité, il faut savoir que « Les Titans du Ciel » et « L’Agonie de la Terre » ont été réédités en omnibus (avec un troisième roman de Théo Varlet) en 1996 sous le titre générique « L’Épopée Martienne » aux éditions Encrage. Néanmoins, ce volume-là est aussi largement épuisé, et sa cote n’est pas loin d’atteindre celle des éditions originales…

4) JOSEPH DE PESQUIDOUX  – « Le Livre de Raison » (1925)
5) JOSEPH DE PESQUIDOUX – « Chez Nous » (1923)
(Editions originales, artisanalement reliées, et numérotées à l’envers)

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Restons dans les années 20, mais atterrissons sur Terre, car Joseph de Pesquidoux n’était pas un écrivain qui avait la tête dans les étoiles, il avait plutôt les pieds sur terre, voire dans la terre, et plus précisément dans sa terre, car il était comte et châtelain.
Joseph de Pesquidoux est encore aujourd’hui une figure respectée de la Bourgogne, d’om il était originaire, et du Gers pour lequel il s’est passionné, écrivant longuement au sujet de cette ancienne région française qu’était l’Armagnac, et qui rassemblait cinq départements du sud-ouest à l’est des Landes.
Défini comme un « gentilhomme campagnard » par Maurice Genevoix, son successeur au fauteuil de l’Académie Française (et sincère admirateur), Joseph de Pesquidoux fait partie de ces auteurs mi-poètes, mi-ploucs qui chantaient la beauté de leur terroir, le calme régulier de la vie paysanne, les veillées le soir au coin du feu, le passage des saisons, la faune et la flore, les vieilles maisons de pierre, tout un monde statique et figé que la génération suivante a fui au cœur des grandes villes, et que l’on commence à regretter à présent qu’il a disparu.
Ces deux livres thématiquement rapprochés, et qu’un relieur distrait n’a pas numéroté dans l’ordre, ne sont pas à proprement parler des romans, ce ne sont pas non plus des essais. L’homme prend sa plume et nous parle de ce qu’il aime : chasse au sanglier, pêche à la ligne, cuisine locale, vins du pays, fauchage de foin, cueillage du lin, la dot des jeunes filles, les chants pyrénéens, l’élagage des arbres, tout cela avec une écriture lyrique sans excès, débordant d’une tendresse instinctive, même pas soucieuse de convaincre. Monsieur le Comte se parle à lui-même, mais il le fait à l’écrit, comme ça les autres peuvent en profiter.
L’air de rien, ça vaut bien une séance de reiki, car plus détendu que Joseph de Pesquidoux, il n’y a pas, c’est pas possible. Tout va bien pour lui dans le meilleur des vieux mondes… Tant que le blé pousse et qu’il y a des poissons dans la rivière, pourquoi s’en faire ?
« Chez Nous » décrit la vie quotidienne dans l’Armagnac Noir, « Le Livre de Raison » s’aventure un peu plus au sud, dans la Gascogne et la vallée d’Aspe. Joseph de Pesquidoux désigne ce second livre comme un manuel agricole, mais au final, c’est juste le journal aléatoire d’un homme heureux, d’un aristocrate pas guindé qui sait très bien faire une bouture, pécher l’anguille ou couper un arbre à coups de hache, et qui l’explique avec précision et poésie. Il est difficile de ne pas y être sensible, même si on peut comprendre que la jeunesse des années 30 fut une des premières générations à fuir ce mode de vie ancestral. Tout cela n’est pas très glamour, pas très sexy, pas très mode, pas très frime. Par contre, c’est réel, le reste ne l’est pas, mais il faut bien des années avant de s’en rendre compte…
J’aime assez bouquiner ce genre de choses avant de dormir, ça me redonne un peu de verdure dans les rêves, à défaut de le faire dans la réalité.

