Jeong Eun Ji : Le Retour De La Fille Prodigue

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Regards sur la Pop Féminine Coréenne #5 —————————————————————————-

Plus qu’un simple clip, presque un court métrage, dont la chanson titre n’occupe réellement que la partie centrale. C’est un petit film de huit minutes qui vaut bien des longs métrages, un chef d’oeuvre qui n’est pas sans évoquer les flâneries poétiques et libertaires de nos années 70.
C’est sans doute un hasard, mais « Eottongayo » (« Being There » à l’international) commence exactement comme « L’An 01 » de Gébé et Doillon. Le quai d’un train de banlieue, quelqu’un qui attend son train pour aller au travail, et qui incompréhensiblement ne monte pas dans le train lorsqu’il arrive en gare. L’analogie s’arrête là, rien de contagieux ici, juste l’étrange lubie d’une jeune fille qui ressent soudain l’envie de retrouver sa mère, vivant seule dans une maison perdue dans un coin de campagne reculé.
Jeong Eun Ji n’est pas une débutante. Sous le nom plus familier d’Eunji, elle est l’un des membres du groupe APink, avec lequel j’ai commencé cette série d’articles. Entre deux albums d’APink, elle publie, pour son seul plaisir, des albums solos essentiellement composés de ballades, et illustrés par des clips très réalistes, très « dramas », à l’opposé de l’univers girly et acidulé d’APink. Jusqu’à maintenant, cette partie-là de son travail ne justifiait pas spécialement qu’on en parle. Avec cette nouvelle chanson, Eunji se montre beaucoup plus ambitieuse, et même volontiers subversive.
Officiellement, il s’agit d’une chanson écrite pour sa mère, déplorant l’éloignement de la famille que suscite l’entrée dans la vie active, seulement possible dans une grande ville. Officieusement, c’est une critique féroce et subtile du monde moderne.

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« Eeontongayo » – que l’on pourrait à peu près traduire en français par « Comment Faire » – ne serait pas aussi réussi sans l’étonnant talent d’actrice de Jeong Eun Ji, qui s’est offert là sans doute un caprice d’artiste dont elle rêvait depuis longtemps, et dont la réalisation la fait incroyablement rayonner. Certes, devant sa renommée à son sourire irrésistible quoiqu’un peu crispé, Eun Ji en fait un peu trop dans la manifestation de l’extase, mais ses expressions de tristesse ou de chagrin sont bouleversantes, ses yeux d’une extrême mobilité font défiler une kyrielle d’émotions fort troublantes. On entre facilement dans sa peau, on fait corps avec elle, on comprend d’instinct chacune des pensées qui la traversent. Et c’est particulièrement crucial pour ressentir la force des idées exprimées.
Car Eun Ji s’est mise elle-même dans les conditions idéales : la maison où elle se repose est réellement celle où elle a partiellement grandi, son chien est bien son chien, et sa mère est bien sa véritable mère (ce qui explique que son visage soit flouté). Tout ce que l’on voit, sa chambre, ses posters, ses livres, sa photo d’enfant, ce sont véritablement ses reliques à elle. Étrange retour sur elle-même de la part d’une jeune femme qui n’a que 25 ans.
Pourtant, cette nostalgie est loin d’être narcissique ou innocente. La mère d’Eun Ji, censée être le pivot central de cette chanson – ne fait en réalité dans le clip que de rares apparitions, certaines d’ailleurs interruptives (elle réveille Eun Ji qui s’endort en pelant des oranges, elle semble lui faire comprendre à la fin qu’il lui faut repartir). Durant le séjour qu’Eun Ji passe dans la maison de sa mère, séjour qui semble durer de nombreux mois, puisqu’on voit passer la saison des pluies et la neige, la jeune femme s’investit totalement dans une vie de flânerie, de promenades, de relâchement, de méditation, de souvenirs, tout cela exprimé de manière très positive, ce qui ne laisse pas de surprendre dans un pays qui place la valeur travail au-dessus de tout.

