LOOΠΔ : Plus Vite Que La Musique

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Regards sur la Pop Féminine Coréenne #4 ————————————————————————————-

Cela fait pile un mois que je me bagarre avec ce single sans parvenir à trancher si j’aime bien ou si je n’aime pas. En fait, j’aime beaucoup le travail sur les voix, travail complexe car LOOΠΔ est une formation qui compte pas moins de douze jeunes filles qui doivent chacune dire une ligne et chanter en chorus avec les autres sur un titre qui fait moins de 3 minutes 30. Un challenge tellement difficile que LOOΠΔ, annoncé il y a deux ans comme le phénomène de l’année, peine à décoller au point que chacune de ces demoiselles a déjà sorti un single en solo pour se faire – sans grand succès d’ailleurs – un semblant de renommée.
Seul souci, musicalement, malgré une certaine unité sonore dans un esprit R&B mécanique et glacial, ça ne fait pas l’unanimité, et fatalement le public coréen est longtemps resté en arrière. Il a fallu ce « Hi High » sorti cet été pour qu’enfin la machine soit lancée (16 millions de vues en un mois).
Comme je l’ai dit, le travail vocal est exceptionnel, quoique pas forcément spectaculaire. Il faut avoir deux, trois expériences d’une table de mixage pour se rendre compte du travail d’enregistrement qu’il y a derrière, d’autant plus que tout a été fait pour gommer la performance afin d’obtenir quelque chose d’uniforme. Ainsi, on notera vers 2:45 les chœurs qui répètent quelque chose qui sonne à nos oreilles comme « Mekomekoné Mekomekoné ». En fait, il est dit textuellement : « Dalkomdalkomhae saegomdalkomhae maegommaegomhae maegomsaegomhae sangkeumsangkeumhae sangkeummaegomhae » : une alternance de mots qui signifient « doux », « acide », « frais » et « épicé », combinés entre eux dans différentes formules. Aucun mot n’est répété, malgré ce que semble croire notre oreille. Tout, dans ce morceau, est semblable à ce court exemple : beaucoup plus compliqué que ça en a l’air.
Je parle du travail vocal, car la programmation électronique, c’est une autre histoire. Ça part pourtant pas si mal, avec une intro très acid-house, ambiance Orbital ou Lords Of Acid période 1992. Et puis, ça sombre dans une frénésie niaiseuse et japonisante mixée trop en arrière, terriblement bâclée, qui ne se soucie même pas de faire des transitions, et « colle » refrains, couplets et bridge à la va-vite. C’est moins de la négligence qu’un mauvais calcul pour donner au morceau un dynamisme qui hélas n’en dissimule pas les faiblesses. C’est un titre qui gagnerait à être remixé, car il y a vraiment des éléments intéressants, comme ce refrain entêtant, glacial et presque inhumain, fait de douze voix mixées ensemble, « Hi High Hi High Hi High », qui avec une programmation plus créative, aurait pu être mieux utilisé. Mais le but était d’en faire un single, et il ne fallait pas se risquer à quelque chose de trop bizarre…
Le clip reflète lui aussi ce paradoxe entre une mélodie peu évidente et des arrangements trop simplistes. De très belles images, montrant ces frêles et juvéniles créatures dans des lieux urbains ou industriels abandonnés et envahis par la rouille et la décrépitude, voisinent avec des plans assez balourds sur l’arrière-train et les cuisses de ces jeunes filles. On peut interpréter cela comme une nouvelle version asiatique et féminine des « Dieux du Stade », mais il n’est probablement question que d’un groupe débutant qui ne sait pas encore s’il doit jouer la carte romantique ou le délire érotique. Chacun y verra ce qu’il veut voir, et quelle importance si ça pousse à l’achat ?
Bref, ce n’est pas assez réussi pour que je l’encense, mais ce n’est pas suffisamment raté pour que je l’oublie. C’est très agaçant, surtout qu’au bout d’un moment, je finis par m’habituer à ce que je n’aime pas dans ce morceau, ce qui n’est pas raisonnable. Peut-être qu’en courant à toute vitesse, et en sautant dans le vide, ça prend une autre dimension, mais je ne pousserai pas la catharsis aussi loin.

