Marasmes

Krazy Kat
Je repensais, ces derniers jours, à ma carrière phénoménale dans le monde du travail.
Le vrai problème de ce siècle, c’est qu’il y a des milieux mainstream où les gens ne sont pas très sympas, ni très rigolos, mais ils sont brillants, ils travaillent bien et efficacement. Et il y a des milieux alternatifs, où les gens sont sympas et rigolos, mais ils sont terriblement médiocres, quand ce n’est pas franchement cons, ils travaillent très mal, et sans grande efficacité.
J’ai toujours été tiraillé entre ces deux mondes incompatibles, où je ne fais jamais totalement l’affaire, les pros ne me trouvant pas assez crédible, les amateurs me trouvant beaucoup trop sérieux. Quand je me présentais dans un cabinet notarial, on me demandait si je n’étais pas « trop romantique » pour ce genre de travail, et quand je participais à une structure alternative, on me disait : « Oh la la, pourquoi tu te prends la tête avec des idées aussi compliquées ? ». Pourtant, s’il y a bien une chose en commun entre ces deux mondes, c’est le fait que les gens n’y sont jamais là que pour travailler, ils se préoccupent d’exister, ou plutôt de s’inventer une existence.
Je donne un exemple concret : il y a un peu moins de vingt ans, ayant quelques soucis financiers, j’avais accepté par piston un boulot d’opérateur de saisie dans une société en sous-traitance qui recevait par fax les horaires de tous les cinémas de France, et les transmettait au magazine Pariscope. Nous étions chargés de rentrer ces horaires dans un ordinateur, en fonctionnant comme binômes : un dictait les horaires, l’autre les tapait via un logiciel qui, aux portes du nouveau millénaire, fonctionnait encore sous DOS.
Notre travail consistait simplement à récupérer des feuilles sur un fax, dicter, taper des horaires, et c’est tout. Nous étions une douzaine à faire ça, faute d’avoir une meilleure situation, mais à entendre mes collègues, nous travaillions tous dans le cinémaaaaaaaaaaaah ! Genre, jury de Cannes ou rédaction-en-chef de « Première ». Le temps que nous perdions à improviser oralement des critiques des films qui sortaient, comme si nous avions la moindre autorité en la matière, c’était tout bonnement hallucinant, d’autant plus hallucinant que parfaitement accepté et encouragé par la hiérarchie. Quand le Pariscope de la semaine arrivait le mercredi, tout le monde le regardait avec émotion, comme si nous y avions écrit des articles ou que l’on avait réalisé la maquette de la couverture. Je ne voulais pas mettre une mauvaise ambiance, mais ça me démangeait souvent de dire : « Hé, les gars, arrêtez de vous la jouer, on est des employés de bureau, on fait de la copie bête et méchante de chiffres et d’horaires. Ce serait ceux du zoo ou ceux de Pôle-Emploi que le boulot serait le même »
J’ai tenu un mois, je n’ai pas pu supporter au-delà, j’avais l’impression d’être tombé dans une secte. Et puis, comme de bien entendu, il y avait une connasse. C’est une constante dans le milieu du travail : dans un bureau, dans un atelier, dans une salle de réunion, il y a toujours une connasse qui ouvre sa gueule alors qu’elle ferait mieux de la fermer. Celle de ce job-ci en était un exemplaire remarquable : elle avait 30 ans, en faisait largement le double, elle devait peser 100 kilos pour 1m50, et elle avait des zones de calvitie sur le crâne dont personne n’osait lui demander la cause. Elle était fan absolue de George Clooney. C’était alors la période « Ocean’s 11, 12, 13 » jusqu’à je ne sais pas combien, et du matin au soir, cette femme sordide se lâchait sur George Clooney dès qu’elle tombait sur l’horaire d’un de ses films (elles les avait tous vus quinze fois, cela va de soi).
Un jour, je me suis retrouvé en binôme avec elle : elle dictait, je tapais. Il se trouve qu’une salle programmait le film « Emmanuelle » de Just Jaeckin. Elle se fendit d’une remarque aigre, genre :
– Tiens, ça passe encore ce truc-là ?
