Mucho Mucha

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J’ai profité de ce long week-end traditionnellement destiné aux explorations patrimoniales pour m’occuper d’à peu près tout sauf de patrimoine. Mieux : j’ai effectué ma seule sortie culturelle la veille au soir, ce en quoi j’ai été avisé – je m’en explique plus bas.
Bien de mes amis provinciaux envient souvent le fait que j’habite à Paris, du fait de la grande accessibilité des musées, de leur nombre et de leur variété. Hélas, trois fois hélas, se rendre dans un musée parisien est une épreuve de force qui n’a souvent rien à envier à un Black Friday dans un magasin d’informatique. Certes, on s’y empoigne moins que chez Apple, mais on y fait pareillement la queue, on s’y bouscule allègrement comme dans le métro aux heures de pointe, et pour peu qu’on ne soit pas très grand (ce qui n’est heureusement pas mon cas), on peut difficilement voir un tableau sans avoir une épaule ou une tignasse dans son champ de vision. Autre inconvénient, quand la salle est comble, on risque assez facilement, puisqu’on bouge latéralement par rapport aux œuvres sans les quitter des yeux, de se cogner dans un autre visiteur qui, lui, reste planté, contemplatif et stupide, face à une oeuvre. Heureusement, il est rare qu’on se déplace à une vitesse de translation suffisamment rapide pour que le choc soit violent. Mais il arrive également qu’on reste soi-même contemplatif et stupide devant une oeuvre, et quand on est très grand et très large (ce qui est mon cas), et bien on bloque la vue à ceux qui sont plus petits et juste derrière soi, et qui n’osent pas ouvertement trépigner, puisque par un curieux protocole muet, nul n’ose parler à quelqu’un dans un musée. Néanmoins, on se fait comprendre par des claquements de langues, des souffles de lassitudes, des éloignements brusques et écœurés… Par définition, dans un musée parisien, les autres visiteurs sont un obstacle et une gêne qu’on se sent obligés de haïr silencieusement. La faute en incombe à la fois à une clientèle touristique qui va au Louvre pour la même raison qu’elle va à Disneyland, et à cette multitude d’expositions temporaires qui sont systématiquement bondées la première semaine par les snobs et la dernière semaine par les retardataires.
Le personnel y est généralement courtois et glacial, comme dans un palace, mais en moins servile et en plus dirigiste. Par là, pas par là, dans cette direction là, ne touchez à rien, ne vous approchez pas trop, jusqu’à la sortie qui est définitive et qui donne dans la boutique de souvenirs, qui est elle aussi définitive.

Je me suis donc très adroitement rendu vendredi soir à l’exposition que le Musée du Luxembourg consacre jusqu’à janvier 2019 à Alphonse Mucha, peintre et affichiste de la Belle-Époque, pionnier de l’Art Nouveau. Ce vendredi soir précisément pour deux raisons : d’abord parce que c’est nocturne jusqu’à 22h, et qu’il y a forcément moins de monde à l’heure du dîner et du pousse-café, et ensuite parce que c’était la veille des Journées du Patrimoine, et qu’il y avait suffisamment de beaufs pressés de se lever tôt afin d’aller voir dès le matin le lieu de travail d’Emmanuel Macron pour que les lieux culturels soient déserts la veille au soir. Excellent calcul de ma part : je n’ai pas fait la queue, et j’ai attendu moins de trois minutes pour rentrer, sans avoir à supporter de groupe avec guide, avec autour de moi guère plus d’une vingtaine d’autres visiteurs, ce qui reste raisonnable, même pour un misanthrope de mon calibre.
Trente-cinq ans de vie parisienne ont fait de moi un expert pour dénicher toutes les astuces qui permettent d’éviter soigneusement les foules, les attroupements, les files d’attente et autres engluements d’individualités hostiles, et néanmoins droguées jusqu’à la moelle aux divertissements collectifs, puisqu’il n’y a que là qu’on ne se sent pas seul à Paris. C’est une des particularités de la capitale que de ne compter que des gens qui cherchent maladivement à y vivre comme en province.
Je ne connaissais pas encore le Musée du Luxembourg, j’avais raté de peu l’exposition de l’année dernière  consacrée à Fantin-Latour suite à une rupture avec une psychopathe névrosée, parasitaire et chronophage, qui ne m’en lâchait pas la grappe pour autant. C’est triste à dire, mais ce n’est que dans le célibat le plus absolu que l’on a vraiment le cerveau disponible et ouvert à des choses vraiment essentielles.
Toujours est-il que j’ai été assez déçu par le musée en lui-même. L’édifice ancien en pierre de taille fait rêver, mais hélas, sans doute aussi pour le préserver d’un public peu précautionneux, on y a construit artificiellement une sorte de parcours jalonné par d’immenses parois sombres qui ont l’air plus modelées dans du contreplacage que dans autre chose, qui tiennent à la fois du décor amovible de cinéma et du labyrinthe pour souris de laboratoire, et qui ne laissent passer la lumière extérieure que par le haut. Les œuvres accrochées sont éclairées depuis le plafond par des petits spots qui seraient parfaits pour un bar cosy, mais qui dans un musée n’éclairent au final rien d’autre que l’oeuvre, d’une luminosité jaune électrique, laissant tout le reste dans un perpétuel crépuscule de monastère. J’ai d’ailleurs vu plusieurs personnes âgées utiliser des petites lampes de poches pour pouvoir lire les plaques informatives jouxtant les œuvres.
Tout cela fait que l’on erre dans le musée dans une ambiance funéraire renforcée par le silence de mort qui y règne, et à peine troublée par les récurrents crépitements lumineux des flashes de téléphone. Car évidemment, dans les musées comme ailleurs, les nouvelles technologies font des ravages. En théorie, il est interdit de photographier les œuvres sans autorisation du gardien. En pratique, près de la moitié des visiteurs sortent leurs téléphones pour alimenter leurs comptes Instagram ou Pinterest. J’ai même vu une petite asiatique obèse qui prenait en photo l’intégralité de l’exposition. Elle passait d’une oeuvre à l’autre, avec la précision mécanique d’un robot : hop, clic-clac, flash, avec en plus un petit son à peine incongru à chaque fois que le point de l’objectif se fixait. Personne ne la remarquait, personne ne lui a rien dit, pas même le gardien, qui demeurait vaincu et inquiet assis sur sa chaise, comme s’il était sur le siège des toilettes, timoré et embarrassé, redoutant qu’on s’aperçoive de sa constipation prolongée.

