Trouvailles Antiques, Mai 2019

TC1

Il était mal parti, ce mois de mai, pluvieux, souffreteux, trop humide pour le papier. Les églises étaient moroses, Boulinier peu achalandé, les fouilleurs de poubelles mal inspirés… Et puis, ça s’est dégagé, comme le font les nuages après la pluie, et soudain tout est revenu, comme si ça n’attendait que le beau temps pour pointer le nez.
Ce mois-ci est très éclectique : XIXème bourgeois romantique ou prolo-feuilletoniste, orientalisme, germanisme, civilisation première et traite des blanches, il y en a pour tous les goûts et les dégoûts. C’est aussi pour moi l’occasion de rappeler que la littérature est un univers tout entier qu’une vie ne suffit pas à explorer intégralement, il faut être curieux, alerte, s’intéresser à ce que l’on ne connait pas. Sur les huit auteurs, il y en a quatre dont je ne connaissais même pas le nom le mois dernier. Il y a toujours quelque chose à apprendre, à découvrir, quelque chose dans quoi se plonger.
Tenez, les premières pages d’un livre, c’est toujours magique, c’est comme quand on plonge dans une piscine, ce sentiment bref mais délicieux entre le moment où l’on quitte le sol et celui où on touche l’eau. Même si le livre se révèle décevant ou mauvais, les premières pages en seront un toujours un bon souvenir, on les tourne comme on ouvrirait un cadeau. J’ai très peu reçu de cadeaux dans ma vie, je ne m’en plains pas, car c’est bien normal. Un type qui vit dans une caverne d’Ali baba, qu’est-ce que vous voulez lui offrir ? Quel livre vais-je aimer et que je n’ai pas déjà ? Un collectionneur est un homme voué à ne recevoir aucun cadeau, ou au contraire, à savoir ce qu’on va lui offrir avant même d’ouvrir le paquet, un peu à la manière de cet homme qui n’était qu’une tête, sans corps, ni membres, et à qui ses amis tendaient un paquet cadeau en lui disant « Bon anniversaire », et auquel le pauvre homme réduit à sa tête répondait : « Oui, je sais, c’est un chapeau »….
Alors, je me fais des cadeaux moi-même, c’est généralement moins décevant, et je ne les trouve jamais de mauvais goût. 🙂
Voyons donc ceux de ce doux printemps…

1) RENÉ BAZIN – « Les Noellet » (1890)
(Cet exemplaire : Réédition de 1903)