J’étais ce jour-là dans une veine sociable. C’est toujours lorsque je suis dans cet état d’esprit que les gens se montrent désagréables. Je dis alors une phrase que tous les autres employés disaient à propos de leurs films préférés :
– Ah moi, j’aime beaucoup. Ça passe où ? J’irai peut-être le revoir.
– Hein ? T’aime ça ?
– Bien sûr, j’aime beaucoup les 2 premiers, pas tellement les autres, mais il y a une poésie, une beauté…
– Mais c’est un film porno !
– Non, c’est un film érotique.
– C’est pareil.
– Non, ça n’a rien à voir, ce n’est pas du tout la même approche du sexe.
– Ouais, et bien, en tout cas, je ne pensais pas que tu étais un type comme ça.
Et là, franchement, le seuil de tolérance a été atteint. J’ai vu rouge, et malheureusement pour la connasse, à l’oral, je suis comme à l’écrit : copieux et imagé. Je lui en ai balancé plein la gueule ! Je me souviens plus particulièrement d’avoir dit :
– C’est quoi, cette remarque, espèce de gros tas de merde ? Tu t’es regardée, tu as vu ta gueule ? J’ai une vie sexuelle, moi, et je t’emmerde ! C’est toi qui es une grosse salope frustrée. Tous les jours, tu nous bassines avec George Clooney, tu crois qu’on est dupe ? Tu crois qu’on s’imagine que tu es sensible à ses talents d’acteur ou à la profondeur de ses rôles ? Ma pauvre amie, mais je bande moins en regardant « Emmanuelle » que tu ne mouilles ta culotte en allant voir et revoir les navets de George Clooney ! Ferait-il un remake de « Mon Curé Chez Les Nudistes » que t’irais le voir, et que tu en redemanderais ! Alors franchement, ne joue pas les cinéphiles choqués ou les mères-la-pudeur, tout le monde ici sait très bien que tu n’es qu’un gros boudin frustré ! Ferme ta gueule ! Vraiment, ferme ta gueule !
Je ne sais plus tout ce que je lui ai dit d’autre, mais j’étais vraiment furieux; je ne me suis arrêté que lorsque la connasse s’est enfuie en pleurant. J’étais très sanguin, quand j’étais jeune, d’autant plus que j’en étais à mon 25ème jour ouvré à supporter ce ramassis de crétins, et je n’avais plus la moindre patience. Je ne réagirais pas comme ça aujourd’hui, mais en même temps, je suis vraiment content de l’avoir fait. Enfin, dans l’absolu, nous devrions tous réagir ainsi face aux puritains, le monde s’en porterait mieux.
Oui, je sais ce qu’on va me reprocher, ce n’est pas « cool » d’attaquer le physique, mais il se trouve que les gens qui ont ce genre de comportement sont presque toujours des personnes qui ont ce physique-là, et qui se défoulent sur les autres par rancœur personnelle. Ce n’était pas sa faute si cette femme était hideuse, mais ce n’était pas la mienne non plus.
On aurait pu croire que cette tirade m’a valu un licenciement immédiat, ce ne fut pourtant pas le cas. Au contraire, on me supplia de ne pas claquer la porte, à la condition impérative que je fasse mes excuses à la connasse. C’est que, non seulement tous mes collègues étaient terrifiés à l’idée de se retrouver en nombre impair – et donc avec un binôme de moins -, mais notre superviseur lui-même m’enjoignait à rester, d’autant plus que l’ironie du sort avait fait que ce clash était arrivé la veille du dernier jour de mon mois d’essai et donc que je n’avais encore rien signé.
J’ai le souvenir d’un brave type tout à fait conscient de l’indigence de l’équipe que nous formions, et qui se faisait des cheveux blancs à gérer cette bande de cas sociaux. Le travail se faisait mieux depuis que j’étais arrivé, un bon employé motive inconsciemment les autres, il ne savait que me dire pour que je reste. Il reconnaissait bien volontiers que ma collègue n’avait pas volé ce qui lui était arrivé, il m’a laissé entendre que ce n’était pas la première fois qu’elle harcelait un collègue, je compris d’ailleurs qu’elle s’était en fait livrée à une manœuvre de drague particulièrement tordue, et cela me donnait encore plus envie de vomir.  J’ai souvent été victime, dans les boulots que j’ai fait, et sans doute parce que j’ai l’air d’un gentil garçon, de harcèlement au travail par des femmes obèses et moustachues, bien décidées à obtenir par la force et par l’usure ce que leurs charmes boursouflés ne pouvaient leur accorder. Mais cela, voyez-vous, c’est le genre de choses dont les féministes ne parlent jamais…