6) GEORGE SAND – « Cadio » (1867)
(Deuxième édition de 1868)

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Un autre gros collector du mois, et non des moindres ! « Cadio » est un assez rare roman signé par George Sand sur la fin de sa vie, et il s’agit rien moins que de la seconde édition, sortie de son vivant, il y a un peu plus de 150 ans.
George Sand, de son vrai nom Aurore Dupin, est l’un des écrivains les plus importants de la première moitié du XIXème siècle. Son univers est largement rural, lié à la région centre (l’ancien Berry), mais d’une ruralité quelque peu idéalisée, faite de gens de la terre n’ayant que des qualités et des vertus chrétiennes, avec parfois quelques méchants qui sont vraiment très méchants. Sa postérité est essentiellement due à trois romans qui, sans être véritablement des romans pour enfants, ont fait longtemps partie des livres que l’on donnait à lire aux bambins : « La Mare au Diable », « François Le Champi » et« La Petite Fadette », tous parus entre 1846 et 1849. Vos parents, vos grands-parents, vos arrière-grands-parents et leurs arrières-grands-parents n’y ont pas échappé. Vos enfants par contre en feraient une méningite ou une tentative de suicide si vous les forciez à lire ça… Ne vous y essayez surtout pas !
Pourtant, malgré le lent enfoncement du Berry ancestral et du monde rural dans l’oubli collectif, George Sand reste un auteur apprécié et respecté, et ce n’est pas usurpé, car peu d’auteurs féminins ont su développer au XIXème siècle un style d’écriture aussi cristallin, aussi délicat, mis au service d’un lectorat populaire, avec le souci de l’élever et de le tenir du côté de la vertu. Le grand talent de cette femme était justement de dispenser cette morale rigoriste avec une grande douceur, une grande humanité, sans brandir le spectre de l’Enfer ou du châtiment divin. Il y a véritablement les prémisses d’une spiritualité new-age chez George Sand, dont la production littéraire est impressionnante (plus d’une cinquantaine de romans, 30 pièces de théâtre, une autobiographie colossale en 4 tomes et pas moins de 40 000 lettres de correspondance avec ses nombreux amants).
Personnage insaisissable, prude et morale en public, croqueuse d’hommes et nymphomane en privé, fervente catholique mais ardente militante républicaine, bourgeoise cossue d’ascendance aristocrate mais n’ayant que l’éducation du peuple en tête, pionnière du féminisme et de la défense des droits des femmes, allant jusqu’à s’habiller en homme par militantisme, tout en saluant le massacre des Communards en 1871 et en clamant bien fort que les Juifs sont une sous-race qu’il faudrait expulser du sol français, George Sand était une femme de passions et de contrastes, ce dont pourtant ne témoignait guère son physique maternel et sa perpétuelle expression apathique et endormie. Les frères Goncourt, observateurs implacables de leur temps, narrent dans leur journal la perplexité dans laquelle les a plongés cette femme lorsqu’ils l’ont rencontrée, tant elle avait l’air d’une basique grenouille de bénitier, facilement ennuyée quand on lui parlait d’autre chose que d’elle. Il semble que même les hommes de sa vie n’ont rien compris à ce qu’elle était. La complexité de son intelligence et la réputation de caractérielle ombrageuse de cette femme représentaient un étonnant miroir déformant de ses romans plein de vertus, de bons sentiments et d’amour des autres.
Néanmoins, ses livres restent au panthéon de la littérature française, aussi peu lisibles qu’ils paraissent encore aux yeux de certains. « Cadio » d’ailleurs est un concept assez étrange que George Sand présenta comme un « roman dialogué ». C’est en fait une pièce de théâtre, avec tous les codes habituels que l’on trouve dans une pièce – dialogues, descriptions de mise en scène ou d’actions muettes -, sauf que cela s’étale sur près de 400 pages. Si l’on devait jouer sur scène cet ouvrage, la pièce durerait bien 6 ou 7 heures. Il semble d’ailleurs qu’il y ait eu en 1868 une adaptation théâtrale, mais probablement pas de la pièce dans son intégralité. Toujours est-il qu’il n’y en a jamais eu d’autres depuis…
« Cadio » traite d’une intrigue historique autour de la guerre de Vendée, seule région qui durant des années, et sans qu’on sache trop pourquoi, lutta jusqu’à l’épuisement contre la Révolution Française vers 1790-1800, et reste encore le plus important bastion royaliste du pays. Par ce récit, George Sand, sans aucunement prendre partie, voulait dénoncer les atrocités fratricides des guerres civiles.
Cet exemplaire est d’une extrême rareté et vaudrait sans doute plusieurs centaines d’euros, s’il n’avait sur le dos, tout en haut, une trace noire d’origine incertaine, probablement causée par un liquide abrasif. De plus, de toute ma collection, c’est assurément celui qui dégage la plus forte odeur de moisi, sans pourtant qu’il n’y ait de rousseurs et de moisissures à l’intérieur. Rien de mieux à faire que de lui faire prendre l’air quelques jours sur mon balcon, en espérant que ça lui donne meilleure haleine.