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L’exposition en elle-même est remarquable, dans le sens où elle est vraiment très complète, classée chronologiquement, avec un travail biographique assez colossal. Toutes les œuvres importantes de Mucha y sont présentées : affiches, tableaux, dessins, esquisse, avec le casse-tête qu’impliquaient la grande diversité des formats et l’impossibilité de mettre les immenses affiches sous verre. On se trouve véritablement confrontés aux œuvres, elles sont seulement à quelques dizaines de centimètres de nos yeux. Cette simple prise de conscience a vraiment quelque chose de très émouvant…
On peut être néanmoins un peu déçu par les affiches de Mucha. D’abord parce que ce sont des affiches, justement, c’est-à-dire des œuvres imprimées. C’est très beau, les effets de dorures sont très bien rendus, mais ce sont simplement des sérigraphies géantes, et pas toujours dans un très bon état de conservation. Ensuite, nous sommes habitués à voir les œuvres d’Alphonse Mucha sur Internet ou dans des ouvrages d’art où l’étalonnage des couleurs a été optimisé. En réalité, les affiches de Mucha ont des teintes beaucoup plus pâles. Je ne m’y connais pas assez pour savoir si elles sont ainsi depuis toujours ou si ce sont les encres d’imprimerie qui ont perdu de leur saturation avec le temps, mais il faut vous faire à l’idée qu’au final, l’intensité des couleurs dans l’oeuvre de Mucha est à 70% un artifice des temps numériques.
La véritable révélation de cette exposition, ce sont assez curieusement les œuvres monochromes de Mucha, qui laissent voir beaucoup plus intimement son immense talent graphique. Fusains, dessins à la mine de plomb ou au crayon bleu, sont souvent des études en vue d’une oeuvre plus ambitieuse, mais on y découvre un Mucha à nu, sans le clinquant parfois facile des formes géométriques ou graphiques empruntées à différents folklores. La perfection des formes, l’audace de certains rendus d’éclairage, ou de perspective, sont absolument admirables.  Dépossédées de leurs costumes de déesses de l’Antiquité ou de nymphes celtico-slaves, ses figures féminines crayonnées sont bouleversantes de vérité, de candeur timide, d’abandon triste. Les femmes ainsi « croquées », vraisemblablement à partir de modèles qui posaient dans son atelier, témoignent d’un regard tendre et compatissant assez insoupçonné de la part d’un artiste dont l’essentiel de l’oeuvre consiste souvent en une magnificence fantasmée de la féminité. Toute cette partie méconnue de son travail témoigne du fait que Mucha était un grand amoureux de la femme, et pas seulement de la diva théâtrale, de la femme-fleur, de la femme-saison ou de la déité païenne.
Vers la fin de l’exposition, le visiteur tombe sur une salle où est aménagée une sorte de coin cinéma, avec des fauteuils disposés devant un écran géant à la forme curieusement concave et rectangulaire, où est projeté en boucle un documentaire/diaporama sur Alphonse Mucha. On peut donc voir les œuvres du peintre comme si c’était à la Géode ou dans les miroirs déformant d’une fête foraine. Je n’ai pas bien compris l’intérêt de la chose, mais ça avait un franc succès chez tous les gens qui ont des réflexes pavloviens face à un écran de télévision, quel qu’il soit. C’est une expérience étrange que de voir une vingtaine de gens tourner le dos aux tableaux affichés sur les murs pour les regarder défiler sur un écran géant. Il est vrai que là aussi, les couleurs sont ré-étalonnées via Photoshop, c’est quand même plus intéressant pour les daltoniens du bon goût artistique…