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Certains d’ailleurs ne s’y sont pas trompés. La vidéo a fait l’objet de quelques polémiques sur la toile qui sont bien évidemment restées courtoises, vu que l’on n’a pas dans ce pays les mêmes manières qu’ici, et que le prétexte d’hommage rendu à la mère est totalement inattaquable. Néanmoins, on n’a pas été dupes sur le fait que ces vacances familiales sont avant tout une tentative de fuite du monde du travail.
Ce qu’Eun Ji défend dans cette vidéo, c’est effectivement un mode de vie basé sur la contemplation de la nature et sur des occupations traditionnelles (cuisine en l’occurrence), relevant du simple bon sens. Il n’est pas question ici de se rendre utile ou de se dévouer à la société. Eun Ji ne vit que pour elle-même, et c’est ce qui la rend heureuse. Mais il lui faut repartir à la ville pour gagner sa vie, et c’est ce qui la rend triste. Cela peut sembler anodin, mais dans la pop culture coréenne, c’est clairement une pensée subversive.
Il suffit d’ailleurs de voir les dernières minutes du clip pour réaliser avec quelle douleur Eun Ji repart vers la ville, dans une séquence assez longue qu’on pourrait d’ailleurs trouver inutile, spécifiquement dans un clip de huit minutes. Ce pas traînant, ces yeux qui ne savent où se poser, cette nonchalance qui cherchent en permanence à s’encourager elle-même, et surtout, ce moment où le regard d’Eun Ji se lève vers les branches de l’arbre qui surplombe l’arrêt de bus, et laisse apparaître une terrible détresse, l’expression d’un visage qui étouffe déjà des fumées de la ville avant même d’y être arrivé. Cette image-là, fugace, fragile, est particulièrement bouleversante, et justifie à elle seule cette longue conclusion.

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Cet arbre situé au-dessus de l’arrêt de bus, on le voit à trois reprises. Il est l’un des personnages principaux de ce clip. Il est naturellement là à l’arrivée et au départ d’Eun Ji, mais elle passe aussi dessous lors d’une promenade à vélo, et s’assoie dessous en regardant les branches au-dessus d’elle. De même que la châtaigne qu’elle ramasse au moment de son départ est, en quelque sorte, un fruit de cet arbre – ou d’un autre, peu importe. Il est très important, cet arbre car, pour reprendre une expression française qui convient tout à fait à mon propos. C’est l’arbre qui cache la forêt. La forêt que l’on oppose fatalement à la ville.
Il faut donc voir dans cette chanson, par ailleurs très mélancolique, une ode non pas à la mère de la chanteuse – que son visage tronqué et flouté en permanence rend irréelle ou hors-sujet – mais à la Mère Nature, notre véritable mère à tous, celle-là même dont l’urbanisation et l’industrialisation nous éloignent en permanence. On pourrait d’ailleurs rajouter que cette même industrialisation et cette même urbanisation ne nous éloignent de la nature que pour mieux la ravager. Mais je ne pense pas que cela ait été le propos d’Eun Ji, car la Corée du Sud, de par la particularité de son histoire et de sa mentalité, possède encore une grande partie de son territoire en jachère ou en culture. Les grandes villes s’y développent mais surtout en hauteur, elles n’en sont pas encore à ronger les terres rurales. Cela viendra fatalement, mais ni moi ni Eun Ji ne le verrons.

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« Eeontongayo » est donc un petit film d’une plus grande profondeur qu’on serait à même de le soupçonner, et il est probable qu’avec le temps et l’évolution de la société coréenne, on reconnaîtra à la fois la sagesse de son message et l’audace d’avoir été formulé aussi ouvertement, aussi intelligemment.
Il est probable pourtant qu’il a été en grande partie improvisé sur les lieux du tournage, à partir d’un story-board sans doute assez succinct. Le making-of inclut une scène supprimée, située juste avant le départ d’Eun Ji, où elle pleure sur les genoux de sa mère – sans doute à l’idée de quitter la maison. Beaucoup de fans ont déploré que cette scène n’ait pas été incluse dans le montage final, mais je serais enclin à penser que ça aurait été un peu trop mélodramatique. La raison officielle du label était d’ailleurs que beaucoup de fans de la jeune femme se seraient sentis déconcertés ou blessés de la voir pleurer ainsi sur les genoux de sa mère. En réalité, cela aurait surtout recentré le drame sur le rapport de la fille et de la mère. Or, je crois que ce qui fait aussi la force de ce clip, c’est que la jeune femme est totalement seule, du début à la fin, dans son lit, sur le quai, dans le wagon du train, même dans le bus de campagne. L’interrogation que pose ce clip est avant tout celle de l’individu dans la société et dans le monde, et cela eût été parasiter la démarche initiale que d’y ajouter un élément inutilement dramatique. Mais évidemment, cette scène coupée n’en est pas moins très émouvante, et une fois encore, on est bluffé par le talent d’actrice de la jeune chanteuse.
« Eeontongayo » n’a pas connu un énorme succès commercial, mais on espère que ça ne découragera pas Jeong Eun Ji dans sa démarche artistique.

NB : Au sujet des sous-titres de la vidéo ci-dessus : « Vicarious pleasure » est une expression américaine qui n’a évidemment rien à voir avec un vicaire, et inclut juste une distance ou une délégation. « To give vicarious pleasure » signifie « donner indirectement du plaisir ».

Mini-album : « Hyehwa » (Plan A Entertainment). Disponible sur le site Asiaworldmusic.fr ou dans les boutiques parisiennes Musica.

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