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C’est assurément le plus beau de cette brochette printanière, bien que ce soit par ailleurs une reliure non-officielle, fruit probablement unique d’un artisan relieur de génie. La reliure est en cuir gravé, sur lequel est imprimé le dessin d’un paysage, une propriété familiale au bord d’un cours d’eau, environné d’un bosquet d’arbres. Tout autour de ce paysage, des fleurs sont directement gravées dans le cuir.
Le livre hélas a souffert de multiples chocs et d’une irréversible usure des bords et des coins. Néanmoins, ce sont de belles blessures, et tous les vieillards de 116 ans ne peuvent en dire autant.
J’ai déjà eu l’occasion de parler de René Bazin, grand-oncle d’Hervé Bazin, dont la gloire fut longtemps éclipsée par ce petit-neveu, qu’il n’a pas eu le temps de lire. Un Bazin a chassé l’autre, d’autant plus qu’Hervé Bazin, auteur réaliste populaire, allié au Parti Communiste Français, eût sans doute fait honte à son grand oncle, fervent catholique et conservateur rural. Néanmoins, René Bazin est d’autant plus redécouvert, ces dernières années, qu’il est une figure légendaire de l’Anjou, région de France assez sublime, et un peu beaucoup conservatrice, comme tous les sublimes régions de France.
René Bazin n’a pas seulement pâti de la célébrité de sa descendance, il pâtit encore plus de celle de ses lecteurs, et plus particulièrement de celle d’un certain Philippe Pétain, qui puisa dans ses livres l’essence de son rêve fou de Révolution Nationale.
Pourtant, René Bazin, homme profondément doux et humaniste, mort en 1932, n’aurait certainement pas aimé le mauvais usage que Pétain pouvait tirer de ses livres. Des romans qui exaltaient simplement la France rurale de la Belle-Époque, une France aujourd’hui disparue, figée dans des us et habitudes immuables, contemplatives, tout entière organisée autour du difficile labeur de la terre et des festivités folkloriques et chrétiennes. Une France un peu à l’inverse de celle d’aujourd’hui : solitaire dans le travail, collective dans le divertissement.
C’est cette immuabilité de la société paysanne dans une nature encore hostile, pas encore domestiquée, qui fait tout le charme des romans de René Bazin, lequel est avant tout un très grand écrivain, au style magnifique et d’une incroyable poésie. Son catholicisme est même relativement discret, tout du moins au début de sa carrière. Il le perçoit et le décrit comme une sorte de folklore qui fait pendant, par ses processions ou ses veillées, à l’autre folklore, le païen, qui règne encore dans les campagnes. Les questions de foi ou d’ordre théologique ne l’intéressent pas : les églises, les calvaires, sont seulement des phares de civilisation au milieu des terres arables, des vigiles de morale au milieu d’une nature encore sauvage. Il ne parle de la campagne française que comme un admirable décor, où évoluent des châtelains et des aristocrates bienveillants, ainsi que de braves paysans qui ont du cœur à l’ouvrage, soucieux de bien travailler pour leurs métayers.
René Bazin décrit cette société encore très médiévale avec une précision d’entomologiste, guidé par la sensation imminente que ce monde rural qu’il adule – auquel pourtant il n’appartient pas, étant issu d’un milieu bourgeois – est voué à disparaître, brisé par la révolution industrielle, et surtout par les progrès croissants du chemin de fer, qui génère de nouveaux métiers bien moins ardus que ceux de la terre, et qui amène de plus en plus de jeunes gens à vouloir gagner la grande ville et fuir l’isolement de la campagne. Il en fera même le thème de son roman le plus célèbre, « La Terre Qui Meurt » (1899), que notre actuel Premier Ministre, Édouard Philippe, a avoué compter parmi ses livres préférés.
Mais fort inspirés au XIXème siècle, les romans de René Bazin le seront nettement moins au XXème, particulièrement après la Première Guerre Mondiale, où, traumatisé par cet atroce conflit, René Bazin se recroquevillera sur sa foi religieuse, ne publiant quasiment plus que des ouvrages de propagande catholique. Mais toute sa première période vaut allègrement le détour.
« Les Noellet » font partie de cette première période, et je ne doute pas d’y faire un très touchant voyage dans le temps, et plus particulièrement en Vendée, dans la région du Fief Sauvin, où se déroule le roman.

2) ÉMILE RICHEBOURG – « Le Million Du Père Raclot » (1889)
(Cet exemplaire : Édition originale)

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Nous restons à la campagne du XIXème siècle, avec le second gros collector du mois, car voici un auteur qui n’est pas facile à dénicher, et ce n’est pourtant pas faute d’avoir peu écrit : Émile Richebourg fut un auteur populaire du XIXème siècle qui a signé quantité de romans, contes, nouvelles et romans-feuilletons, dont une série fort célèbre en son temps, « Les Drames de la Vie », où l’auteur se contentait de réécrire à sa manière quelques grands succès littéraires écrits par d’autres. Aucune loi anti-plagiat ne l’interdisait formellement en ce temps-là…
À défaut d’un style génial, Émile Richebourg possédait cette fluidité de la narration, et ce goût prononcé pour les situations cocasses et comiques, si typique de la littérature populaire de cette époque. On jette un œil par curiosité, et voilà que ça coule tout seul, on est attrapé et on enchaîne les pages. Pourtant, tout cela ne vole pas bien haut : « Le Million du Père Raclot » raconte, selon les dires mêmes de l’auteur, l’histoire vraie d’un paysan rapace et odieux, tout cela prétexte bien évidemment à du quiproquo et de la bonne vieille rigolade bien franchouillarde. Mais c’est le genre de choses plaisantes à bouquiner au coucher.
À noter que cette édition originale est abondamment illustrée par un dessinateur pas manchot, mais suffisamment fier pour ne pas avoir désiré voir son nom apparaître sur ce livre prolétaire.