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Bref, je me gausse, fidèle à mon habitude, mais j’ai passé une heure tout à fait exquise dans cette exposition. Il y a bien plus à découvrir chez Alphonse Mucha qu’une simple carte postale des années 1900. L’abondance et la variété de cette oeuvre, à la fois profondément ancrée dans la tradition slave et nourrie d’une kyrielle d’influences cosmopolites, est ici très exhaustivement résumée. On trouve dans cette exposition à la fois ce qu’on est venu y chercher, c’est-à-dire le ravissement et l’émotion suscités par des œuvres qui nous sont familières, et une vision en profondeur des nombreuses facettes d’un artiste moins obsessionnel ou systématique qu’on aurait tendance à le penser.
Une très bonne surprise aussi que de pouvoir contempler une petite collection d’objets d’époque – boîtes de biscuits, statuettes ou bijoux – inspirés par le travail de Mucha,

Restons dans les produits dérivés, mais ceux d’aujourd’hui, en finissant ce petit tour d’horizon par la petite boutique de souvenirs, puisqu’on nous oblige à y passer (la sortie du musée donne directement dans la boutique, contrairement à l’entrée). Le mot « délirant » prend ici tout son sens : on vend vraiment n’importe quoi avec les tableaux de Mucha, des trousses, des sacs, des cahiers, des agendas, des étuis à lunettes, des reportages en DVD et même des CD audio de musiques ou de chansons 1900, sur des labels cheaps et bizarroïdes dont je ne garantis pas la déclaration à la SDRM.
On trouve même des reproductions de bijoux portés par les modèles des affiches de Mucha, dont les tarifs sont indexés à ceux des bijoutiers de la place Vendôme. Dans le même principe attrape-couillons, on touche le pompon avec une imprimante laser à programmer soi-même. Vous sélectionnez le tableau ou l’affiche que vous préférez aux autres sur un écran digital, et la machine vous l’imprime en poster dans la minute qui suit pour que vous puissiez dès ce soir le mettre au-dessus de votre lit. Seulement, c’est une technologie qui a son prix : 49€ le poster ! Il faut avoir une grande motivation pour égayer ses murs…
Curieusement, il n’y a pas de tee-shirts ou de vêtements reproduisant les œuvres de Mucha. C’est dommage, c’eût été une idée intéressante…
Néanmoins, ce qu’on trouve le plus dans cette boutique, ce sont les livres d’art. Dans toutes les langues, dans tous les formats, le choix est donné entre une centaine d’ouvrages différents, et reproduisant à peu près les mêmes tableaux, présentés avec les mêmes genres de commentaires. Il y a évidemment aussi un catalogue de l’exposition. En fait, il y en a même deux mais je n’ai pas très bien compris en quoi ils diffèrent, mais on est clairement invités à acheter les deux (35€ x 2, faites le calcul vous-même).
Pour mes lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec les us et coutumes du mercantilisme culturel, ce qu’on appelle le « catalogue de l’exposition », c’est un livre qui reprend – en théorie – toutes les œuvres que vous avez vues dans l’exposition, mais qui en pratique, en remplace toujours certaines par d’autres qui n’étaient pas là, pour une raison que je n’ai jamais totalement réussi à élucider. Le catalogue est rarement un livre plus beau ou plus exhaustif que les autres, il est surtout très gros, imprimé sur du papier glacé très épais, et doit au moins peser le poids de deux annuaires pour être crédible. Forcément, du fait même de ce poids, il est très peu maniable pour la lecture, très peu pratique à transporter, et il est destiné à finir son existence comme soutien d’une armoire bancale. Sa fonction principale réside dans ce caractère massif, anthologique au kilo, qui en impose aux autres. C’est le gros machin que vous sortez péniblement de votre bibliothèque pour faire croire à un ami de passage ou à une belle-mère acariâtre que vous êtes plus investi que lui (ou elle) dans la culture.
Chacun fait ce qu’il veut, mais j’ai choisi pour ma part le livre sobrement intitulé « Mucha », publié en 2015 par Tomoko Sato aux éditions Taschen, et qui présente l’essentiel des œuvres emblématiques du peintre dans un format d’album-photo très commode et néanmoins confortable pour la vue. Il coûte pile poil 10€, soit le cinquième d’un poster au laser estampillé Musée du Luxembourg. Ça suffit amplement dans le sens où, même dans un pavé à 60€, une reproduction demeure une miniaturisation, et ça se bouquine facilement le soir dans son lit.
Si tout le monde avait des rapports aussi sages et modestes que moi avec l’art, on débiterait moins d’arbres en tranches pour nourrir l’ego et l’autosatisfaction de petites gens aux gros moyens, qui idolâtrent la culture pour la même raison que les croyants adhèrent à une religion : parce qu’ils n’en comprennent rien, et que ça les rassure sur la validité de la chose…

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