7) JOHN HAGENBECK – « Au Pays Du Tigre Royal » (1922 ou 1926) – Sources discordantes –
(Edition suisse originale et reliée, non datée, publiée vers 1925 ou 1928)

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Quittons nos vertes vallées de France, pour nous en aller loin, très loin, à Ceylan, à Java, à Sumatra et dans les peu connues îles Andaman, à la suite de l’explorateur et directeur de zoo John Hagenbeck (1866-1940), dont l’éditeur suisse Jeheber publia une traduction française, la seule et unique à ce jour. Cette édition reliée est rarissime ne se trouve pas à moins de 60€ (et en mauvais état).
John Hagenbeck est l’un des membres de la célèbre famille Hagenbeck, qui entre 1887 et 1958, fut une des plus grandes compagnies de cirque européenne, et fit un trafic d’animaux et d’indigènes proprement révoltants, mais qui connut un franc succès pendant plus de 80 ans.
Né en 1866, à une époque où sa famille ne dirigeait encore qu’une animalerie à Hamburg, John Hagenbeck fut toute son enfance tiraillé aux quatre coins du monde, jusqu’à ce qu’il arrive sur l’île de Ceylan, que l’on nomme aujourd’hui le Sri-Lanka. Là, il ressentit un coup de foudre pour ce coin du monde.
Quand la famille Hagenbeck décida de monter le cirque qui allait la rendre célèbre, John Hagenbeck choisit de ne pas y participer, et de développer l’animalerie de son côté jusqu’à ouvrir un zoo à Berlin. Ce zoo avait aussi l’avantage de fournir des animaux sur commande au cirque Hagenbeck.
Le succès étant au rendez-vous, John Hagenbeck délégua au maximum la direction du zoo, et s’en alla explorer toute la région autour de l’Inde et du Sri Lanka, dont il rapporta nombre d’animaux pour son zoo, mais aussi plein de souvenirs, voire même des indigènes des îles Andaman, un atoll paradisiaque situé entre l’Inde et la Thaïlande, et habité exclusivement à cette époque par des pygmées dont le génome est l’un des plus anciens de l’humanité.
John Hagenbeck fit beaucoup pour faire connaître ce petit peuple au monde occidental, puisqu’il les exhiba eux aussi dans son zoo, et il y parvint au-delà de ses espérances. En quelques décennies, la population Onge (c’est le nom qu’il se donnaient) fut décimée par les pirates, l’alcool et les maladies vénériennes. Une fois encore, la chrétienté avait accompli son oeuvre civilisatrice… Aujourd’hui, il n’existe plus qu’une centaine d’Onges encore en vie.
John Hagenbeck fut très probablement un très sale type, et nul ne sait aujourd’hui encore à quel autres trafics sordides il se livra. Il finit d’ailleurs par être arrêté à Colombo en 1939, et tous ses biens furent confisqués par les autorités coloniales britanniques sans que le prétexte en soit connu. Il mourut là-bas l’année suivante dans des conditions encore aujourd’hui assez mystérieuses.
Néanmoins, si l’homme était douteux, sa passion pour cette région était vraisemblablement sincère. En 1914, la Première Guerre Mondiale l’obligea à revenir en Allemagne gérer son zoo berlinois, car la majeure partie de ses employés était mobilisée. Cependant, Hagenbeck resta à Berlin jusqu’en 1927, où il repartit définitivement à Ceylan.
C’est donc durant sa période berlinoise qu’il écrivit ce livre de souvenirs en collaboration avec l’écrivain Victor Ottmann (non crédité sur cette édition suisse), que l’on juge encore aujourd’hui un document ethnologique précieux, écrit avec le plus grand sérieux par quelqu’un qui n’était pourtant pas ethnologue, mais avait 25 ans d’expérience dans cette région du monde. Parallèlement, s’ennuyant sans doute de Ceylan, John Hagenbeck eut une toquade pour le cinéma, et produisit à Berlin entre 1920 et 1923 neuf films d’aventures exotiques, pour lesquels il fournit lui-même toute la ménagerie. Certains de ces films comme « Der Schädel der Pharaonentochter (Le Crâne De La Pharaonne) » (1920) ou « Im Schatten der Moschee (À L’Ombre De La Mosquée) » (1923) sont considérés aujourd’hui comme des chefs d’oeuvre du cinéma muet allemand. Malheureusement, leur caractère ouvertement colonial, jugé raciste, fait qu’ils sont pour l’instant indisponibles, même si certains d’entre eux sont encore ponctuellement projetés dans des festivals de cinéma d’art et d’essai.
Par la suite, dans les années 30, John Hagenbeck revint à l’écriture et publia une série d’ouvrages du même style, mais qui n’ont pas été traduits.
Bref, un personnage atypique, dérangeant, pur produit d’une époque corrompue et cynique, mais fascinante, qu’on ne peut tout à fait rejeter. Pour ce que j’en ai feuilleté, « Au Pays du Tigre Royal » est fort bien rédigé, c’est à la fois fluide, vivant et extrêmement documenté. On s’y laisse facilement happer, tant c’est soigneusement écrit pour faire rêver.
Les plus observateurs auront remarqué que sur la page de garde, il y a une petite bande de papier collé. Par transparence, avec la lumière de mon smartphone, j’ai pu voir qu’il était imprimé juste dessous : « Avec de nombreuses illustrations et trois cartes ». Apparemment, l’éditeur envisageait une édition plus luxueuse, il n’y a effectivement aucune illustration ni aucune carte dans cet ouvrage. Par contre, je me perds en conjecture sur la mention « ÉDITION AUTORISÉE ». Y’a-t-il eu précédemment une édition pas autorisée ? Ou n’est-ce qu’une façon un peu mélodramatique de dire que l’auteur est satisfait de la traduction française ? Mystère…