J’avais eu ce job par un ami commun, aussi cela explique que mon superviseur me confia à ce point-là ses états d’âme. Il était désolé que je parte, mais je ne pouvais vraiment pas faire autre chose que démissionner. Il était hors de question pour moi de faire la moindre excuse à ce gros veau qui s’était permis une remarque absolument inacceptable dans un contexte professionnel. Le boulot me convenait parfaitement, vu que je n’attends rien d’autre d’un job que le chèque qui tombe en fin de mois. Mais il y avait les gens avec lesquels je travaillais, tous ces tristes nullards qui cherchaient à exister, à s’affirmer aux yeux de leurs collègues et aux dépens des autres, dans un contexte de médiocrité absolue, et je me retrouvais inévitablement contraint de supporter au quotidien leur stupidité et leur incompétence, et ça devenait un job supplémentaire qui s’ajoutait au premier, et qui n’était pas rémunéré.
Notez que mon superviseur me disait en privé des choses tout à fait lucides que, pour rien au monde, il n’aurait dites aux intéressés, qui avaient pourtant bien besoin de les entendre. Il se désolait quotidiennement de la paresse de ce personnel de troisième ordre, mais jamais il n’eût osé taper du poing sur la table pour les mettre sérieusement au travail… Il ne m’aurait pas davantage soutenu si tous ces employés avaient fait irruption dans son bureau pour exiger ma démission. C’était un de ces lâches auxquels on donne des postes à responsabilités limitées, il ne disposait que d’une autorité de façade, il servait probablement de bouc émissaire à sa supériorité hiérarchique au cas où le retard accumulé soit trop grand. Certes, notre équipe était incompétente, mais elle pouvait faire pire, et tout le souci de cet homme était d’empêcher que les choses ne deviennent encore pires.
Néanmoins, cette politique managériale-là ne mène jamais très loin. Trois ans plus tard, cette société fermait ses portes, car Pariscope, son unique client, avait finalement négocié un nouveau contrat avec une autre société probablement plus rigoureuse…  J’ai donc quitté un navire sur le point de couler, et ça ne fut pas la dernière fois.
J’ai vécu d’autres déconvenues de ce genre dans des milieux alternatifs, où l’on a davantage encore le souci d’exploiter des tocards et des bons à rien, parce qu’il y a le prétexte de l’humain, de  la compassion, de la défense des minorités, et que nous, on n’est pas une multinationale-sans-âme, etc, etc… Mais hélas, le milieu alternatif est à 90% composé, non pas de gens qui aspirent à un autre modèle de vie sociale, mais de gens qui sont incapables de s’adapter au modèle de base – ce qui change totalement l’optique du concept, en fait. Je ne me suis pas retrouvé parmi des gens différents, avec des idées romanesques, fantasques, artistiques, créatives, loin de là : j’ai atterri au milieu de déchets du système, d’handicapés sociaux, de laissés-pour-compte, de tarés (dans le sens propre du terme), de sociopathes bouffis d’orgueil, qui se réclament de la marginalité comme si c’était leur choix de vie, alors qu’ils ne sont en fait tombés là que par la force des choses. En dehors de cela, tous ces rebelles font des boulots passe-partout; possèdent une carte bleue et un FAI, et consomment tout ce qui est divertissement mainstream commercial et primaire : séries télés, blockbusters hollywoodiens, talk shows, tolkienneries, jeux vidéos, etc… Et à force de se vouloir anarchistes mais consuméristes, underground mais à fond dans la culture pop yankee, ils se dirigent, lentement mais sûrement, vers une beaufferie d’extrême droite typique des classes inférieures, qui les amène tôt ou tard à se reconnaître dans un discours de Marine Le Pen, parce qu’elle emploie un peu les mêmes mots que Bruce Willis dans ses films.