3) VICTOR DEBAY – « L’Amie Suprême » (1898)
(Cet exemplaire : Édition originale)

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Voici ma plus belle prise du mois, et sans doute aussi la plus obscure… Il faut être très, très, calé en littérature de la Belle-Époque pour connaître le nom de Victor Debay, et c’est précisément parce que j’ai encore des lacunes que je n’en avais jamais entendu parler.
Pourtant, cet auteur breton, plus volontiers poète ou parolier que romancier, a mené une discrète carrière durant au moins un quart de siècle, suscitant l’admiration de ses contemporains et l’indifférence du public. Toutefois, plusieurs critiques littéraires soulignent un style très noble, très ciselé, évoquant des romances d’une grande pudeur dans les familles de petite noblesse, bref, un climat très proustien quoique antérieur à Proust.
Je ne suis pas féru de ce style de symbolisme mondain, dans lequel on aime trop volontiers voir à l’étranger une certaine idée de la « french litterature ». Pour être franc, ce que j’en ai feuilleté ne m’a pas semblé valoir les compliments qu’on en a fait, du moins sur le plan rhétorique. Après, il faut voir le roman dans son ensemble, mais de toutes façons, ce livre étant à peu près introuvable, je suis sûr de le revendre un bon prix si par malheur sa lecture m’ennuie…
À noter que ce roman, sorti chez un petit éditeur, semble exclusivement n’avoir existé qu’en tant que deuxième et troisième édition, toutes datées de 1898, alors que l’auteur indique à la fin de son roman l’avoir achevé en novembre 1897. Aucune trace d’une éventuelle première édition. Il est probable que l’éditeur conscient de lancer un jeune auteur inconnu (Les deux ouvrages précédents répertoriés sur la page de garde ne semblent pas non plus avoir existé), a voulu faire croire que non seulement son jeune poulain en était à son troisième bouquin, mais qu’en plus, celui-ci en était à son troisième tirage. Esbroufe publicitaire, on le comprend, mais qui rend parfois très difficile la reconstitution de la bibliographie de certains auteurs obscurs qui auraient mieux fait, pour la postérité, d’assumer au moins leur obscurité.

4) THÉOPHILE GAUTIER – « Mademoiselle de Maupin » (1835)
(Cet exemplaire : Édition de 1895)

TG
J’ai beaucoup de retard dans mes lectures de Théophile Gautier, personnage atypique de la littérature française, doublement célèbre pour sa grande truculence en tant qu’homme et pour son absolue austérité en tant qu’écrivain. Auteur inclassable, aussi à l’aise dans la poésie que dans le roman historique et le conte fantastique, Gautier est à la base l’un des grands noms du romantisme français, il fut l’un des acteurs de la bataille d’Hernani. Son style est massif, colossal, ivre de beauté et imprégné de lyrisme.
« Mademoiselle de Maupin » fut son premier roman, il en fit un manifeste de la beauté pure, réinventant une partie de la vie réelle de Julie d’Aubigny, dite Mademoiselle de Maupin, comédienne de théâtre de la fin du XVIème siècle, restée célèbre pour son homosexualité et son goût du travestissement, et qui mourut prématurément dans la misère à seulement 37 ans.
« Mademoiselle de Maupin » est un livre capital dans la littérature française, car il annonce avec plusieurs décennies d’avance, le goût pour le décadentisme qui sera repris par les romantiques noirs et les symbolistes à la fin du XIXème siècle. Gautier parvint à duper la morale et la censure en affirmant via ce roman que la décadence est une forme d’art, qui n’a pas être jugée sur un plan moral ou pour son utilité dans l’édification des masses. C’est de l’art pour l’art, de la beauté sans issue ni message, qui ne propage pas la perversité en la décrivant, mais la traite comme un objet étrange, une curiosité de la nature fascinante, dont le regard peine à se détacher.
Il y a quinze ans, j’ai vécu une très belle et très douloureuse histoire d’amour avec une jeune fille qui, lors des premières semaines de notre relation, lisait « Mademoiselle de Maupin », et elle riait, elle riait vraiment, en le lisant, d’un rire clair et frais qui résonne encore dans mes oreilles. Connaissant déjà Gautier comme un auteur pas vraiment rigolo, j’avais demandé alors à ma compagne de me lire ces passages si drôles, ce qu’elle avait fait entre deux hoquets. Bien entendu, quinze ans plus tard, je ne me souviens plus trop des détails, mais je sais ne pas avoir trouvé ces passages spécialement drôles… Enfin, il y avait de quoi sourire, mais pas de quoi éclater de rire. Curieusement, ça m’a intimidé, je me suis dit sur le moment qu’elle y percevait quelque chose qui m’échappait. Du coup, je n’ai pas osé le lire, même quand elle a voulu me le prêter. Peur d’être déçu, peut-être, et de revoir sottement à la baisse l’estime que je portais à ma compagne.
Il n’empêche, ce roman et son titre m’ont toujours fait penser à elle. Suffisamment pour m’en dissuader tant que c’était encore douloureux, suffisamment aussi pour que j’en évacue la nostalgie quand ça ne l’était plus. Bref, je n’ai cessé de remettre cette lecture à plus tard, jusqu’à hier et aujourd’hui, puisqu’au final, je l’ai acheté deux fois, ayant d’abord trouvé cette édition ancienne dans une vente paroissiale à Viroflay avant de retrouver une autre édition, type « Beau Livre » dorée sur tranche et illustrée le lendemain aux Puces. Je l’ai donc désormais en deux exemplaires, je n’ai plus d’excuses pour ne pas le lire à présent…

