Le Venin De Ladon

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La condamnation aux États-Unis de la multinationale Monsanto, spécialisée dans les désherbants et les insecticides, à payer une somme de 289 millions de dollars à un pauvre jardinier atteint d’un cancer et à qui il ne reste plus que deux ans à vivre, pourrait laisser croire à la fin programmée de l’utilisation de glyphosate ou d’autres produits tout aussi nocifs. Hélas, il ne faut guère se faire d’illusions, le problème n’est hélas que partiellement celui d’une entreprise ou d’un produit chimique, le problème se tient plus volontiers dans le rapport que nous autres, générations urbaines, entretenons avec la nature, que nous sommes habitués à voir domestiquée, parquée, tranchée, tailladée et guère gênée par des insectes chassés depuis longtemps par la pollution et les hydrocarbures.
Nous nous sommes faits au fil des décennies un monde aussi propre et abrasif qu’une bouteille d’eau de javel, et tout aussi rétif à la décomposition. Tout ce qui relève d’ailleurs de l’organique nous pose de plus en plus de problèmes éthiques, et il ne faut pas s’étonner que la recherche scientifique consacre tellement de temps à peaufiner des robots aux expressions humaines, tant du fond de notre esthétique aseptisée, nous n’aspirons qu’à être les uns pour les autres de sympathiques boîtes en fer blanc, sans poils ni odeurs corporelles, qui ne font ni pipi ni caca.
Éloignés de la nature, nous en ignorons de plus en plus ses lois, d’autant plus qu’elle nous dégoûte vaguement, avec ses bestioles grouillantes, ses putréfactions diverses, ses végétaux pas beaux et ses fruits et légumes pas assez gros. Agriculteurs et jardiniers du dimanche passent leurs journées à vaporiser des produits de laboratoires sur des terres cultivables, les uns pour optimiser leur commerce, les autres par amour stupide d’une nature idéalisée et pimpante. Et tous ces produits pénètrent le sol, y tuant progressivement l’écosystème, avant de s’écouler dans la nappe phréatique, et de ressortir par tous les robinets du voisinage, condamnant à une mort précoce ceux-là même qui ont empoisonné leurs propres terres. De plus, le produit reste potentiellement actif sur les fruits, les légumes et les tubercules sur lequel il a été projeté, et peut donc être absorbé avec des aliments, même lorsqu’il sont soigneusement lavés à l’eau. Enfin, le mode de projection du Roundup amène sa diffusion dans l’air, et son éventuelle suspension dans l’atmosphère locale, lors de jours de canicules ou d’absence de vent…
Notez que je ne suis pas un opposant déclaré au suicide, mais il y a des moyens plus personnels et moins polluants pour arriver au même résultat…