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Il n’empêche, LOOΠΔ est une valeur prometteuse, au moins de par le nombre de ses talents, même s’il leur faudra peut-être se défaire de cette colossale entité pour pouvoir exister. 12 filles, ce sera toujours beaucoup trop pour apparaître plus de 10 secondes dans un clip de 3 minutes. « Hi High » est d’abord cela : une course contre la montre pour pouvoir enchaîner des plans identifiables de tous les membres de LOOΠΔ, même si quelques unes sont clairement privilégiées : Heejin, Kim Lip, JinSoul et Olivia Hye sont clairement ici plus mises en valeur que les autres.

Avec son single « Eclipse », sorti l’an dernier, la jeune Kim Lip a prouvé qu’elle pouvait être une danseuse et une vocaliste d’une troublante sensualité. Olivia Hye a également publié un single, plus ouvertement gothique dans l’esprit, qui colle parfaitement à son timbre de voix très métallique. J’ai moins été convaincu par celle qui est l’un des visages marquants de ce groupe, la sublime Jinsoul, au physique félin et au regard d’impitoyable séductrice, mais elle se cantonne plus volontiers à un R&B à l’américaine que je ne goûte guère. Enfin, comme j’aime assez les figures plus discrètes dans ce genre de formations, j’avoue être sensible à la figure plus romantique de la jeune Haseul, brunette à l’air rêveur qui me semble plus taillée pour interpreter des ballades.

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« Hi High » de LOOΠΔ n’en est pas moins un tube efficace, dont on espère qu’il est le premier d’une longue série. Néanmoins, dans l’attente de ces auspices lointains, je conclurai en revenant brièvement sur les quelques singles solos de l’époque pré-LOOΠΔ qui me semblent valoir le détour, pour ceux et celles qui les ont manqués.

1) « Eclipse » de Kim Lip

Il m’a fallu un peu de temps pour m’y faire, car tout cela s’inspire un peu trop du « harènebi » à mon goût, même si les sonorités jazz l’emportent ici sur les accents soul. Et je ne parle pas de la chorégraphie un peu trop « beyoncesque », et qui souffre particulièrement de l’indigence de moyens. Mais je trouve néanmoins qu’il y a vraiment une ambiance intéressante, d’abord dans le morceau en lui-même, basique certes mais inspiré, qui relève d’un groove glacé et mélancolique comme on ne sait plus en faire ici depuis trente ans; mais également dans le clip, où Kim Lip se révèle une danseuse gracieuse et envoûtante.
Entre deux ou trois plans un peu convenus ou franchement éculés, j’avoue avoir été particulièrement charmé par les scènes où l’on projette de la lumière rouge sur la silhouette et le visage de la jeune fille. Il y a vraiment des moments de beauté pure dans cette vidéo, malgré le mal que se donne le réalisateur pour vouloir à toute force retrouver le secret de l’authentique vulgarité américaine.
Finalement la chance de ce clip est sans doute d’être tellement fauché qu’il ne peut reposer que sur les charmes naturels de Kim Lip et du lieu étrange où elle évolue, lesquels se marient fort bien devant la caméra.