5) OCTAVE CHARPENTIER – « Mabrouka » (1920)
(Cet exemplaire : Nouvelle édition de 1922)

OC
Quittons à présent simultanément l’univers des livres reliés et les décors de notre belle France pour nous en aller voguer en des contrées et des antiquités exotiques.
Très abîmé, mais payé une misère, voici un court roman nommé « Mabrouka » (Mabrouk et Mabrouka sont des prénoms arabes, même si à la télévision française, ils ont longtemps été des noms de chiens). Un livre signé par un certain Octave Charpentier sur lequel il existe assez peu d’informations. Il semble avoir été un poète familier du quartier Montmartre à Paris, puis journaliste.
J’espérais bien évidemment une kitscherie lourdement coloniale, mais à première vue, « Mabrouka » est un récit plutôt sérieux et documenté, sous la forme d’un journal intime d’une musulmane, par un érudit qui connaissait apparemment fort bien son sujet, et qui était soucieux de rendre un véritable hommage à la femme tunisienne. Cette nouvelle édition, postérieure de deux ans à l’édition originale, inclut d’ailleurs un assez long errata, avec quelques corrections méticuleuses sur quelques erreurs de terme. Octave Charpentier a également ajouté à cette édition une dizaine de « Poèmes Arabes », qui, vu leur facture, semblent plus probablement nés de l’imagination de l’auteur.
Celui-ci avait d’ailleurs bien des cordes à son arc, puisqu’il signe aussi les illustrations, recopiées telles quelles sur bois par le graveur Paul Bodier, avec lequel il a travaillé sur ses recueils de poèmes.
Ce livre n’est pas très courant, mais n’a pas vraiment de valeur, comparé aux autres. Les années 20 ont pullulé en récits exotiques plus ou moins réussis, plus ou moins convaincants, plus ou moins racistes, et l’inégalité de leur contenu a refroidi la plupart des amateurs, ce qui est parfois regrettable car il y en a qui méritent encore le détour.

6) FRIEDRICH DE LA MOTTE-FOUQUÉ – « Ondine » (1811)
(Cet exemplaire : Édition belge de 1946)

