LOOΠΔ : L’Effet Papillon

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Regards sur la Pop Féminine Coréenne #9 ———————————————————————————

Deuxième article consacré à ce qui se présente comme le phénomène pop le plus prometteur et le plus innovant, le groupe LOOΠΔ, déjà responsable du tube « Hi High », sorti en août 2018, et au sujet duquel j’avais déjà consacré un article (# 4 de cette série).
LOOΠΔ est un concept tout à fait nouveau, dans le sens où c’est une formation à la base totalement indépendante, que ne relaye même pas la sacro sainte (et aux logos parfois envahissants) chaîne YouTube 1theK.
Ce groupe de 12 filles s’inscrit en effet dans un état d’esprit très différent des autres, cultivant une sorte de concept crypto-symboliste autour de ses membres, représentées chacune par un animal-totem. A cela s’ajoute un soin particulier dans la réalisation des clips et des teasers, incluant assez souvent des symboles occultes, principalement axés autour des cycles lunaires.
C’est néanmoins bien plus sur le plan marketing que le groupe est véritablement révolutionnaire. Sans renier aucun des standards du genre k-pop au sein duquel elles évoluent, les 12 filles de LOOΠΔ génèrent une hystérie auprès de ses fans qui égale pour la première fois celle d’un groupe masculin. Il faut dire que leur public est largement plus féminin et gay-friendly, certaines des membres du groupe affichant assez ouvertement leur saphisme. Cette ouverture particulièrement nouvelle à la fois dans le militantisme gay et l’exposition, réelle ou mise en scène, de la vie privée, leur vaut un public largement plus vaste que celui de la kpop, au point même que certaines stars R&B internationales (comme Nicki Minaj, par exemple) ont ouvertement cité LOOΠΔ dans leur playlist. Cette ouverture gay est doublée, depuis la sortie de « Butterfly », par un message féministe et cosmopolite qui brise un tabou fermement implanté en Corée du Sud.
Car ce pays, comme beaucoup de pays asiatiques, n’avoue guère facilement son attrait pour l’Occident, et plus encore pour les occidentaux. Il est de bon ton, dans ce pays jadis ravagé par une guerre fratricide qui a vu la quasi-destruction de tout son patrimoine, d’envier le classicisme architectural, vestimentaire ou simplement design de la société occidentale. Mais les occidentaux restent quand même aux yeux de la plupart des asiatiques des individus décadents, nombrilistes et vulgaires. Aussi, en incluant dans le clip de « Butterfly » un certain nombre de scènes tournées dans diverses parties du monde, mettant en scène des femmes occidentales, arabes ou africaines, LOOΠΔ a clairement franchi un palier qui leur a valu l’estime de toute une frange du public, mais une hostilité marquée des institutions musicales coréennes.