2) « New » de Yves

Voici une jeune fille dont le nom véritable est Ha Su Yeong, mais qui a préféré prendre un nom d’artiste bien de chez nous : Yves. Oui, comme Yves Montand ou Yves Duteil. Reste à savoir si elle le prononce pareil…
Yves s’est clairement démarquée des autres membres de LOOΠΔ, avec un titre très 80’s, flirtant à la fois avec le vieux funk, la synth-pop façon Depeche Mode/OMD et le son électro suédois des années 2000 (The Knife, Revl9n), ce qui est un peu logique puisque ce morceau est écrit par un trio suédois.
Comme d’habitude avec LOOΠΔ, le travail vocal est plus abouti que la programmation, ici mixée trop en arrière, avec un écrasement des aigus qui agace un peu l’oreille.
« New » est un titre assez basique, qui exploite sans génie ni innovation le son pop des années 80, pour lequel, il est vrai, le timbre de voix de la jeune fille semble tout à fait approprié. C’est simple, efficace, vite assimilé, un peu trop même, la chanson aurait gagné à avoir quelques bridges, quelques variations. Là, c’est linéaire du début à la fin, mais ça a le mérite de rester constant.
Le clip est sans prétention, mais il fonctionne plutôt bien, sur le thème certes archi-exploité du passage de l’enfance à l’adolescence, par le biais de lourds symboles marquant le franchissement de l’étape : peluches frappées à coups de clubs de golfs; baskets abandonnées au profit de chaussures plus féminines; garde-robe élégante mais excentrique, qui témoigne autant de la frénésie intérieure de la jeune femme que de son besoin de considération; objets que l’on jette ou que l’on brise, nourriture que l’on gâche, allez on s’en fout, on casse tout, c’est une autre vie; bande de garçons avec des vestes cuir (des durs !) avec qui on traîne, et auprès desquels on se permet des familiarités tactiles, et surtout des pommes qu’on croque, qu’on croque encore et qu’on croque à n’en plus finir; et ne me dites pas que la métaphore qui se trouve cachée là derrière ne vous apparaît pas limpide, je ne vous croirai pas.
On l’aura compris, c’est du classique, pour ne pas dire de l’académique, mais on remarquera quelques spécificités coréennes, dont une toute à fait propre à cette société très hiérarchisée : la petite copine pas vraiment belle et très coincée qu’on va tirer vers l’âge adulte, qu’on va amener un peu malgré elle vers un épanouissement qui lui fait envie mais dont elle a encore très peur. Forcément, ce rôle de faire-valoir a quelque chose d’un peu condescendant pour nos conceptions morales occidentales, mais là-bas, ça passe mieux, dans le sens où il est tout à fait admis que chacun doit avoir un rôle dans la société qui répond habilement à ceux des autres, qu’il soit au-dessus ou au-dessous.
Je me perds néanmoins en conjectures sur la raison pour laquelle on a choisi un bowling comme « fil rouge » du clip, encore plus sur le fait que l’on fasse du patin à roulettes sur ce bowling, et qu’on installe même des bancs à deux mètres des quilles afin que les gens y attachent leurs patins. Curieux concept, mais mieux vaut y voir surtout une accumulation de symboles définitivement trop copieuse pour garder le moindre réalisme (D’ailleurs, qui pense sincèrement que les jeunes filles en 2018 écoutent encore des cassettes sur leur walkman ?).
Il n’empêche, aussi éculé que tout cela paraisse, j’avoue que j’aime beaucoup ce morceau, même si je reconnais que le refrain y est plus réussi que le couplet. J’y retrouve un peu la mélancolie douce des années new-wave, c’est assez le genre de choses qui passaient à la radio il y a trente ans et des poussières, pas forcément ce qui a généré le plus de nostalgie, mais cela témoigne d’une époque, pourtant bien antérieure à la naissance de mademoiselle Yves ou à celles de ses compositeurs dont on retrouve inexplicablement la recette dans un pays où on ne l’attendait guère.

3) « Heart Attack » de Chuu

Suite directe du clip précédent, puisqu’on y retrouve Yves en figurante, et quelques éléments issus de son clip. « Heart Attack » est l’archétype de la chanson bête mais efficace, qui vous reste obstinément dans la tête, alors même que vous ne songez qu’à vous en débarrassez. Tout y est ici en effet terriblement accrocheur, et merveilleusement illustré par ce clip mettant en scène ce que l’on nommerait de ce côté-ci du monde un harcèlement sexuel continu.
Le caractère ouvertement saphique de ce clip a aussi de quoi surprendre, mais si les Coréens sont excessivement pudiques quant à tout ce qui touche au sexe, ils sont en revanche très libérés sur tout ce qui relève du sentiment amoureux, même entre personnes du même sexe. L’important est surtout d’être très correct en public. Ce qui relève du domaine privé, une fois portes et fenêtres closes, ne regarde que les intéressés et ne doit susciter aucun commentaire. Cette attitude permet une certaine tolérance qui est plus rare chez nous.
La symbolique de la pomme verte qui devient pomme rouge quand on la croque n’est pas propre à ce clip, je l’ai vu dans bien d’autres vidéos, et j’avoue ne pas savoir totalement ce que ça symbolise. Peut-être la perte de la virginité ou même simplement de l’innocence, peut-être la découverte du plaisir sexuel. Il est convenu cependant le plus souvent que la pomme verte est plus noble que la pomme rouge, ce en quoi le clip de Chuu se positionne un peu à l’inverse : c’est à partir du moment où Chuu croque la pomme, qui devient alors rouge, que son enthousiasme pour Yves semble devenir réciproque.