DLMF
Ach, das grosse deutsche romantism, mit les pieds in der platz !  
Kolossal chef d’oeuvre signé par Friedrich Heinrich Karl de la Motte, Baron Fouqué, homme de lettres allemand d’origine française (normande plus exactement), qui a marqué la littérature allemande et l’imaginaire collectif par une succession de contes fantastiques ou féeriques, plein de chevaliers teutoniques, de princesses en pâmoison, de créatures animistes et de dieux du Valhalla, et tout cette ménagerie a eu une forte influence sur la résurgence des mythologies ainsi que sur la naissance de ce que l’on appellera bien plus tard l’heroic-fantasy.
« Ondine », en particulier, remit au goût du jour de vieilles légendes liées aux sirènes, mais aux sirènes germaniques, qui sont plutôt des sortes de fées aquatiques des lacs et des ruisseaux. Ces créatures ont fortement inscrit leur empreinte dans le folklore allemand, et la fan de Disney avisée n’oubliera pas que « La Petite Sirène » est à la base un conte que l’on doit à l’écrivain allemand Hans Christian Andersen.
L’histoire de ce conte est d’une désolante niaiserie : elle raconte la quête d’Ondine, petite nymphe des eaux, pour séduire un preux chevalier répondant au nom rigolo (pour nous) d’Huldebrand, afin que l’amour lui procure une âme. Mais la littérature allemande est souvent ainsi : soit trop lourde, soit trop légère, mais à tout prendre, il vaut mieux qu’elle soit trop légère.
Cette édition belge, limitée à 2000 exemplaires numérotés, reprend l’édition française de José Corti, publiée en 1943, mais sans les gravures signées Valentine Hugo, ce qui fait qu’en dépit de son côté collector, elle ne vaut presque rien, et n’intéresse personne.
À noter que l’envahisseur allemand étant encore présent dans toutes les mémoires en 1946, le prénom de l’auteur a été pudiquement masqué de la couverture et réduit fort hypocritement en « FR. » en page de titre et en « F. » dans la préface…

7) J.H. ROSNY AÎNÉ – « Amour Étrusque » (1898)
(Cet exemplaire : Édition définitive de 1911)

JRA
L’autre gros collector du mois après le Vincent Debay, quoique dans un genre plus léger. Il s’agit d’un des nombreux romans fantastico-exotiques de J.H. Rosny Aîné, de son vrai nom Joseph-Henri Boex, écrivain belge ayant fait carrière en France, d’abord avec son frère sous le pseudo collectif de J.H. Rosny, puis séparément, tandis que le cadet, plus terre à terre, publiait des romans de mœurs sous le nom J.H. Rosny Jeune.
Tous deux étaient pourtant à la base des adeptes du naturalisme, et participèrent même à la première académie Goncourt. Mais très rapidement, ils se dégagèrent de cette influence. Ensemble, ils ont crée un genre nouveau, et dont ils ont été à peu près les seuls représentants : le roman préhistorique, narrant les aventures d’hommes des cavernes au temps des dinosaures (les connaissances en paléontologie n’étaient pas alors ce qu’elles sont devenues). Nous sommes bien obligés d’avouer que ces romans ne sont plus très lisibles aujourd’hui, sauf peut-être pour les enfants, mais ils eurent une forte influence sur la bande dessinée française (via notamment des séries comme « Rahan » ou « Tounga ») et eurent droit à un relatif revival au début des années 80, suite à l’adaptation cinématographique du plus célèbre d’entre eux, « La Guerre du Feu ».
Faisant cavalier seul dès 1908, J.H. Rosny Aîné laissa libre cours à la démesure de son imagination, et signa quelques uns des premiers classiques français de la science-fiction, notamment au travers des premiers récits d’invasion extraterrestre, comme « La Mort de la Terre » (1911) et « La Force Mystérieuse » (1913).  On lui doit aussi un très réjouissant et mésestimé roman d’aventures fantastiques en Afrique, « L’Étonnant Voyage de Hareton Ironcastle » (1922), qui est régulièrement réédité, et qui s’avère une assez bonne copie des romans de Sir Henry Rider Haggard.
« Amour Étrusque » est un roman quelque peu différent du style habituel de J.H. Rosny Aîné, ne serait-ce que parce qu’il s’adresse à un public plus adulte. C’est aussi la première incursion de l’auteur dans l’époque de l’Antiquité. De ce fait, le livre est initialement sorti en 1898 sous le pseudonyme d’Enacryos, tentant (vainement) de se faire passer pour un antique manuscrit.
Les Étrusques formaient un peuple très ancien vivant en Italie, et probablement constitué de très lointains métissages entre Grecs et Italiens. Leur écriture et leur culte polythéiste, en tout cas, s’apparentaient à ceux des Grecs. Ils ont laissé le souvenir d’une civilisation raffinée, tournée vers l’art et la musique, puissance commerciale, puissance militaire, et qui a été massacrée et assimilée par les Romains 300 ans avant J.C., après plus de dix siècles de civilisation triomphante. Il nous en est resté un nombre assez conséquent de vestiges qui font encore la joie des « étruscologues » (si, si, ça existe).
Bien entendu, J.H. Rosny Aîné était un conteur d’autant plus passionné par le monde antique qu’il n’en connaissait pas grand chose, ce qui lui laissait plus de liberté pour imaginer ce qu’il voulait. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que cette évocation historique soit rigoureuse, les personnages y sont tout à fait 1900 et y parlent comme à Paris, mais gageons que ce bon vieux Rosny saura me faire rêver avec ses Étrusques en carton-pâte.
Cette édition est très rare et plutôt en bon état. Je l’ai trouvée au sous-sol d’une vente paroissiale, dans les bacs à 2€, alors qu’à côté on essayait pathétiquement de vendre des Balzac d’après-guerre à 20€. Pourtant, Rosny Aîné est connu et son nom aurait pu faire tilt. Car ce bouquin, l’air de rien, vaut en moyenne entre 50 et 80€ auprès des spécialistes, tout simplement parce qu’il est publié chez Eugène Figuière, éditeur culte et sorte de Éric Losfeld avant l’heure. Les livres de Figuière sont faciles à reconnaître, ils ont tous ce petit figuier sur la couverture. Dès que vous voyez le petit arbre, vous pouvez foncer : peu importe l’auteur ou le titre, il y a des collectionneurs fous qui vous en donneront un bon prix.

