Œuvre(s) Civilisatrice(s)

colonies

Je vous fais part de quelques courtes réflexions que m’a inspiré ce tweet qui tourne pas mal sur les sites d’information, et que l’on doit à Marc de Boni, journaleux macronophobe que j’ai connu il y a une quinzaine d’années, par le biais de sa petite amie de l’époque. Il travaillait en ce temps-là au Figaro et jetait sur les connaissances de sa compagne un regard hautain et barbouillé, souffrant apparemment jusqu’à l’estomac d’être aussi mal entouré. C’est dire de quoi sont faits les « Wokes » et les lanceurs d’alerte du Net, si prompts à se valoriser grâce aux égarements des autres, si déterminés à dénoncer des actes et les pensées qui étaient encore les leurs, il y a pas si longtemps…

mdb

Alors certes, faisant abstraction du délateur, on peut se demander quelle mouche a piqué une enseignante nantaise pour sortir ce genre d’exercice à des enfants qui ne sont même pas aptes à comprendre le contexte historique auquel il se réfère. Néanmoins, sur le fond, c’est historiquement vrai : la colonisation a été civilisatrice, mais pas seulement : elle a été aussi occupante, exploitante, raciste et esclavagiste (encore que nous ne sommes pas le pays qui soit allé le plus loin dans ce dernier domaine).
Donc, ce que ce qui est écrit dans ce texte est rigoureusement exact, et c’est bel et bien un cours d’Histoire, n’en déplaise à Marc de Boni ; c’est juste qu’il n’est pas exhaustif puisqu’il privilégie les progrès apportés par la colonisation, en évacuant brièvement les « aspects négatifs ».
Ceci dit, une fois encore, on ne peut que s’affliger du simplisme binaire de cette génération qui pousse le manichéisme jusqu’à l’absurde, et la terreur d’une propagande jusqu’à la paranoïa.
Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, le contenu des textes à trous qu’on m’a fait remplir quand j’avais dix ans, ça n’a vraiment pas marqué ma mémoire. De plus, lorsque j’étais enfant, j’ai entendu des choses bien plus scandaleuses à l’école, vu que j’ai grandi dans le Sud-Ouest, où le Maréchal Pétain avait laissé un excellent souvenir. Jusqu’à mon entrée dans un lycée parisien, je n’en ai jamais entendu parler autrement que comme d’un héros de guerre exemplaire. En même temps, une fois que j’ai su le fin mot de l’histoire, je ne suis pas devenu un nostalgique de Vichy…
Je me souviens aussi d’une institutrice qui nous disait que le monothéisme était une forme religieuse plus évoluée que le polythéisme, ce qui m’avait assez étonné, parce que je trouvais que les dieux olympiens de l’Antiquité étaient quand même beaucoup plus sympathiques que le petit Jésus. Nonobstant la conviction évidente de cette institutrice, je n’ai pas changé de point de vue depuis.

Bref, il faut surtout se rappeler que les enseignants ne sont que des hommes et des femmes, et qu’ils font ce qu’ils peuvent. Capter l’attention des gamins pendant des journées entières, leur présenter le monde dans toutes ses variétés et ses contradictions, ce n’est pas un travail facile, et la colonisation est un sujet comme un autre, un vestige du passé face auquel on n’est pas obligé de se positionner politiquement, surtout quand on a dix ans. Moi, à l’école, j’étudiais l’histoire des rois de France, ça n’a pas non plus fait de moi un monarchiste.
Enfin, il faut garder à l’esprit que le passé colonial du pays est un précieux héritage commun entre des enfants qui n’ont pas forcément la même couleur de peau. Sauriez-vous aisément expliquer, en classe, pourquoi tous les enfants ne sont pas pareils, pourquoi ceux qui ont les peaux les plus sombres ont souvent des origines communes dans les mêmes pays, et pourquoi malgré tout, ils sont autant français qu’africains ou maghrébins ? Je ne suis pas persuadé que beaucoup d’enseignants soient convaincants sur ce sujet-là, ou en tout cas, au vu du repli identitaire et/ou religieux qui caractérise la jeunesse la plus dépourvue, il semble clair que leur message ne passe pas. Alors, s’interroger sur la question coloniale, pourquoi pas ? C’est une quête de l’identité commune qui n’est pas plus bête qu’une autre…

