Lovelyz : Lunaires Vivaces En Floraison

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Regards sur la Pop Féminine Coréenne #7 ————————————————————————–

C’est d’abord cette évocation antique qui frappe l’imagination, ces colonnades en cercle, ce cerisier en fleur, ces tons rosés et crémeux, au milieu desquels de gracieuses nymphes en tenues voilées sacrifient à une chorégraphie synchronisée, aux allures de rituel antique. Tout ici est féminin, mais d’une féminité de péplum, où la symbolique de la lune est omniprésente, s’inscrit dans plusieurs formes et accessoires : le crayonnage semblable de Jin et Babysoul; les pierres de lunes décorant le bureau de Kei, où se reflète à un moment la lumière renvoyée par Jiae via un miroir tout aussi lunaire. L’éternel symbole de la poésie et de la rêverie est ici décliné sous toutes ses formes, confortant l’imagerie du groupe qui confine de plus en plus au néo-classicisme et au romantisme pur.
Cet académisme passéiste assumé est néanmoins parsemé par des scènes plus contemporaines, plus censées refléter les tergiversations d’une adolescente moderne aux prises avec les sentiments amoureux, mais la modernité est ici sans recours face aux intemporels tourments du cœur : le téléphone fixe se refuse à sonner, le SMS tant espéré n’émane pas de la personne dont on attend un signe. L’amour, c’est le lent venin de l’attente, le démon de l’impatience, l’urgence du besoin de l’autre.
Ecrire et rêver deviennent donc des échappatoires, qui sont autant d’apprentissages à la maîtrise de soi, et à la célébration des beautés universelles du sentiment amoureux, un idéal tout à fait raffiné, un lien entre ses sentiments à soi et ceux des autres, la base du romantisme, mais aussi d’une certaine manière de la pensée bouddhiste.
Au final, dans cette obsession lunaire, il y a une indéniable spiritualité extravertie. Ici, la lune est absolument partout, non seulement là où je l’ai précédemment citée, mais aussi dans des plans brefs, dont on ne remarque pas les détails au premier visionnage.

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Tout autour des jeunes dessinatrices en herbe, ce sont pas moins d’une vingtaine de représentations de la lune qui sont reliées en une disposition mystique. Cette étrange scène de camping intérieur évoque sciemment une pratique de dévotion. On notera aussi que le temple à colonnades où les jeunes filles dansent est blanc et circulaire, ce qui en fait une représentation supplémentaire de l’astre lunaire. Mais ce symbole-là, pour en être le plus écrasant, est loin d’être le seul. Ici, la lune est cuite à toutes les sauces, pourvu que l’image en soit remplie. À côté du bureau ou Kei écrit se trouve une chaîne hi-fi sur laquelle se trouve une lampe à la luminosité changeante, elle aussi en forme de lune. Le plan d’ouverture sur la tasse au liquide pailleté renvoie aussi l’image d’une lune multicolore.
Enfin, preuve que la lune n’est pas seulement perçue ici comme une déité, elle se retrouve même à un moment donné enfermée dans une cage. Si vous avez regardé ce clip, vous avez fatalement remarqué la jeune fille qui accroche à un arbre une cage à oiseaux, et comme ce type d’accessoire n’a qu’une fonction connue, vous n’avez pas eu le réflexe de distinguer le volatile prisonnier (vision toujours un peu triste pour notre génération, d’ailleurs). C’est bien dommage, car en fait dans la cage, il n’y a pas d’oiseaux, il y a… une lune.

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On remarquera aussi l’étrange accessoire pendu aux branches sur la droite, évoquant également la lune par sa forme circulaire. J’ignore exactement ce que c’est, ce doit être un objet asiatique, servant soit à attirer les oiseaux soit à les empêcher de manger les fruits.
Mais ne restons pas dans la lune, car il y a au final bien d’autre choses intéressantes dans cette courte vidéo que ce symbole-ci. D’abord, les jeunes filles y sont resplendissantes, maquillées avec un soin et une recherche extraordinaires, nanties de bijoux – et plus particulièrement de pendants d’oreilles d’une rare élégance, et de quelques trouvailles assez esthétique, comme ce délicat point argenté, larme minérale, collé lors de certains plans sous la paupière inférieure.
Aucune jeune fille ici ne pleure sur son prétendu abandon, mais bien des métaphores évoquent une tristesse délicate : le bijou argenté que je viens de citer, mais aussi la pluie qui s’écoule derrière les fenêtres, les étoiles filantes qui zèbrent la nuit derrière la verrière de la chambre de Kei, les pétales de roses qui tombent du ciel à tout propos… Tout cela évoque un chagrin d’enfant dont la retenue même est émouvante. Cette pudeur soigneusement mise en scène pour émouvoir n’importe quel cœur masculin est un raffinement typiquement asiatique.
Enfin, le clip marque le retour très attendu de Jin, victime de graves problèmes de santé l’été dernier, ce qui avait amené pour la première fois le groupe à sortir un single sans elle. Bien des rumeurs avaient témoigné d’un accident de voiture causé par le chauffeur de son agence qui la pilotait, et qui aurait pu avoir des conséquences définitives chez une artiste qui doit pouvoir danser à un niveau professionnel. Ces rumeurs avaient été démenties par la plupart des intéressés, mais le fait que la jeune femme, à peine sortie de l’hôpital, ait passé son permis et se soit achetée une voiture, laisse toutefois penser que les rumeurs sur son accident n’étaient pas tout à fait sans fondement.
C’est donc pour célébrer le retour à l’octuor d’origine que la jeune femme est particulièrement mise en valeur dans ce clip, notamment lors d’un zoom en gros plan assez soutenu dont elle n’avait jamais eu l’honneur auparavant.

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Cette préciosité extrême de l’image n’est pas sans vouloir gommer que « Chaj-Agaseyo » (baptisé à l’international « Lost N’ Found ») n’est pas un morceau inoubliable, ou plus exactement qu’il est un peu trop semblable à la chanson « That Day » sortie au printemps dernier, et déjà signée par le même compositeur. Certes, les arrangements sont exceptionnels, et il faut vraiment plusieurs écoutes pour réaliser la sophistication de cette programmation cristalline, et les voix sont merveilleuses et sensuelles à souhait, mais Lovelyz s’enfonce peut-être quelque peu dans une routine musicale quelque peu dangereuse pour un groupe dont la qualité instrumentale demeure, depuis ses débuts, assez hors-norme dans ce style musical où la tentation de la facilité est grande.
Néanmoins, si ce single n’est pas phénoménal, le mini-album qu’il accompagne est en revanche extrêmement réussi, fort bien produit, jazzy, nocturne et romantique, largement digne d’une production internationale, emmenant toujours plus avant – et peut-être de manière un peu prématurée – ces jeunes nymphes vers une certaine maturité. Il est peu probable que leur renommée dépasse le monde asiatique, mais indéniablement, il y a chez ces jeunes filles, et chez les artistes qui leur donnent vie, une dimension tout à fait exceptionnelle. C’est d’ailleurs par les Lovelyz que je suis tombé dans cette scène musicale, qui vit actuellement ce qui restera probablement comme son âge d’or, et dont je suis heureux d’être un témoin inattendu malgré mon éloignement géographique et culturel.
Mention spéciale également pour le deuxième titre de l’album, « Like U », qui a été l’objet d’une prestation télévisée plus rouge-noir-doré que rose-crémeux-argenté, mais dont la perfection chromatique ne saurait être remise sérieusement en question.

– Mini-album : « Sanctuary » (Woollim Entertainment). Disponible via le site Asiaworldmusic.fr ou dans les boutiques parisiennes Musica.

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