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Il faut dire que, derrière le message progressiste, il n’est pas totalement certain qu’il y ait tant que cela de la sincérité. D’abord, parce que « Butterfly » n’est pas vraiment une chanson féministe, les paroles y sont même plutôt dans la tradition romantique de la jeune fille qui se meurt d’amour pour un garçon, et aimerait être un papillon pour voleter en permanence autour de lui. C’est le relatif flou de ce texte peu détaillé qui semble avoir été exploité dans une optique féministe, partant de l’idée que le papillon est symbole de liberté. C’est donc au final un message un peu léger, qui se veut une élégie aux femmes libres, mais sans trop s’attarder sur l’oppression qui menace cette liberté, au point d’ailleurs de représenter en femme libre une femme portant un hijab, ce qui n’a pas manqué de susciter de violentes critiques féministes. Certes, accorder la liberté totale aux femmes, ça implique fatalement la liberté de s’aliéner à une religion, paradoxe qui suscite forcément la polémique; mais il faut savoir aussi que la k-pop est un genre très apprécié de toute une frange du public musulman, majoritairement féminin, principalement issu d’Indonésie ou de Malaisie, mais aussi de pays du Maghreb ou du Moyen-Orient. LOOΠΔ ne peut assurément pas se couper de ce public rémunérateur, sur lequel de toutes façons, le message ne peut avoir qu’une portée bénéfique. Si les critiques envers la femme en hijab ont été très nombreuses, on trouve aussi dans les commentaires de la vidéo plusieurs témoignages de femmes musulmanes se sentant heureuses d’être représentées.
De même, le clip de « Butterfly » montre un certain nombre de femmes à la beauté dite « alternative » ou « bodypositive » (c’est-à-dire grosses), la plupart dansant ou mangeant une pomme rouge (à l’image de Yves dans le clip de « New » ou de Chuu dans celui de « Heart Attack » : plusieurs scènes de ces deux clips sont rejouées dans celui de « Butterfly »). On a beaucoup reproché à LOOΠΔ d’avoir fait cet éloge de la diversité des formes de beauté ou des ethnies, tout en état elles-mêmes des archétypes tout à fait formatés de la beauté traditionnelle et de l’objétisation de la femme asiatique. C’est à mon sens un mauvais procès qu’on leur fait, même si ça n’est pas tout à fait dénué de fondement, vu qu’effectivement il est compliqué de dénoncer des clichés tout en étant soi-même une incarnation de ces clichés. Mais le propos de LOOΠΔ était de magnifier toutes les beautés féminines, autant les beautés académiques que les beautés différentes, mettant tout le monde sur un même plan, les bimbos comme les boulottes, sans émettre un seul jugement. Par ailleurs, alors que toutes les femmes sont filmées dans leur environnement naturel, les 12 filles de LOOΠΔ sont mises en scène dans un décor onirique, intemporel, comme s’il s’agissait de rappeler qu’elles-mêmes appartiennent au monde du rêve. Mais ce retrait peut-être diversement interprété, y compris de manière négative, les filles du groupe se tenant en lieu magnifique et idéal, et les autres dans des coins de natures désolés ou des villes parfois sordides.

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Le clip a été tourné dans divers endroits du monde, avec des figurantes locales, elles-mêmes parfois artistes (mannequins, danseuses, photographes, comédiennes). Tout cela rend au final très élitiste ce clip qui se veut plus populiste qu’il n’est réellement. On ne retient finalement de ce cosmopolitisme qu’un certain nombre de clichés plus touristiques qu’humanistes, évoquant un certain esthétisme publicitaire habituellement utilisé pour promouvoir des outils informatiques, ambiance « connect-the-world », enchaînés avec une certaine maladresse ou à défaut une grande naïveté dans l’approche d’un matériau « réaliste ». LOOΠΔ appartient effectivement au monde du rêve, et il sera toujours difficile pour cette formation d’en sortir réellement.
Néanmoins, on peut se féliciter de l’ouverture d’esprit  qui se dégage de ce clip, même si c’est pour des raisons mercantiles. Malgré son succès international, la k-pop reste un style musical très renfermé sur lui-même, où les artistes sont relativement obligées d’être adorables et conformes aux goûts du public masculin asiatique, qui représente une large majorité de son audience.
Aussi limité et prévisible que soit ce petit tour du monde, il passe par Paris, et je dirais même qu’il y passe assez longuement. beaucoup de séquences ont été tournées dans la capitale, même si ça n’est pas toujours perceptible; Certes, on reconnait la cathédrale Notre-Dame-de-Paris et les quais de Seine, mais la danseuse noire est aussi à un moment donné dans la station de métro « Arts et Métiers », seule station dépourvue de publicité, et qui est recouverte de panneaux en zinc avec des hublots, pour une parfaite évocation du « Nautilus » du Capitaine Nemo dans « Vingt Mille Lieues Sous Les Mers » de Jules Verne. D’autres scènes aussi sont tournées à Paris : la fille au tatouage de papillon sur l’épaule se trouve aussi à Paris, elle se trouve dans une chambre d’hôtel tout en haut d’un vieil immeuble du XIXème siècle. On la voit jeter une pomme depuis le balcon de cette chambre, imitant la chanteuse Yves dans son clip solo « New ».
Enfin, même si cela ne se voit guère à cause de la perruque, la danseuse noire des quais de Seine est la même qui se trouve tout en haut d’une terrasse dans un quartier plus au nord de Paris. Il faut reconnaître aux réalisateurs de ce clip qu’ils sont su adroitement jouer de certains clichés de la capitale, tout en explorant aussi des endroits peu connus du syndicat d’initiative.