QUINOFRENCH
Tout cela fait qu’en ce début de XXIème siècle, que l’on penserait pourtant diversifié, constellé de communautarismes multiples, on se heurte en permanence et où que l’on aille, aux cloisonnements des idées, à la stupidité populiste, à la bêtise affairiste, à l’amateurisme de ceux qui sont avides de reconnaissance, comme au professionnalisme glacé de ceux qui se moquent de la reconnaissance, pourvu qu’ils gagnent de quoi s’abstraire du sort des autres.
Nous avons tous aujourd’hui acquis, parfois bien malgré nous, un côté redneck américain : nous sommes bêtes, égoïstes, épais, ignorants de tout ce qui ne nous concerne pas, narcissiques, belliqueux, maladivement désireux d’imposer nos limites comme une norme, cherchant dans le prestige du communautarisme, ou dans le confort précaire d’un emploi sans gloire, de quoi balancer à la tête des autres le pedigree de notre sottise comme s’il s’agissait d’un emblème.  Nous sommes insupportables et écœurants, à l’image des touristes américains qui visitent Montmartre en short, avec une casquette NYC sur la tête. Nous sommes devenus la pire espèce de cons qui soit : les cons qui parlent, les cons qui affirment, les cons qui écrivent « Moi je pense que » dans les commentaires des articles d’Internet, les cons qui répondent « Je suis comme je suis, et je t’emmerde » quand on leur fait la moindre remarque, les cons qui prétendent « Je suis une victime » quand on ne les considère pas suffisamment à leur goût, les cons qui assènent « C’est la faute de l’autre » quand ils sont à bout d’arguments.
Toute cette racaille humaine, tellement formatée qu’on la croirait sortie d’un laboratoire, se rencontre absolument partout et ne se supporte nulle part. J’hésite à prendre un boulot, parce que je vais tomber sur des gens comme ça qui vont m’empêcher de travailler correctement. Avant, je sortais pour rencontrer des gens; aujourd’hui, je reste chez moi pour être certain de ne pas les rencontrer. Je perds l’envie de discuter, de débattre, de confronter mes points de vue avec d’autres. À quoi cela servirait-il d’ailleurs ? Nos chaînes d’infos nous montrent à longueur de journée qu’un débat, c’est uniquement trois ou quatre personnes qui expriment un avis différent à tour de rôle, ce qui ne mène nulle part puisque chacun reste sur ses positions et défend âprement sa chapelle. Dès lors que l’idée du débat est définie comme stérile par souci d’équité démocratique, il n’est pas difficile de comprendre que chacun ne rêve que de s’imposer par la force, voire par le coup de force.
Que faire donc si on dispose d’un cerveau ? Rien, hélas, tout est déjà perdu pour notre génération. La meilleure chose qui puisse nous arriver, c’est que nos enfants nous crachent au visage et soient pressés de nous voir disparaître, cela nous assurera qu’ils vaudront mieux que nous. Mais encore faudrait-il déjà qu’ils ressentent une juste aversion envers cette société qui cultive semblablement les démagogies et les aversions; encore faudrait-il qu’ils aient des idées nouvelles, ce qui n’est pas arrivé à la jeunesse depuis fort longtemps.
J’ai tendance à croire que la civilisation asiatique, même si elle est loin d’être irréprochable, possède quelques unes des solutions qui apaiseraient beaucoup de nos égarements. Ce mur intangible, par exemple, qui sépare la vie sociale de la vie intime, qui fait que l’on ne doit pas publiquement exprimer sa philosophie propre, ou ne pas éclabousser les autres de son désir de reconnaissance. Cela se rapproche en fait assez de ce que pouvait être l’éducation de nos aïeux dans la bourgeoisie et l’aristocratie d’antan. Pourtant, c’est là quelque chose dont nous nous sommes délivrés à la fin des années 60, parce que la forme qu’avait prise cette éducation était allée trop loin dans le rigorisme moral et la moisissure religieuse. La génération qui a brisé ce modèle social avait toute légitimité de le faire, car elle avait grandi dans cet étouffant carcan.
Mais aujourd’hui, tout cela est loin, il y a de bien meilleures raisons de s’imposer une discipline mentale basée sur le respect et la distanciation nécessaires à une vie sociale harmonieuse, d’autant plus que les symboles du siècle passé perdent de leur raison d’être : est-ce encore rebelle de fumer un joint, alors que la légalisation du cannabis est un questionnement social récurrent ? Est-ce que ça a un sens de se sentir fier d’être assimilé LGBT dans une société qui ne considère plus que l’homosexualité soit une perversion ? Est-ce que la contestation même des Gilets Jaunes, qui il y a un siècle aurait été réprimée dans le sang comme le furent les Communards, a la moindre pertinence, dès lors que le pays s’émeut frileusement de la perte de l’œil d’un demeuré ou de la chute quelque peu théâtrale d’une septuagénaire ? En 1871, la République aurait piétiné sans le moindre scrupule les cadavres de tous ces gens-là qui, aujourd’hui, accusent l’État de fascisme parce qu’il s’efforce de ne pas leur faire de mal. N’est-ce pas risible, quelque part ?
Qu’est-ce donc que la contestation, lorsque tout le monde écoute d’un air bonhomme ?
Et paradoxalement, qu‘est-ce donc que le conservatisme dans une société qui peine à assurer le bien-être de chacun ? À quoi rime exactement l’envie de coller à un modèle social, si ce modèle social ne permet d’atteindre aucune perspective ? S’endetter pendant cinq ans pour une voiture, trente ans pour une maison, et cela dans une société où le travail est devenu précaire et l’endettement fatal, est-ce que cela correspond à nos attentes ? Est-ce que c’est la juste récompense d’une vie de labeur, de quarante ans de cotisations ?