8) ADOLPHE BADIN – « Grottes Et Cavernes » (1876)
(Troisième édition de 1881, reliure spéciale pour la Caisse des Écoles du 7ème Arrondissement de Paris)

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Alors, celui-là, j’étais content ! Mais alors j’étais vraiment content ! Parce que ce livre-là, je l’avais déjà vu chez quelqu’un qui l’avait hérité de son grand-père, quelqu’un que je ne fréquente plus parce qu’il s’est fait embrigader par les Gilets Jaunes, qu’il n’a pas supporté que je ne le sois pas moi-même, et qu’il a agressé sur ma page Facebook une de mes amies, plutôt macroniste, qui se plaignait d’être harcelée à son travail sur ce sujet.
J’avais été une fois chez ce quelqu’un et j’avais vu ce livre, dans une autre édition d’ailleurs, et j’en avais trouvé l’idée fabuleuse. J’avais demandé à ce quelqu’un s’il n’avait pas, par hasard, envie de s’en séparer, mais non, pensez donc ! Un livre sur les grottes et les cavernes ! Un livre sur des trous dans la roche. Encore, ce serait un album photo, on se dirait il y a le côté visuel, artistique, des filtres et des cadrages. Mais là, il n’y a pas de photos, même s’il y a de nombreuses gravures (55 gravures de cavernes, c’est pas rien ! Même si c’est un peu répétitif).
En plus, à cette époque-là, quand on publiait un livre, c’était sérieux, on ne faisait pas ça au second degré ou par blague. On y mettait toute la rigueur d’une démarche hautement scientifique ! Monsieur Badin n’a pas badiné. Il nous décrit et nous raconte l’histoire de pas moins de 85 grottes et cavernes à travers le monde entier. Il est allé dans toutes les cavernes, il a marché volontairement dans la grotte, il a fait le tour du monde pour pénétrer dans la moindre anfractuosité ténébreuse un minimum profonde; il a tout noté de son regard d’aigle, et il a gravé la topographie de chaque caverne en lettres de feu dans sa mémoire. L’oeuvre d’une vie ! Tout ça nous est conté par le menu le long de 362 pages, divisées en deux parties de cinq chapitres chacune. Un travail d’orfèvre !
Mieux encore : ce livre a tellement cartonné qu’il y au eu moins 4 éditions reliées différentes entre 1876 et 1886, preuve de l’éminent succès de l’ouvrage et de sa capacité à répondre aux attentes du public. Et surtout, la librairie Hachette, responsable de la publication de cet ouvrage, a imprimé ce tirage spécial dans une optique de distribution des prix – mais pas pour une université, ni pour un lycée, ni même pour un collège. Non, pour une école ! Une école primaire ! La preuve en est que l’intérieur de la couverture recto témoigne du prix d’exemplarité remis à l’élève Haurant le 4 septembre 1881 dans une école de garçons du 7ème arrondissement de Paris dont le nom a été biffé.
On a donc offert en 1881, à un petit garçon âgé de 5 à 11 ans, un livre de 362 pages sur les grottes et les cavernes. Et c’était un cadeau, pas une punition. Ah, mais c’est qu’on savait les motiver aux études, à cette époque-là !
Bon, je badine, je badine – Quoi de plus normal avec un livre de Badin ? -, mais ces grottes ont une histoire, voire des histoires et des légendes, et Adolphe Badin sait nous les raconter avec passion. En feuilletant cet ouvrage, je suis tombé sur l’histoire d’une grotte ou, encore en 1876, il y avait, assis sur un stalagmite, le cadavre momifié d’un voyageur qui était curieusement mort dans cette position bien des années auparavant, et que nul n’avait songé à inhumer. Tout visiteur tombait donc, dès son entrée dans la grotte, sur cette vision d’épouvante, car l’humidité extrême et l’absence de lumière avaient empêché le corps de se décomposer totalement (Très saine lecture pour un enfant de 5 à 11 ans, au passage).
Bref, ça a l’air barbant, mais c’est fait par un passionné qui explique le pourquoi du comment de la formation des grottes, et les traditions religieuses et historiques qui y sont liées, ce qui fait que c’est bien plus intéressant qu’on pourrait le croire, et c’est peut-être pour ça que le livre a été si souvent réimprimé.
Les éditions reliées ne sont guère trouvables à moins de 40€, mais il existe aussi des tirages à couverture souple disponibles sur Internet pour une quinzaine d’euros. Les plus curieux sauront quoi lire cet été sur la plage pour épater leur famille !

9) HOMÈRE – « L’Illiade » / « L’Odyssée » / « La Batrachomyomachie » / « Hymnes » / « Épigrammes » / « Encyclopédie Homérique » (- 800 / – 600 avant J.C.)
(Edition artisanale reliée de 1852 ou 1854)