8) ALBERT LONDRES – « Le Chemin De Buenos Aires (La Traite Des Blanches) » (1927)
(Cet exemplaire : Édition d’octobre 1928) 

AL
Enfin, terminons ce tour du monde, avec l’un de ceux qui l’ont le plus ardemment arpenté : Albert Londres, que l’on connaît encore aujourd’hui surtout par le prix auquel on a donné son nom et qui récompense les  journalistes français de moins de 40 ans, ayant signé un ou plusieurs reportages brillants dans l’année.
Petit paysan auvergnat monté à Paris pour y publier des poèmes, Albert Londres (ou plus exactement Londrès, dérivé d’un mot gascon signifiant « marécages », rien à voir avec l’Angleterre) s’est retrouvé quelque peu dépourvu et désillusionné, comme beaucoup de jeunes provinciaux montés à paris pour devenir Victor Hugo ou mourir, et qui finalement ne se résignent pas à mourir.
Le hasard l’amènera à écrire quelques articles de journaux dès 1906, pour pouvoir vivre. Il prend le goût du reportage, passe d’un journal à un autre plus important, et finit par devenir grand reporter et correspondant de guerre dès 1914.
Sa vocation d’écrivain joue beaucoup dans le succès grandissant qu’il va rencontrer durant la décennie qui suivra. Albert Londres signe des articles soignés et documentés, mais auquel il cherche à donner un certain ton fiévreux, immersif, qui donnent à ses reportages un côté terriblement vivant.
Sa célébrité explose en 1918, avec une série de reportages écrits suite à une enquête périlleuse réalisée dans la Russie des premiers temps du Soviet, où il était entré illégalement. Albert Londres est le premier journaliste français à dénoncer les méthodes d’embrigadement et de manipulation mentale exercée par le pouvoir soviétique. Ses articles ont un tel succès que la maison d’édition Albin Michel décide de les sortir en un volume, fort élégamment intitulé « Contre le Bourrage de Crânes ».
Cette démarche relativement inédite, qui fait à la fois d’Albert Londres, le premier journaliste dont les articles sortent en livres et le premier journaliste engagé, va faire d’un journaliste consciencieux l’ancêtre fanatique de tous les SJW (Social Justice Warrior).
Car bien avant Julian Assanges, Albert Londres avait compris que le pouvoir de révéler mène au pouvoir de changer le monde – du moins en théorie. Mais Albert Londres étant le pionnier, il bénéficia d’une certaine liberté, que son anticommunisme rendait pratique dans un pays comme le nôtre, fondamentalement à droite. L’homme d’ailleurs était un vrai Tintin dans l’âme, il partait parfois tout seul à l’autre bout du monde, comptant sur son physique passe-partout et sur un indéniable sens du relationnel, pour parvenir à ses fins. Néanmoins, force est d’avouer que l’on n’a jamais rien su de sa manière de travailler, sinon qu’effectivement, elle était efficace.
Par la suite, Albert Londres se lança dans une série d’enquêtes plus sordides les unes que les autres, visant à dénoncer les injustices sociales tout en donnant allègrement – consciemment ou non, telle est la question – dans un certain racolage : reportage au bagne, reportage à l’asile de fous, reportage chez les putes, reportage chez les anarchistes… Il y a déjà un côté très moderne dans cette recherche permanente du voyeurisme primaire.