Tout cela maintient chez tout le monde, marginaux et conformistes, une sorte de mauvaise humeur permanente et sans objet. En comparant ce siècle aux précédents, on doit bien admettre que personne n’est tout à fait dans la misère et très peu de gens sont vraiment dans l’opulence. La majorité des gens appartient à la classe moyenne dans une société qui glorifie la réussite et pleure le sort des plus démunis. Or, les gens dans la moyenne, tout le monde s’en fout, ou plutôt on a quantité de choses à leur vendre, des choses qu’ils peuvent se payer mais qui ne changeront rien à leur vie. N’ayant pas motif de se plaindre ni de parader, ces gens se plaignent de ne pouvoir parader, et cela se ressent partout où ils passent, dans le milieu du travail, dans celui de l’art ou dans les milieux alternatifs.
Il y a des personnes qui ont fait tout ce que la société attendait d’eux, et qui ne sont que modérément satisfaites. Il y en a d’autres qui ont refusé de céder le moindre pouce de leur liberté individuelle ou de leur attitude rock/rap/rasta, et qui n’en sont pas plus satisfaites à l’arrivée. Quels que soient les choix que l’on fait, la carrière qu’on embrasse, la vie qu’on planifie, ce n’est jamais tout à fait ce que l’on espérait, jamais tout à fait non plus ce qu’on redoutait. L’arriviste, le petit voyou, le bon commerçant, l’artisan, le cancre, le geek et l’homme d’affaires sont tous logés à la même enseigne, jamais suffisamment privilégiés ou récompensés par leurs efforts ou par les risques encourus, jamais non plus suffisamment dans le rouge pour les décider à changer de vie ou de carrière.
On pourrait croire que ce modus vivendi sociétal, cet entre-deux universel, satisferait le plus grand nombre, selon des principes démocratiques : au final, il n’en est rien. Il ressort chez la plupart des gens le sentiment amer d’avoir longtemps donné vainement d’eux-mêmes, et de ne pas avoir réellement d’autre choix que de continuer à le faire jusqu’au bout. Tout au plus érige-t-on dans nos esprits une juste balance – paradoxalement pas si juste que cela – entre ce que l’on donne et ce qu’on reçoit, et motivé par le parfait aplomb de cette décision subjective, quelqu’un capable de bien travailler se décide alors à travailler médiocrement, comme si c’était là un juste retour des choses. Lui en fait-on le reproche qu’il hurlera à l’injustice : il a assez donné comme ça, c’est de la cruauté qu’on lui en demande davantage.
En réalité, ce n’est pas qu’il a assez donné, c’est qu’il attendait bien plus de choses en contrepartie de ce qu’il donnait. Aujourd’hui, il n’en attend plus assez, donc il travaille mal. Mais en théorie, on ne le paye pas pour qu’il travaille mal…
Multipliez cette personne par plusieurs dizaines de millions, et vous saurez pourquoi il y a tellement de choses qui fonctionnent de travers, et tout particulièrement en France, pays de gens arrogants, antipathiques et très décomplexés sur ces sujets-là.
Face à cela, il y a deux positionnements : renvoyer la culpabilité sur le dos du système ou dénoncer le caractère déraisonnable des attentes populaires. Les deux versions s’opposent, bien qu’au final, elles soient consubstantielles. La société libérale fonctionne sous la forme d’un marketing permanent qui s’appuie sur la création incessante de nouveaux besoins – et donc de nouvelles attentes, qui sont toutes limitées et donc génératrices de frustrations. Le public s’imagine alors que jaillit quotidiennement de nouvelles envies, de nouveaux droits, de nouvelles nécessités, qu’il leur est impératif d’acquérir. Pour donner un exemple concret, on voit en ce moment quantité de publicités pour des produits à commande vocale : smartphones, diffuseurs de musique, voitures, etc… On trouvera difficilement une innovation plus viscéralement inutile que celle-là, mais comme il faut bien la vendre, on la présente sous le jour prestigieux d’une domination verbale, d’un esclavage déguisé de la machine, visant une clientèle de petites gens qui ont plutôt l’habitude d’obéir aux ordres que d’en donner. Cette nouvelle technologie, voilée sous l’apparence ludique du gadget, caresse chez ces gens un désir impérieux de domination tout à fait malvenu, qui, très probablement, ne se contentera pas de la docilité de la machine, et voudra s’aventurer au-dehors, avec les pertes et fracas qu’on imagine.