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Il n’est pas très courant de trouver d’anciennes éditions reliées des textes de l’Antiquité. Ils ont eu, durant tout l’âge de la chrétienté, un parfum de soufre, car ils remontent à des temps païens où l’on professait assez souvent des vertus peu chrétiennes. On les réservait souvent aux latinistes, aux étudiants en philosophie ou en grec ancien. Les écrits antiques étaient par ailleurs un refuge culturel connu pour les athées et les contestataires de l’autorité religieuse. Au XIXème siècle, les livres reliés étaient surtout appréciés des classes aisées de la population, qui recevaient régulièrement monsieur le curé au salon, et il était délicat de montrer alors ses goûts pour une littérature païenne.
De ce fait, sans qu’il y ait jamais eu à proprement parler de censure, la littérature antique a longtemps été reléguée aux études, tout juste digne d’une curiosité historique. C’est seulement après la Première Guerre Mondiale que l’on publia des éditions en « beaux livres » des classiques grecs ou romains, et que l’on sortit ces chefs d’oeuvres de l’enfer de la chrétienté.
D’Homère, on ne sait rien, pas même s’il a réellement existé, puisque son nom signifie en grec « Otage ». Les premières traces écrites à son sujet remontent au VIème siècle, soit deux siècles plus tard, ce qui est moyennement fiable sur le plan historique, à une époque où seule la tradition orale permettait le suivi des connaissances. C’est là notamment qu’il est précisé qu’il était poète et aveugle, mais cela n’est sans doute aussi qu’une légende. À l’époque et dans le pays où Homère vivait, les livres n’existaient pas encore, il n’y avait que des parchemins très encombrants et à la durée de vie réduite. La littérature est née des raconteurs d’histoires, des hommes qui allaient de ville en ville conter un récit qu’ils connaissaient par cœur à des villageois qui lui offraient en échange le gite, le couvert, et sans doute aussi quelque obole. Il était traditionnel que ces conteurs soient aveugles, car on croyait en ce temps-là que la cécité développait la mémoire, mais tout cela relève du folklore, et il devait y avoir pas mal de simulateurs. Homère semble néanmoins avoir laissé à son époque une renommée inhabituelle, dont il est plus que probable que d’autres conteurs profitèrent en se faisant passer pour lui. Quelqu’un décida alors de consigner par écrit son récit le plus célèbre « L’Illiade », livre pourtant bien ennuyeux, narrant interminablement le siège de la ville de Troie. Il est à peu près certain que ce récit est vraiment signé (ou dicté) par Homère, et que c’était la première fois que l’oeuvre d’un conteur était consignée par écrit, sous une forme totalement versifiée (hélas trop complexe pour que les traductions la respectent). Sans doute le conteur a-t-il souhaité que d’autres puissent apprendre et conter eux aussi son récit. Il est vrai que « L’Illiade », longtemps perçu comme une légende guerrière, fut révélé dans toute sa dimension historique en 1888 par un archéologue