Ajoutons à cela qu’Albert Londres se voulait pleinement un journaliste engagé, ce qui nuisait d’une certaine manière à la déontologie de son travail. De plus, son aversion pour le communisme l’a amené à effectuer des missions comme agent secret français en URSS, notamment dans l’optique de préparer un attentat contre Lénine et Trotski. Si ce n’est pas de l’interventionnisme, ça…
Il est probable qu’Albert Londres était surtout quelqu’un qui aimait risquer sa vie et qui, comme beaucoup de gens qui ont cette toquade, a fini par la risquer une fois de trop. En 1932, au retour d’un reportage en Chine au sujet duquel il eût le temps d’envoyer un télégramme pour annoncer qu’il avait mis la main sur un impressionnant trafic de drogue, son bateau coula au large du Yémen, et lui avec. Son corps n’a jamais été retrouvé, son reportage non plus.
La mort rapprochée de deux de ses plus proches collaborateurs dans un accident d’avion privé alimenta des soupçons sur l’éventualité que Londres et ses camarades aient été volontairement supprimés, bien qu’il y ait tout lieu de croire que l’on n’aurait pas coulé un paquebot à cette seule fin.
Toujours est-il que cette figure trouble, ambiguë, reste encore le modèle de nombres de journalistes d’investigation. Faut-il s’en réjouir ou non ?
Pour me faire une opinion, j’ai donc acquis son livre sur les putes – sujet le plus intemporel qui soit, reconnaissons-le -, ou plutôt de ce que l’on appelait la traite des blanches, et qui a nourri beaucoup de fantasmes. Il s’agissait en fait de filles de petite vertu ou déjà ramassées sur les trottoirs, que l’on emmenait officier dans des pays lointains, généralement l’Orient, l’Afrique ou l’Amérique Latine. Toutes étaient consentantes, ou follement éprises d’un souteneur, mais il s’en dégagea une sorte de légende urbaine qui se prolongea jusque dans les années 70. On racontait que certaines femmes étaient droguées, alors qu’elles prenaient un verre avec un inconnu, d’autres disparaissaient mystérieusement dans les cabines d’essayage de magasins de vêtements. Toutes se réveillaient 24 heures plus tard dans un pays étranger, sans papier ni argent, obligées de se prostituer pour subsister.
Je me souviens d’ailleurs d’avoir entendu parler, étant enfant, de ce genre d’histoire par ma grand-mère et quelques commères du quartier. Au final, il s’agissait d’un pur fantasme, essentiellement féminin d’ailleurs, alimenté par quelques fictions policières qui s’emparèrent du sujet, mais à priori, tout cela n’a jamais eu lieu. Par ailleurs, le développement des moyens de communication a mis fin à ce genre de rumeur.
Albert Londres semble en tout cas avoir eu un gros impact sur cette légende urbaine grâce à ce livre qui s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires.
Au contraire de ses premiers livres, ce n’est pas une collection d’articles, c’est un récit continu, écrit comme un roman, nerveux, sec, volontiers plein d’argot de voyous des années 20. Pour ne rien vous cacher, en le feuilletant, ça m’a fait penser à du Frédéric Dard. Albert Londres serait donc à la fois l’inventeur du journalisme d’investigation, et le précurseur du roman de gare ? Ma foi, il faut bien avouer que tout cela est très joliment assorti…

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