quino J

On en a mesuré l’augure durant tous ces nombreux mois de contestations des Gilets Jaunes, révolution d’un nouveau genre, la première révolte des moutons jugeant ne pas être suffisamment tondus. L’arrogance, la mégalomanie et le délire nombriliste des intervenants qui ont cédé à l’attraction des caméras m’a personnellement laissé sans voix. Les pitoyables geignardises de ces individus médiocres, étalant des situations bancales dont ils sont seuls responsables, comme s’il s’agissait de la plus noire misère du Moyen-Âge, aurait eu de quoi faire rire, s’il ne s’y était mêlé quelques vieux clichés poussiéreux d’antisémitisme et de poujadisme.
« On en a marre d’être pris pour des cons » disaient alors tous les cons de France. Comme quoi, on ne se connaît pas assez soi-même…
Et pourtant, tous ces gens qui se réclamaient du peuple ne le faisaient que par échec de leurs multiples tentatives d’embourgeoisement. Tous n’étaient au final que les dupes d’une politique libérale qu’ils vouent aux Enfers, parce qu’elle ne leur a pas ouvert les portes du Paradis. Avec seulement deux SMIC, combien de couples ont réalisé leur rêve d’une vie de rentiers dans une maison flambant neuve, sans réfléchir qu’un crédit leur donne la jouissance immédiate de leur achat mais aliène leur budget pour trois décennies ? Car à partir du moment où il y a un crédit à rembourser, des traites ou des mensualités à régler, nous ne sommes plus tout à fait maîtres de notre salaire. Tous propriétaires mais tous fauchés, quand ce n’est pas le chômage technique ou un divorce inattendu qui plonge tous ces ambitieux dans le marasme. À qui s’en prendre alors ? À l’État, bien sûr, l’État saignant les pauvres gens de taxes écrasantes… Sauf qu’au final derrière tout cela, il n’y a que la recherche d’un bouc émissaire, puisque ce qui saigne ces gens-là, ce ne sont pas les taxes, ce sont les multiples crédits qu’ils ont souscrit auprès des banques, des agences immobilières, des concessionnaires ou des agences de type Cofidis, qui ont tous en commun de ne pas être des officines d’État. Ce sont les entreprises privées qui ruinent les gens en les poussant à la consommation, à l’emprunt, à l’endettement, ce n’est pas le gouvernement. Seulement voilà, les impôts et les taxes, bien que moindres, passent toujours plus mal parce qu’ils ne sont pas accompagnées de contreparties. L’homme criblé de dettes aime ses bourreaux, car ils lui fournissent des biens dont il peut immédiatement profiter, même s’il doit passer sa vie à les payer, tandis que les cotisations sociales, profitant à tous, lui semblent un vol pur et simple, une main de riche fonctionnaire dans son porte-monnaie de prolétaire endetté.
C’est ainsi que la frange la plus médiocre, la plus irresponsable, et hélas la plus nombreuse du pays, dicte sa loi aux autres, partout où elle passe, et il devient difficile de la raisonner, de lui trouver des excuses et de la supporter. Il faudrait pourtant faire comprendre aux gens que ce sont leurs propres habitudes de consommation qui les poussent à la ruine, qu’il ne sert à rien de maudire l’État, d’exiger la démission de l’exécutif, de faire flamber des voitures ou de briser des abribus. Tout cela fait marcher le commerce, et c’est bien pour cela qu’on laisse faire. L’industrie automobile française n’était pas au plus haut cette année, mais elle a grassement profité des conséquences des week-ends de contestation. On n’en dira pas autant des assurances, qui ont même dû revoir leurs tarifs à la hausse. Et comme nous sommes tous obligés d’y souscrire, il faut bien reconnaître que ce sont ceux-là même qui ont brisé des vitrines qui ont généré les « malus » de tous les assurés, y compris les leurs.
Tout ce que les Gilets Jaunes ont pu détruire a généré du profit. C’est à ma connaissance la première fois qu’une révolution se révèle rentable et que la détresse – supposée – des classes les plus modestes devient source de bénéfices. Le pauvre en colère est plus coté que le pauvre content de son sort. Il ne s’en prend qu’à l’État, et il ne rapporte qu’aux entreprises privées. Peut-on imaginer de plus productives bêtes de trait ?