allemand, Heinrich Schliemann, qui, suivant à la lettre les indications géographiques précisées dans « L’Illiade », effectua des fouilles aux alentours des Dardanelles et retrouva les ruines de la ville de Troie, supposée jusque là mythique. Néanmoins, il est désormais certain que la destruction de cette ville datait au moins de -1200 avant J.C., soit quatre-cent ans plus tôt qu’Homère, et donc que celui-ci reprenait une très ancienne tradition orale dont l’exactitude historique n’est pas garantie.
En ce qui concerne « L’Odyssée », ce n’est pas si simple, car le style en est très différent, le propos également, et le récit s’inspire visiblement de certains épisodes du Mahâbhârata, une épopée sanskrite à la date incertaine, mais probablement plus ancienne. La paternité d’Homère pour ce récit est plus discutée, car « L’Odyssée » pourrait dater seulement du VIIème siècle avant J.C. Le mystère demeure aussi sur le nombre de corrections, d’insertions, de réécritures, de modernisations, d’uniformisations qui ont pu être faites au cours des premiers siècles de recopiage. Toujours est-il que « L’Odyssée » est un récit passionnant, d’une folle imagination, qu’il faut avoir lu une fois dans sa vie.
À ces deux formes primitives du roman s’ajoutent de courts textes qui, en aucun cas, ne sauraient être d’Homère, puisque leur origine ne remonte pas au-delà de -600 ans avant notre ère. Néanmoins, ils ont été connus pendant des siècles comme étant de la plume d’Homère. « La Batrachomyomachie » est en fait une parodie de « L’Illiade », transposant le récit de la Guerre de Troie entre des rats et des grenouilles, avec un certain nombre d’effets comiques. Les « Hymnes » sont une collection de 34 courts poèmes élégiaques autour des Dieux de l’Olympe. Il est aujourd’hui prouvé qu’il s’agit d’une oeuvre collective finalisée au IVème siècle avant J.C. Enfin, « L’Encyclopédie Homérique », signée au XIXème siècle par le traducteur, se veut une sorte de glossaire philosophique autour des différentes notions abordées dans les oeuvres d’Homère. Il ne m’a fallu que quelques minutes pour retrouver le nom du traducteur sur Internet à partir de cette « Encyclopédie Homérique » : il s’agit de Pierre Giguet, un helléniste qui a traduit cette intégrale d’Homère en 1843. Elle fut rééditée avec des cartes, en 1846, puis les cartes furent remplacées par cette « Encyclopédie » pour l’édition de 1852 et sa réimpression de 1854. Mon exemplaire est donc l’une de ces deux dernières éditions. La reliure, par contre, est sans doute postérieure : les pages du livre ont des rousseurs qu’on ne retrouve pas sur les pages de garde. Il est probable que cet ouvrage était déjà un peu vieux quand on l’a confié à un relieur.
Néanmoins, le symbole de la petite fleur sur le dos était apparemment la marque de fabrique d’un artisan relieur célèbre, j’ai plusieurs autres ouvrages avec cette fleur et ce type de reliure, datant tous des années 1870 à 1890. C’est donc vraisemblablement à un moment de ces deux décennies qu’à été relié cet imposant ouvrage.