Après, c’est clair que c’est encore aujourd’hui un sujet difficile. Masquée par la délation ordinaire d’un ex-plumitif du Figaro soucieux de rester dans l’air du temps, il y a hélas une vérité qui est assez difficile à expliquer sur Twitter en 200 signes : à savoir que l’histoire de l’Humanité s’est principalement écrite avec un nombre incroyable de guerres fratricides, religieuses ou raciales, d’invasions, de croisades, de révolutions, de massacres, et que la colonisation n’en est qu’un chapitre parmi bien d’autres, ni plus ni moins révoltant qu’un autre.
Beaucoup des événements qui ont tracé le destin de l’homme et le dessin de nos frontières ont été de prime abord contextuels et non moraux, motivés par la philosophie – ô combien brève et autocentrée – de la société de l’époque ou par des intérêts qu’on jugerait aujourd’hui inacceptables, et qui avaient évidemment un tout autre aspect un ou deux siècles plus tôt. Il n’est pas inutile non plus de se rappeler que les pays qui sont aujourd’hui les plus ruraux, les plus misérables ou les plus assujettis à un pouvoir religieux obscurantiste ne sont pas d’anciennes colonies, et ce n’est pas un hasard.
La colonisation a beaucoup pris, mais elle a aussi beaucoup donné, ou plus exactement elle a chèrement fait payer ses services. On peut certes blâmer cette période de l’histoire de France, mais il serait aussi stupide d’en faire un anathème ou un tabou, que, par exemple, de juger intolérable, au nom de la République, d’aborder les règnes de Louis XIV ou de Napoléon en cours primaire. La France est tout cela, la France n’est ni gentille ni méchante, ni démoniaque ni sainte, ni raciste ni philanthrope. Beaucoup de ses erreurs ont été avant tout les erreurs d’une élite ou d’un clergé, et certaines de ces erreurs de jugement étaient parfois pleines de bonnes intentions – et on sait à quel point, selon la maxime populaire, l’Enfer en est pavé.
Seulement voilà, l’Histoire n’est pas un feuilleton américain, ou les gentils gagnent toujours à la fin. Elle porte en elle-même la cruauté âpre d’un réalisme qui n’a rien de rassurant, rien de manichéen et surtout d’une extrême complexité. Trop de gens veulent un contexte simple, facile, avec d’un côté les Méchants et de l’autre les Bons, comme ils rêvaient jadis d’un Enfer et d’un Paradis. Or, l’humanité est à la fois l’Enfer et le Paradis. C’est nous autres, humains, qui avons la faiblesse de vouloir tout concevoir par le biais d’un prisme moral simplifié, qui permettrait de reconnaître le clan des salauds de celui des braves types d’un seul coup d’œil, et de se ranger très naturellement dans cette deuxième catégorie, puisqu’elle flatte notre ego.

Par ailleurs, beaucoup de ceux qui calomnient la colonisation sont des gens qui trouvent tout naturel de critiquer ouvertement la politique d’un pays étranger, ses mœurs barbares à nos yeux ou le traitement ignoble subi dans tel ou tel pays par une frange de la population. Pourtant, quand on condamne Israël ou l’Arabie Saoudite, la Russie ou les USA, la Turquie ou le Venezuela, bref quand on prétend débattre publiquement sur un sujet de politique internationale sans en avoir une légitimité diplomatique, que fait-on exactement, sinon obéir à une bonne vieille morale chrétienne soucieuse d’évangéliser les sauvages, déterminée à imposer ses valeurs occidentales, comme jadis nos ancêtres colons jugeaient primordial d’imposer leurs Bibles ?
Alors de deux choses l’une : ou l’on admet que la colonisation d’hier était tout de même une œuvre civilisatrice, ou bien on juge que c’était une infamie – mais dans ce cas-là, on a l’honnêteté de reconnaître que l’œuvre civilisatrice d’aujourd’hui est encore une forme dévoyée de colonisation. Ce qui était infâme hier l’est forcément aujourd’hui, ce qui allait dans le sens de l’humain y va toujours, nous n’avons pas changé de direction même si nous avons affiné nos manières… Nous ne faisons plus du trafic d’esclaves, mais nous imposons quand même encore, via l’universalité des médias, des pétitions et des réseaux sociaux, notre arrogant mode de vie aux autres peuples, dont les valeurs ne nous conviennent pas.
Alors peut-être que c’est effectivement là une œuvre civilisatrice, peut-être que ça a un sens, celui du progrès, même quand il s’effectue par la force, mais ça n’est pas plus irréprochable aujourd’hui sous cette forme que ça ne l’était hier sous une autre. Ouvrir des missions catholiques en Afrique Noire en 1919 ou militer pour les droits des femmes dans un pays musulman en 2019, c’est la même chose, c’est exactement la même démarche.

Je terminerai en disant que, pour ma part, ce qui me choque le plus dans ce document jeté en pâture à la démagogie du Net, c’est la désastreuse orthographe d’un enfant de CM2 qui ne parvient à écrire correctement qu’une seule réponse sur quatre, et avec une écriture vacillante du niveau d’un élève d’école maternelle.
Si la colonisation est une œuvre civilisatrice, alors on ne peut vraiment pas en dire autant de l’Éducation Nationale. Je me rappelle pourtant que dans « Tintin au Congo », – qui au passage est une lecture de divertissement, plus innocente idéologiquement qu’on voudrait nous le faire croire -, le jeune reporter y était bien plus compétent pour apprendre à écrire aux enfants indigènes.
Vous me direz que Tintin, c’est de la fiction.
Certes, mais les articles ou les tweets de Marc de Boni sont aussi de la fiction. C’est juste que d’un siècle à l’autre, on ne croit pas forcément aux mêmes conneries…

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