4) « Love Cherry Motion » de Choerry

Mélodie imparable, là aussi, avec un refrain très entêtant. Le clip, par contre, est nettement moins réussi, bien que l’exercice de style autour des miroirs et de la solarisation en violet, surtout dans le dernier tiers du clip, amène vraiment quelques très jolis plans. « Love Cherry Motion » est, je crois, le tout dernier single sorti en solo par une membre de LOOΠΔ, on sent que l’équipe arrivait à bout d’inspiration sur le plan visuel.
On notera la présence de JinSoul parmi les danseuses, et dans les chœurs.

5) « Let Me In » de Haseul

Haseul est la seule membre de LOOΠΔ à avoir sorti un single qui soit une ballade, un titre plus original que réellement inspiré, avec quelques arrangements orchestraux très vintage qui lui donnent un assez craquant côté crooner jazz.
Visuellement, le clip de Haseul est le plus réussi à ce jour. Tourné dans un décor naturel hallucinant situé en Islande, non loin d’une impressionnante carcasse d’avion, « Let Me In » est une fantaisie onirique autour de la neige, de la glace et des diamants. Ça n’a pas beaucoup de sens, mais c’est très joli à regarder.
Haseul est encore plus jolie à regarder, mais elle meurt de froid sous son poncho mexicain, ça se voit beaucoup, et ça fait un peu de peine.

6) « Egoist » d’Olivia Hye

Dernière sélection du tour d’horizon faite sur les « prédébuts » du girls band LOOΠΔ, avec le single d’Olivia Hye, une jeune femme qui a une très jolie bouche quand elle sourit, et une sorte de bec de poisson quand elle ne sourit pas, vu que son chirurgien esthétique n’avait apparemment pas prévu qu’elle cesse de sourire.
Néanmoins, toute considération physique mise à part, Olivia Hye est une jeune fille à la voix très intéressante, à la fois métallique et sensuelle, ici mise en valeur par un morceau assez réussi évoluant dans un « dark harènebi » très daté fin 90’s, pas trop mal programmé pour une fois, avec une assez tangible influence gothique.
De ce fait, on est loin de l’imagerie sucrée et bubble gum ordinaire de la kpop. Le clip est sombre, tourmenté, inspiré de l’esthétique des jeux de survival horror et des films fantastiques urbains japonais. La chanson, quant à elle, fait l’apologie du nombrilisme et du narcissisme par dépit amoureux, tout cela teinté de saphisme vaguement S/M et vampiresque. Ce n’est pas très fin, mais c’est fort bien fait.
Visuellement, le résultat est assez enthousiasmant, il y a un peu plus de moyens que dans les autres clips de LOOΠΔ, les éclairages et les filtres sont très aboutis, le montage est aussi beaucoup plus sophistiqué, ce n’est pas très loin de certaines productions américaines, d’autant plus que ça se veut très cinématique.
J’aime assez ce morceau, particulièrement le break central jazzy, assez original, et le court passage rap par l’inévitable JinSoul. La programmation aquatique et dissonante qui sert de backing musical à JinSoul sur « Egoist » est clairement ce que j’ai entendu de plus expérimental dans la kpop.

Voilà pour ce qu’il y avait de meilleur à retenir sur les prémisses de LOOΠΔ. je n’en ai pas parlé, mais il ya  aussi quelques mini-albums et singles sortis sous les nom de LOOΠΔ 1/3 ou LOOΠΔ xxyy, rassemblant trois ou quatre membres du groupe, et qui sont sympathiques mais sans plus. En ce qui concerne LOOΠΔ, le meilleur est sans doute à venir, pourvu que l’équipe qui gère ce projet cesse de s’éparpiller dans des productions trop nombreuses et trop inégales.

Album de LOOΠΔ : « [ ++ ] » (Blockberry Creative). Les singles ci-dessus sont sortis individuellement sur le même label. Tous ces disques peuvent être trouvés sur Asiaworldmusic.fr ou dans les boutiques parisiennes Musica.

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