Cette généralisation de l’usage des pesticides, et plus particulièrement du glyphosate, molécule développée par Monsanto afin de vous ôter la tâche d’arracher par vous-même les mauvaises herbes de votre jardin – ce que pourtant des générations de paysans ont fait sans y laisser leur santé durant près de vingt siècles de culture du terroir – ne cesse pas d’être de plus en plus inquiétante pour l’avenir. Bien que difficile à vérifier avec certitude, la dangerosité du glyphosate pour l’organisme humain lorsqu’il y est régulièrement exposé fait de moins en moins de doute. Condamner Monsanto à une aussi lourde somme de dommages et intérêts est cependant une peine purement symbolique, afin de pousser la multinationale à retirer ce produit du commerce, ce qui n’est hélas pas une mince affaire. D’abord, parce qu’il suffirait à Monsanto d’imprimer sur l’étiquette du Roundup une sorte de cadre informatif, un peu à la manière dont on inscrit désormais « Fumer tue » sur les paquets de cigarettes, pour se retrouver à l’abri de telles poursuites. En effet, la Justice ne peut que se montrer rationnelle face aux incertitudes de la science, et ne condamne pas l’entreprise pour avoir commercialisé un produit cancérogène, mais pour ne pas avoir averti le consommateur du risque encouru par une utilisation trop fréquente, n’estimant pas que la multinationale peut être tenue responsable de l’usage excessif fait par un particulier de son produit. En effet, de même que la cigarette, le glyphosate n’est pas dangereux pour la santé si on l’utilise avec modération.
Ensuite, depuis 2000, la molécule du glyphosate est tombée dans le domaine public, et ce n’est donc plus exclusivement Monsanto qui commercialise ce produit, que vous pouvez trouver chez des marques concurrentes, lesquelles ne sont pas tenues de préciser leur taux de glyphosate, ni la dangerosité de celui-ci.
Dangerosité qui, une fois encore, n’est pas scientifiquement démontrée, puisqu’elle dépend avant tout de l’usage qui est fait du produit, du climat sous lequel il est utilisé, de la nature du sous-sol (les terres alcalines le conservent plus longtemps), de la consommation du produit de leurs cultures par les usagers, etc…
Récemment acquise par la société allemande Bayer, la multinationale Monsanto, qui souffre d’un déficit de popularité à cause des campagnes de dénigrement qu’elle a subi et face auxquelles elle a choisi très maladroitement d’opposer un silence assumé, va désormais pouvoir continuer ses activités tranquillement sous l’étiquette européenne d’une marque rassurante, car vieille de plus de 150 ans.
Bayer a d’ailleurs réagi à la condamnation de sa désormais filiale en précisant que les produits Monsanto ne sont pas « cancérogènes », ce qui est à la foi vrai, dans le sens où ça n’a pas été scientifiquement prouvé par rapport à un usage normal, et faux, puisque les risques de contracter un cancer sont néanmoins énormes si vous faites de ce produit un usage quotidien. Là aussi, c’est le même principe que la cigarette : si vous en fumez une par semaine, vous ne risquez pas d’attraper un cancer du poumon. Mais si vous tournez à trois paquets par jour, c’est clairement ce qui vous attend au bout du chemin…
Par ailleurs, c’est à dessein que Bayer utilise le mot « cancérogène », et pas « cancérigène ». Bien que selon le dictionnaire, ces deux mots de conception relativement récente soient des synonymes, l’usage tend à désigner comme « cancérogène » une matière, une substance ou un produit qui provoque l’apparition d’un cancer, et « cancérigène » ce qui aggrave ou accélère par son exposition le développement d’un cancer déjà déclaré, et il semble que le glyphosate soit aussi doué pour améliorer la croissance des tumeurs que celui des plants de tomates. Bayer se gardera donc bien, et pour encore longtemps, d’utiliser le mot « cancérigène », faute de pouvoir se montrer aussi radical sur cet aspect-là de sa production.

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On pourra mépriser ou haïr indifféremment Monsanto, Bayer et ses concurrents, mais il est vrai qu’en faire ouvertement des boucs émissaires ne règle qu’une partie du problème, car comme toute entreprise, Monsanto et Bayer ne font que répondre à une demande du public, une demande silencieuse qu’on entend certes beaucoup moins que les voix des opposants, mais qui émane d’une majorité écrasante, celle des petits propriétaires de résidence secondaire ou des familles qui ont quitté les grandes villes pour aller s’installer dans cette campagne dont ils perçoivent la verdure comme un décor ou un motif de tapisserie. Endettés pour 20 ou 30 ans, ils n’ont rien de plus pressé que de cultiver leur standing au quotidien, car au rythme où l’on s’appauvrit en traites mensuelles, il faut impérativement avoir l’air riche et donc impeccable. Et quoi de plus éloquent qu’un jardin bien entretenu, où ne poussent que les fleurs qu’on veut, de la couleur qu’on veut, dans des rangées impeccables et des buissons savamment taillés, d’où on aura euthanasié la moindre bestiole inélégante, le moindre brin d’herbe qui ne pousserait pas droit ?

