Le Disque Bizarre Du Mois #1

leredutemps

Pour initier cette nouvelle rubrique, consacrée aux OVNIS sonores qui ont l’occasion (ou le malheur) de passer entre mes mains, le Disque Bizarre de ce mois-ci appartient à un genre fort peu connu, et pour cause, puisque les albums qui s’y apparentent ne sont pas vraiment commercialisés. C’est un genre qui n’a pas de nom, ou sinon le très généraliste « Soundtrack ». Il s’agit en effet de bandes originales, mais de pas de films ni de jeux vidéos, non : ce sont des « Soundtracks » de spectacle municipaux occasionnels et gratuits.
En effet, la vie paisible des campagnes et des petites villes de province a changé radicalement le jour où on a inventé une profession détestable et ô combien nuisible : médiateur culturel. C’est une corporation de gens naturellement malfaisants que l’on paye grassement pour apporter une certaine idée de la culture à des personnes qui n’en ont pas besoin, dans des villes où il ne se passe jamais grand chose mais où on ne s’ennuie pas non plus à ce point-là.
Cela prend souvent la forme de grands spectacles sons et lumières, généralement orientés autour d’un monument local ou d’une vaste place un peu dégagée, et ça tient à la fois du cirque, de l’opéra, de l’avant-garde symboliste et du feu d’artifice. Ça ne possède en fait de culturel que de vagues références historico-régionales ou des clins d’œil à des films américains ou russes datés de plus de 30 ans.
De ce fait, on écrit pour ces spectacles une musique qui tient surtout de la musique de film, seule référence instrumentale des petites gens, mais avec une tournure plus symphonique, et souvent aussi une couleur futuriste, donc électronique, puisque c’est important de se tourner vers l’avenir quand on vit dans un bled où rien n’a changé depuis deux siècles, à l’exception du bitumage des routes et de la pose des antennes Wi-Fi.
Ce que le spectateur, ébloui par tant de splendeur culturelle, ignore le plus souvent, c’est que cette musique est généralement composée par un ingénieur du son jusque là anonyme, qui se sent soudain pousser des ailes, et donne d’autant plus dans le lyrisme et dans la grandiloquence, que tout ce spectacle est financé par le Conseil Général du département ainsi que par le Ministère de la Culture, et donc qu’on peut se lâcher sur la production, embaucher des orchestres, des solistes, des chanteurs d’opéra, etc, etc… Tout est bon pour donner un effet grandiose à une pitrerie poseuse, dont les fonctions premières, après l’occupation nocturne des autochtones et des touristes, consiste à alimenter les potins des feuilles de choux départementales, et à participer au potentiel électoral d’un certain nombre de sommités locales qui ne manqueront pas d’assister au spectacle depuis des gradins un peu éloignés et interdits au public.
Le rendu musical est d’une qualité inégale, mais il est rare qu’on ne soit pas plongés dans une kitscherie exaltée et décomplexée. Comme l’opportunité de ce spectacle est rare, voire unique, le compositeur, sentant que se joue là peut-être le début d’une nouvelle carrière, en arrive toujours à se demander s’il ne serait pas, par le plus grand des hasards, le nouveau Vangelis. Par conséquent, puisant dans ses économies ou dans ce qui reste du budget alloué au spectacle, il fait presser à quelques centaines d’exemplaires le CD de la bande-son du spectacle – parfois sous un titre différent parce que l’auteur du spectacle menace de lui faire payer des copyrights -, et ce, afin d’en offrir des exemplaires à monsieur le maire, monsieur le député, monsieur le préfet et au personnel de la MJC locale. Le plus souvent, il envoie aussi un certain nombre de ces disques à des labels ou à des producteurs, et c’est généralement auprès d’eux, directement ou indirectement, que je récupère ces autoproductions. Elles ne se vendent d’ailleurs pas trop mal sur Internet, parfois même très cher, surtout si le spectacle a été mémorable et si des habitants nostalgiques, mais pas assez notables pour s’être fait offrir l’album à l’époque, veulent obstinément en retrouver quelques vestiges.
Honnêtement, ce n’est pas si courant que ça, la plupart de ces B.O. ne valent pas grand chose, mais quand c’est coté, c’est vraiment coté, puisque ça reste des tirages hors-commerce. De toutes façons, il se trouve toujours quelque participant, figurant ou technicien qui a gardé un bon souvenir de l’événement auquel il a collaboré, et ne peut plus trouver ce disque éphémère ailleurs que sur les marketplaces d’Internet.

Venons-en à ce CD-là qui, en dépit de son illustration de couverture proprement hallucinante, est un produit tout à fait archétypal de son genre. « L’Ère du Temps » est la musique du spectacle « Ploërmel An 2000 : Les Portes du Millénaire », qui eût lieu le 31 décembre 1999 à partir de 23h (c’est précisé à l’intérieur du livret) dans la petite ville bretonne de Ploërmel (56), 9890 habitants, laquelle vécut ainsi  le changement de millénaire dans une somptueuse magnificence lyrique, grâce aux subsides abandonnés par le Conseil Général du Morbihan et le Conseil Régional de Bretagne.
Et cela devait être bien beau, si l’on en croit cet album qui démarre par une suite de 20 minutes dans le plus pur style Jean-Michel Jarre, période 86-90, mâtiné d’Enigma, période ethnique 93-96. Ensuite, d’une main de maître, M. Pascal Courtel enchaîne sur un morceau trip-hop/ragga (n’oublions pas les cultures urbaines), un autre techno-trance (allez, dansez, les jeunes !), un titre celtico-new-age (soyons fiers de nos racines bretonnes), et enfin, un hymne final néo-baroque, avec orchestre classique et chanteuse soprano, très modestement intitulé « In Terra Pax » (seul le latin exprime convenablement les grands idéaux).
Bref, c’est kitschouille, sympathiquement ringard et attendrissant de candeur, à l’image de cette fabuleuse illustration de couverture, signée – et ce n’est pas un hasard – par le producteur exécutif de ce CD (« C’est moi qui paye, alors c’est moi qui fais la pochette, et ça tombe bien, j’ai une super idée de dessin. Bien sûr que je sais dessiner, cette question !… »).

La suite « L’Ère Du Temps », extraite de ce CD, ainsi que le morceau trip-hop/ragga « Faits D’Hiver » (C’est pas des jeux de mots, c’est de la poésie, bande de brutes !), peuvent-être intégralement écoutés ci-dessous :

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