10) PAUL ACKER  – « Le Soldat Bernard » (1909)
(Troisième édition de 1910 ou 1911)

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Nous allons terminer ce tableau de chasse avec trois romans français populaires.
D’abord voici, à l’image d’Alain-Fournier, un talent littéraire qui fut précocement fauché par la Première Guerre Mondiale… Mort au champ d’honneur à l’orée de la quarantaine, Paul Acker n’a écrit qu’une quinzaine de romans entre 1898 et 1913, tombés depuis dans l’oubli. Pourtant, cet ami de Willy & Collette, qui évoluait dans le même univers, écrivait plutôt bien, et signait des récits fluides et attachants, très orientés à gauche, qui sont aujourd’hui difficiles à trouver et atteignent même parfois des prix confortables.
« Le Soldat Bernard » narre le service militaire d’un conscrit qui se retrouve livré aux mauvais traitements de la caserne et de l’administration. C’est avant tout un pamphlet antimilitariste et une condamnation sans appel de la guerre, monstruosité barbare dont les hommes font un jeu mortel et puéril.
Roman tristement prophétique, car Acker, mobilisé sans que le choix lui en fut donné, sera tué 6 ans plus tard dans un accident d’automobile, alors qu’il était amené au front, aux environs de Thann.
Sa mort émut profondément le pays, déjà très atteint par celle d’Alain-Fournier. On lui remit à titre posthume le Grand Prix de l’Académie Française et il eut droit à une mention au Panthéon. Aujourd’hui encore, une plaque indiquant son lieu de naissance est apposée sur sa maison natale à Saverne, en Alsace. Beaucoup d’honneurs dans doute un peu excessifs, Acker n’ayant pas laissé non plus une oeuvre impérissable, mais qui témoignaient du profond sentiment de culpabilité d’un pays qui avait envoyé au casse-pipe un intellectuel qui dénonçait les horreurs de la guerre et redoutait la mort que la nation a pourtant exigé de lui.

11) ALBERT GUYON – « Deux Femmes Nues Dans Les Ténèbres » (1927)
(Edition originale)

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Un titre comme celui-ci vous accroche, pas question de le laisser passer, même si l’ouvrage est en piteux état. Mais l’éditeur aussi est un bon plan : les Editions de la Renaissance Moderne ont très brièvement existé entre 1927 et 1934, et ont publié majoritairement des oeuvres érotiques tourmentées, signé par des auteurs inconnus qui n’ont généralement rien écrit d’autre.
Il en est ainsi de cet Albert Guyon, qui n’a laissé à la postérité dédaigneuse que cet étrange roman aux accents symbolistes, narrant les égarements tourmentés d’un dominateur en herbe qui exerce une influence sensuelle glacée et libertine sur deux femmes qu’il manipule et dont la docilité soumise l’entraîne irrémédiablement vers la folie criminelle.
C’est le genre de petit bouquin taré que j’aime bien, et dont les années 20 furent friandes.