Ce souci médiocre du propriétaire anonyme de faire de son lopin de terre une réduction des jardins de Versailles n’est pas pour rien dans le succès phénoménal du produit Roundup, que les publicitaires avaient pourtant, depuis des années, promu en laissant curieusement entendre qu’il était réservé au seul usage des chiens qui veulent déterrer leur os. Mais il est vrai qu’il faut être assez chien pour vouloir faire de son jardin un Auschwitz pour formes de vie indésirables, tout en s’assurant par ce mode d’exécution qu’on durera soi-même moins longtemps que son crédit immobilier.
Un jardin, pourtant, ce n’est jamais qu’un bout de terre, ou plus exactement un bout de la Terre, ou se recréent, entre quatre murs arbitrairement dressés, les lois immuables de la Nature qui donnent sa place à chaque chose sans se préoccuper des diktats de l’esthétique humaine. La Nature tient debout toute seule, et ce n’est pas le moindre de ses mérites. Un vrai jardin doit être foisonnant de végétaux multiples, et de bestioles qui s’en nourrissent, et d’autres bestioles qui se nourrissent des bestioles qui s’en nourrissent. Contrairement à l’idée que l’on s’en fait, la jachère est l’idéal du vivant. Je comprends qu’on déloge un nid de guêpes ou de frelons qui peut se révéler mortellement dangereux, de même que l’on se méfie des herbes hautes qu’affectionnent tant les vipères. Je comprends tout aussi bien qu’on juge qu’il manque un parterre de roses ou qu’un plant de tomates serait bien pratique, et qu’on les y ajoute. Ajoutons d’ailleurs tout ce qui manque, mais par pitié, n’enlevons rien à ce que la Nature nous donne, car tout y est à sa place, quel que soit le sentiment qu’on s’en fait.
Même les tondeuses à gazon devraient être interdites. Cela ne tiendrait qu’à moi, j’aurais des arbres fruitiers que je réserverais aux oiseaux, aux insectes, aux rongeurs, parce que les fruits sont faits pour être mangés, croqués, décortiqués, afin de finir par libérer leurs graines qui germeront au sol. Et pourtant, il suffirait à l’arbre de produire une simple graine qui n’aurait qu’à tomber et le cycle reproductif se poursuivrait pour lui sans profiter à personne. Au lieu de cela, l’arbre produit un fruit qui n’a d’autre fonction que de profiter aux autres formes de vie environnantes.
Nos ancêtres avaient compris bien mieux que nous la symbolique du fruit, eux qui imaginèrent les jardins imaginaires et paradisiaques des Hespérides et de l’Eden, le premier produisant des pommiers en or, le second un arbre de la connaissance aux fruits défendus et néanmoins délectables, que la première femme, curieuse mais généreuse, a cueilli et partagé avec le premier homme.
Le Jardin des Hespérides, cadeau de Zeus à son épouse Héra, est pourtant le tout premier jardin de la mythologie à s’être vu réservé et protégé, car les Hespérides, les nymphes et filles du géant Atlas qui porte le monde sur ses épaules, raffolaient des pommes d’or qui y poussaient (vraisemblablement ce qu’on appelle aujourd’hui des coings). Héra s’offusqua de ces chapardages, et plaça, pour protéger son jardin, un dragon aux cent têtes nommée Ladon. L’un des douze travaux d’Hercule (d’Heraklès) fut précisément de vaincre Ladon, et de s’emparer des pommes d’or avec la complicité d’Atlas.

Bien des millénaires plus tard, Ladon aux cent têtes est désormais plus puissant que jamais, et nous aurions bien besoin d’un nouvel Héraklès pour couper toutes ces têtes disgracieuses, que les décisions de justice n’empêchent pas de repousser chaque fois que l’on parvient à en couper une. Mais le temps des héros invincibles semble bien fini, j’en ai peur…
Aujourd’hui, les fruits ne se cueillent plus sur les arbres, ils s’achètent au kilo dans des casiers en fer au sein des supermarchés, ils s’ensachent dans du plastique, sur lequel on colle un sticker avec un code-barres. Tout cela pour que nous soyons les seuls à payer pour les avoir, pour que nous soyons les seules créatures à pouvoir les manger – et, vu tout ce qu’on saupoudre dessus et qui résiste à tous les passages sous l’eau, pour que nous soyons enfin les seules créatures à mourir à petit feu de leur ingestion… Belle performance, n’est-ce pas ?
Même 289 millions de dollars sur un compte en banque, ça ne consolera jamais les jardiniers trop exigeants de devoir quitter ce monde prématurément et dans d’atroces souffrances, simplement parce qu’ils ne supportaient pas de voir des pucerons sur leurs rosiers et des limaces sur leurs salades…
Monsanto à bon dos, il n’a jamais fait que ce que font la plupart des autres multinationales de par le monde : donner aux imbéciles et aux névrosés ce qu’ils demandent et qu’on leur aurait donné de toutes manières, parce que ce monde appartient aux enjeux économiques, même ceux du plus absurde des marchés, et ne tient plus guère compte de la douceur de vivre, de se laisser vivre et de laisser faire la Nature, qui saura toujours mieux que nous ce qui est bon pour elle…

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