Encore une fois, n’y a-t-il rien à faire pour empêcher cela ?
Non, absolument rien, car seule l’intelligence peut nous sortir de cette impasse, et peu nombreux sont ceux qui en disposent. Cette intelligence, pourtant, devrait nous avertir que tout ce qui relève du repli communautaire ou de l’archaïque lutte des classes abrutit plus sûrement le peuple que l’autocentrisme paroissial des villages d’antan. En ces temps internautes, l’union ne fait plus la force, surtout qu’il n’y a pas une union mais cent, deux cent, trois cent unions paradoxales et conflictuelles de gens persuadés de détenir chacun la vérité dans leur coin, convaincus qu’ils vont changer le monde en harcelant les autres.
Avant, on s’illusionnait sur Dieu et sur sa propre existence post-mortem sur un petit nuage. Aujourd’hui, on s’illusionne sur notre influence, notre capacité à défendre, via une page Facebook ou des actions coup de poing, un peuple opprimé, ou au contraire à combattre un peuple oppresseur, ou le racisme, le sexisme, l’intégrisme, l’exploitation animale, la violence conjugale, l’homophobie ou l’homosexualité, bref tout ce qui n’est pas nous et qui blasphème nos valeurs. Pourtant, outre que nous sommes tous, individuellement ou collectivement, absolument impuissants à changer le monde, quel que soit notre degré d’engagement et de privation, la République repose sur la multiplicité des convictions, des choix et des goûts, et nous devrions nous inquiéter de toutes ces tendances, divergentes mais extrémistes, à refuser d’admettre cette liberté fondamentale qui est celle de penser autrement que le voisin. Nous devrions nous inquiéter davantage encore de ces millions de gens assujettis à la frustration, dont les neurones s’excitent vainement, parfois jusqu’à friser la paranoïa, et qui sont incapables de trouver les chemins de traverse pour sortir de ces « libérations de paroles » qui les assujettissent et qui n’ont comme vocation que d’enclaver les autres.
Pourtant, il faudrait impérativement sortir de toutes ces névroses, car sinon chacun alimentera, jusqu’à l’extinction de ses forces, les flammes de son Enfer personnel,  poussant chacun(e) à la nécessité de trouver et de haïr un quelconque bouc émissaire, dont on croira candidement qu’il aura l’obligeance de se laisser traîner dans la boue.
L’exemple de personnalités publiques, hystériques ou psychotiques, comme Eva Darlan, François Ruffin, Caroline de Haas, Jérôme Rodriguès, Muriel Robin, Jean-Luc Mélenchon, Gilbert Collard ou Solveig Halloin, dessine, peu à peu, la silhouette collective d’une France tout juste bonne pour la clinique psychiatrique et totalement inapte aux fondements de la démocratie, que les médias ont tort de mettre en lumière par goût du scandale ou appât du gain. Quand cette haine pestiférée et opportuniste gagnera du terrain et s’emparera de la plupart des gens, que fera-t-on ? Que pourra-t-on seulement faire ?
Rien. Subir.
Subir ce que personne n’aura su prévoir sur un long terme…
Il n’y a d’issue que sur le plan individuel, et encore, il est plus prudent de se montrer discret. Jadis, en temps de guerre, on ne se privait pas pour pendre les pacifistes. Demain, qui peut dire de quoi nous serons capables, au bout de tant d’années d’aliénation mutuelle ?