12) RENÉ MARAN – « Batouala » (1921)
(Edition originale)

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Enfin, nous terminerons avec le Prix Goncourt 1921, un « véritable roman nègre », qui n’est pas du tout ce qu’il prétend être, puisque c’est une violente attaque à charge contre le racisme et le colonialisme, signée par un auteur martiniquais, donc « Nègre » lui-même…
L’attribution du Prix Goncourt à ce livre fut un double scandale, d’abord parce que sur le plan littéraire, « Batouala » est un roman assez médiocrement écrit, qu’on avait préféré à des talents déjà reconnus comme François Mauriac ou Jean Giraudoux pour des raisons jugées politiques.
Ensuite, parce que cette critique acerbe de la colonisation fit scandale à une époque où on la considérait notre empire colonial comme l’une des plus grandes sources de prestiges de la France. Ce fut d’autant mal pris que René Maran était un administrateur colonial, fonctionnaire de l’État Français, qui d’ailleurs se fit radier de la fonction publique suite à la parution de ce roman.
Né en 1887 en Martinique, René Maran avait été envoyé au Gabon et en Afrique Équatoriale, où il avait travaillé six ans, avant de revenir s’établir à Bordeaux. Il profita de ce pied-à-terre en Gironde pour rédiger « Batouala », récit exotique racontant la vie d’une tribu africaine narrée par son chef Batouala. C’est un « véritable roman nègre » dans le sens où les colons blancs en sont totalement absents, sinon par la misère dans laquelle ils laissent vivre les tribus africaines et les maladies vénériennes qu’ils répandent dans la population.
Cependant, c’est moins pour son récit que pour sa préface que ce roman reste encore aujourd’hui célèbre et ponctuellement réédité. René Maran y exprime ses rancœurs envers la colonisation, les moqueries et les humiliations que les colons font sentir aux indigènes, traités parfois comme des animaux ou des êtres sans intelligence. Il critique aussi la gestion calamiteuse des économies locales, la misère dans laquelle vivent les indigènes, tandis que les administrateurs coloniaux vivent comme des pachas.
Mais sa position demeure néanmoins ambiguë : René Maran se comporte au final plus en fonctionnaire rigoureux qu’en humaniste : il ne s’oppose pas au principe de colonisation, il ne critique que ce qui n’est pas conforme au règlement.
Son prix Goncourt lui valut une exposition médiatique inattendue qu’il semble avoir mal vécue dans un premier temps. Contacté par Aimé Césaire et Léopold Sedar Senghor, qui souhaitaient l’associer à leur projet de « négritude », René Maran refusa fermement, allant même jusqu’à les taxer de racisme.
S’il fut le premier écrivain noir à recevoir le Prix Goncourt, il refusait d’être réduit à un personnage symbolique ou à ne se définir que par la couleur de sa peau : René Maran se voulait avant tout un homme, avec ses convictions et son travail. Il ne désirait être jugé que sur le plan littéraire. Ce refus de compromission et d’endosser un rôle de totem lui a valu bien des inimitiés chez les noirs, qui se sont ajoutées à celles que lui vouaient déjà bien des blancs. Quelle meilleure preuve de l’égalité des hommes, que de s’attirer ainsi les mauvaises grâces de tous en voulant simplement rester soi-même ?
René Maran a poursuivi avec un certain bonheur sa carrière littéraire jusqu’à la Libération. Accusé de ne pas avoir interrompu son travail durant l’Occupation, il fut brutalement congédié par son éditeur historique, Albin Michel, et eut bien plus de mal à se faire éditer. On lui doit néanmoins une brillante biographie de son ami Félix Eboué, publiée en 1957.
René Maran s’est éteint à Paris en 1960. Depuis, son oeuvre a été rattachée à l’école de la « négritude », ce qui ne lui plairait certainement pas, et elle est progressivement redécouverte depuis le milieu des années 2000. « Batouala » a été réédité dans la collection poche des éditions Magnard, et il est toujours disponible pour un prix modique, pour ceux que ça intéresse…

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