La Sacrifiée

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Je brocarde assez souvent le féminisme sur ce blog, pas parce que l’idée m’en fait horreur, mais parce que c’est un combat qui arrive bien tard, alors qu’il n’y a plus grand chose à conquérir. Il est vrai qu’il est plus facile de militer pour une cause gagnée d’avance, encore qu’aujourd’hui il est plus question de considération que d’acquis sociaux. On exige la considération et l’équité avec un ton et une morgue qui ne peuvent pourtant qu’inspirer le mépris et la condescendance, mais ce n’est pas là un travers spécifiquement féminin. C’est l’une des manifestations d’une mentalité tout à fait actuelle qui aliène maladivement les individus au regard des autres. Or, le regard des autres, ce n’est jamais que celui des vaches qui regardent passer les trains. Il se fixe sur ce qui bouge ou sur ce qui s’agite, mais ça n’est pas parce qu’il remarque les choses qu’il les juge remarquables.
Pourtant, il y eut un temps où la question de la place de la femme dans la société française entraînait des propos autrement scandaleux, tellement scandaleux même qu’ils ont brisé quelques carrières. Ainsi, en 1976, la chaîne télévisée Antenne 2 – appellation d’origine de France 2 – offrait pour la première fois à une femme la présentation du journal télévisé, sous un prétexte pourtant consensuel de remplacement « expérimental ». On a du mal à le croire aujourd’hui, mais ce fut à l’époque un tollé général, un scandale sans précédent, suivi par une spectaculaire chute d’audience du journal d’Antenne 2. Une femme présentant les informations télévisés, ça n’était tout simplement pas possible. En speakerine, pour annoncer le film du soir, à côté d’une table avec une plante verte, à la rigueur, ça se justifiait, rien n’était plus normal, mais dire de sa voix suave les informations les plus dramatiques, non, c’était presque indécent !
Il est vrai que cette jeune femme, nommée Hélène Vida, avait un peu le genre de phrasé qu sortent des hauts-parleurs des gares et des aéroports. Elle était comédienne de formation, mais avait déjà pas mal d’années de carrière derrière elle comme journaliste radio. Hélas pour elle, elle était blonde et plutôt jolie, il était donc difficile de croire en son expérience, puisque tout le monde le sait, une femme ne peut pas être belle et compétente à la fois…
Du coup, la pionnière du 20h fut débarquée au bout de deux mois pour frivolité inhérente à son sexe, totalement incompatible avec la fonction du poste et l’estime du spectateur.
On n’est jamais vraiment revenu sur cette affaire par la suite, d’abord parce que cinq ans plus tard, Christine Ockrent devenait la première star féminine du 20 heures en étant la moins féminine possible, et ensuite parce qu’Hélène Vida ne fit rien pour qu’on se souvienne de sa prestation, et partit achever sa carrière en Allemagne. Elle y est morte en 2015, oubliée d’à peu près tout le monde en France.
Néanmoins, on trouve encore quelques traces de l’effet produit par sa brève carrière de présentatrice dans des magazines de l’époque. Je suis tombé récemment sur l’article parfaitement abject que je reproduis ci-dessous – un article d’autant plus abject qu’il n’est pas signé, et qui fut publié dans un organe de presse plutôt masculin, et plutôt axé sur des photographies, si vous voyez ce que je veux dire…
À cette époque-là, on parlait beaucoup moins de féminisme qu’aujourd’hui, et pourtant, il y aurait vraiment eu du pain sur la planche. L’avortement et la pilule, récemment accordés par un gouvernement de centre droit, étaient certes une grande victoire pour les droits des femmes, mais une victoire qui ne changeait pas pour autant les mentalités des hommes. Car les hommes pensent toujours un peu ce qu’ils veulent, au final, surtout quand on prétend leur faire la leçon sur un ton sentencieux. Le MLF avait dès le départ très mal axé sa communication sur un ton agressif, du genre que l’on n’écoute pas plus de quelques minutes avant de se détourner. Il est triste que, quarante ans plus tard, la leçon n’ait pas été retenue par celles qui ont repris le flambeau.

Il faut d’ailleurs relativiser le souci d’équité qui mène aujourd’hui la représentativité des femmes dans les médias, et qui répond moins à une réelle préoccupation qu’à une profonde indifférence teintée de démagogie facile, ou même à la volonté de faciliter la diversité dans le choix dans le cadre de la chasse au jupon en horaires de bureau. Partager la cage des lions n’est pas forcément ce qu’il y a de plus sûr, d’autant plus que le journal télévisé n’est plus aujourd’hui la sacro-sainte messe à laquelle assistait, en toute bonne foi, la majorité des Français. L’enjeu n’est plus du tout le même, l’information est de plus en plus suspectée d’être biaisée ou partisane, elle parait donc d’autant moins « sérieuse ». C’est moins l’opinion générale à propos des femmes qui a changé, que le contexte télévisuel qui est tombé de son piédestal, et qui réclame de toutes façons bien plus de personnel et de programmes qu’en 1976.
Sans compter que si les plantes vertes ont disparu de nos écrans, nul ne nous empêche de regarder encore ces demoiselles avec une préoccupation d’esthète jardinier. Ce n’est évidemment pas très respectueux, mais nous avons souvent des instincts qui ne se préoccupent guère d’être convenables. Que celui qui n’a jamais perdu le fil d’une info sur BFM en laissant son regard s’attarder sur les formes généreuses de Caroline Dieudonné me jette la première pierre…

Il n’empêche, si nous avons parfois bien des griefs qui se comprennent sur la manière dont les femmes se comportent avec nous sur le plan sentimental ou sexuel, il faut admettre que rien ne saurait justifier ni excuser la manière odieuse, minable, dont on les a si longtemps traitées au travail, en les cantonnant à des rôles subalternes, en les sous-payant, en les jugeant finalement dans un bureau telles qu’elles sont parfois dans une chambre à coucher, ce qui non seulement était injuste, mais n’était même pas adroit. Car en refusant le mérite à celles qui en étaient dignes, non seulement on a gâché les carrières de toutes les femmes de talent qui n’étaient pas assez combatives, mais on se retrouve à présent contraints de rechercher une équité par culpabilisation excessive, au détriment même de la compétence. A présent, ce sera un homme talentueux qui devra laisser sa place à une employée peut-être médiocre pour la seule question de parité, ce qui n’est pas plus intelligent qu’avant, puisque les injustices ne fonctionnent hélas pas comme des vases communicants. Aujourd’hui comme hier, un homme ne travaille pas mieux qu’une femme, de même qu’une femme ne travaille pas mieux qu’un homme. Ce sont juste certaines personnes qui travaillent mieux que d’autres.
Il est difficile de dire aujourd’hui si Hélène Vida aurait pu travailler mieux que Christine Ockrent. Il faut bien plus de deux mois pour trouver le bon rythme à un exercice quotidien aussi complexe qu’un journal télévisé, mais une chose est sûre, la vie professionnelle d’Hélène Vida a certainement été brisée par ce limogeage paniqué, et le fait qu’elle se soit exilée quelques années plus tard en Allemagne, au moment même où Christine Ockrent devenait une star du 20h, n’y est sans doute pas étranger. Si en plus, on lui a mis sous le nez de charmants articles comme celui-ci, on imagine ce qu’a pu être sa détresse…
Et sur ce plan-là, hélas, nous sommes impardonnables.
Tout ce qui est écrit dans l’article ci-dessous est impardonnable.
Et c’est l’unique raison pour laquelle je le sauve de l’oubli.

ANTENNE2

 

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