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Sur le plan marketing, LOOΠΔ s’est tenu aussi loin des conventions : « Butterfly » est issu de l’album « [ x x ] », qui est lui même présenté comme un repackage du mini-album « [ + + ] », sorti l’an dernier. En réalité, c’est plus compliqué que ça. En fait, « [ x x ] » est un second mini-album de 6 titres inédits, auquel sont joints, en guise de bonus tracks, les six titres du premier mini-album « [ + + ] », avec le tracklisting curieusement inversé. L’intérêt de l’objet, c’est donc que l’on a les 2 mini-albums de LOOΠΔ compilés en un seul disque, qui du coup, forme un album complet.
« Butterfly » a été en Corée du Sud un énorme succès, porté à la fois par une mélodie accrocheuse, teintée d’une douce mélancolie, et par une chorégraphie exceptionnelle, bien que poussant assez loin l’acrobatie. Loin du message revendiqué par le clip, cette chorégraphie tourne autour du battement d’ailes des papillons, exploitant une large diversité de mouvements et de gestuelles, que les filles évoquent avec une grâce exceptionnelle. Le travail du ou des chorégraphe(s) n’y est pas pour rien non plus : l’extrême complexité de cette chorégraphie atteint un niveau jamais approché auparavant. Le choix de vêtir ces jeunes filles de chemises aux manches larges parvient à faire d’elles de véritables papillons humains, sans pour autant que leurs mouvements en soient entravés. Le mélange d’influences de la danse urbaine avec la danse classique offre une incroyable variété de séquences et de gestes. J’avoue ne pas avoir été aussi ému depuis que j’ai découvert le ballet « Gisèle » d’Alphonse Adam, il y a bien vingt ans de cela.
Comme souvent, les « fancams » des passages télévisés de LOOΠΔ permettent de bien plus apprécier cette chorégraphie que les versions montées pour les téléspectateurs.
Techniquement, la performance la plus parfaite est celle du 21 février 2019, lors de l’émission M Countdown, bien qu’hélas, elle se soit faite dans un contexte de stress absolu, du aux récentes blessures que s’étaient faites Yves (la plus grande) et Yeojin (la plus petite) lors d’une chute commune sur la scène d’un concert datant du week-end précédent. Quelques jours seulement avant le lancement d’un calendrier promotionnel chargé, cela aurait pu être dramatique. On perçoit donc la tension absolue qui règne sur scène, lors de ce premier passage télévisé. Yves est particulièrement mal à l’aise, sa compagne Chuu l’est aussi par contagion, ce que la vidéo en qualité 4K ne nous dissimule pas. C’est dommage, car la performance dégage une intensité que le groupe ne retrouvera pas par la suite.

Il faut croire que les LOOΠΔ n’étaient pas satisfaites de leur prestation, puisqu’elles sont repassées dans la même émission une semaine plus tard, bénéficiant d’un décor prestigieux et de projections grandioses. Cela donne une magnifique prestation, mais qui doit beaucoup aux effets spéciaux et visuels, dont un éclairage soigné qui fait paraître violettes des chemisiers à jabots qui en fait sont gris.
Il est intéressant de comparer ces deux performances, car outre que les demoiselles allaient beaucoup mieux le 28 février, le clip de « Butterfly » avait atteint les 10 millions de vue en moins d’une semaine. Le deuxième passage de LOOΠΔ à M Countdown est donc celui d’un groupe qui connait un succès franc et immédiat, et qu’on traite désormais en conséquence.

– Album : « [ x x ] » (Blockberry Creative / Loen Entertainment). Disponible via le site Asiaworldmusic.fr ou dans les boutiques parisiennes Musica.

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