quino31


Illustration :
© Herriman 
© Quino

7 commentaires sur « Marasmes »

  1. Ah la la, j’aimerais avoir si ce n’est qu’1% de ton talent juste pour pouvoir écrire un commentaire à la hauteur de ce que je viens de lire …
    Merci pour cette analyse très fine et très juste. Je me retrouve si bien dans tes idées. C’est fou comme tes mots viennent à chaque fois habiller ma pensée😊

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  2. Je me suis abonnée pour cette phrase en particulier « J’ai souvent été victime, dans les boulots que j’ai fait, et sans doute parce que j’ai l’air d’un gentil garçon, de harcèlement au travail par des femmes obèses et moustachues, bien décidées à obtenir par la force et par l’usure ce que leurs charmes boursouflés ne pouvaient leur accorder ». Merci pour cet article, je ne peux pas développer tous les points avec lesquels je suis d’accord, ils seraient trop nombreux…

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    1. Merci, ça me touche beaucoup. 🙂
      Je suis allé lire votre propre blog que j’ai trouvé intéressant et bien écrit, même si étant moi-même d’une irréprochable sobriété – j’ai la chance d’avoir le vin triste, ce qui n’encourage pas à noyer ses chagrins dans un liquide qui a les vertus de les quadrupler -, je suis hélas limité dans l’impression cathartique, encore qu’une addiction a toujours un peu les mêmes caractéristiques, quel que soit son objet, et le renoncement auquel on s’astreint est forcément toujours un peu la même sorte de chemin de croix. Continuez, en tout cas, c’est très prometteur. Consigner son évolution, ou son passage à une autre phase de sa vie, est toujours un excellent moyen d’en renforcer la volonté. 🙂

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  3. Première fois que je lis votre blog : je suis très impressionné par la qualité de votre écriture, et de votre réflexion ! Même si je n’ai pas tout à fait le même point de vue sur certaines questions que vous évoquez, votre pensée est claire, limpide, et on ne voit pas l’article passer ! Merci.

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    1. Beaucoup de gens à notre époque ne cherchent sur les blogs que l’écho de leurs propres philosophies, alors que je trouve beaucoup plus sain de s’intéresser à la pensée d’autrui précisément parce qu’elle diffère de la nôtre, parce qu’elle apporte des éléments ou des éventualités auxquels nous n’avions pas songé ou que nous n’avions pas encore pris en considération.
      J’essaye à mon modeste niveau de participer à ce foisonnement. Je ne cherche pas à convaincre ou à galvaniser, j’apporte un boisseau d’idées sous une forme littéraire que j’essaye de rendre fluide et divertissante, dont chacun est libre de prendre arbitrairement une ou plusieurs brindilles pour la construction de son propre nid, sans rien me devoir pour autant. Je pense que c’est bien plus ainsi qu’on s’apporte mutuellement des choses qu’en se rassemblant frileusement sous des chapelles, comme beaucoup trop de gens le font aujourd’hui.
      Par conséquent, je suis très heureux de vous avoir diverti, sans avoir atténué votre esprit critique. Je défends la Libre-Pensée, pour moi comme pour les autres, et je suis ravi que les gens qui me lisent en fassent preuve. 😉

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