Autopsie D’Un Biomopic

mshelley

On ne répétera jamais assez à quel point, de même que le communautarisme ou l’avènement des YouTubeurs, le « biopic » est assurément le mal du siècle. Déjà, le terme en lui-même porte un peu de la perversion de son être, car il est un dévoiement du mot pourtant tout à fait malléable « biographie », qui peut s’appliquer plus volontiers pour un écrit, mais on peut parler de film biographique.
Pourquoi a-t-on inventé ce terme de « biopic », censé être une contraction de « biography motion picture », et pourquoi d’ailleurs, avoir fait sauter le mot « motion » ? Ça aurait été sympa, « biomopic », ça aurait été plus drôle… Tiens, allez, je le garde ! Il n’y a pas de raisons que je ne puisse pas changer les mots quand ils ne me plaisent pas…
D’autant plus qu’il s’agit là de parler d’un style cinématographique qui prend lui aussi de sacrés libertés avec la réalité. La raison d’être du « biomopic », c’est en effet de se distinguer de la véritable biographie, en s’en tenant rigoureusement à l’opposé. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’évoquer la vie d’un personnage de l’Histoire en en faisant la reconstitution la plus exacte, mais, bien au contraire, d’en brosser un portrait hautement fantaisiste en le rabaissant au niveau de la ménagère de moins de 50 ans afin qu’elle puisse s’y reconnaître sans mal. Il n’est donc pas question de confronter son petit ego ordinaire à une figure historique, mais bien de faire de cette figure historique une voisine de palier suffisamment bécasse pour que les autres bécasses s’en sentent proches, voire légèrement au-dessus.

C’est à cette loi clairement définie qu’obéit le navet de la semaine, « Mary Shelley », qui compile différents moments clés de la vie de l’épouse du poète décadent Percy Shelley, figure mythique de la poésie anglaise du XIXème siècle. Mary Godwin Shelley fut sa seconde épouse, si le mot épouse pouvait avoir un sens pour ce trousseur de cotillons qui sautait un peu sur tout ce qui passait, profitant de sa renommée de poète, et semant sa semence sans se préoccuper de celles qui allaient en assumer les conséquences. Bref, un petit con génial, mais un petit con tout de même, qui ne trouva d’ailleurs rien de mieux pour couronner sa légende que de s’en aller se noyer avec quelques amis, lors d’une croisière improvisée sur un bateau de fortune.
Néanmoins, ces quelques brèves années de carrière ont installé durablement Percy Shelley dans la poésie britannique, et ont surtout posé en classique la figure très inspirante du poète décadent, bon vivant, disciple de Lord Byron, pratiquant l’échangisme et l’amour libre, niant l’existence de Dieu. L’air de rien, c’était assez nouveau en cette première moitié du XIXème siècle, où l’on cultivait encore une image outrageusement romantique et pure, incarnée jusque là par le suicide du très jeune poète Thomas Chatterton en 1770.
En France, l’image du poète était encore plus sclérosée, du fait que ceux-ci y vivaient plutôt vieux et profitaient de la reconnaissance des arts et de la cour du Roi (ou de l’Empereur). Il faudra attendre la fin du XIXème siècle et la carrière fulgurante de Baudelaire et de Rimbaud pour que nous ayons nous aussi nos poètes éphémères qui ne feront pas de vieux os.
Mais la fulgurance éclatante de Percy Shelley a fini, avec le temps, par perdre beaucoup de sa lumière, au profit de son épouse, femme de lettres, et principalement connue pour un roman de jeunesse écrit à 21 ans, « Frankenstein ou le Prométhée Moderne », et publié anonymement en 1818. Ce livre s’inscrit à l’époque dans la veine du roman dit « gothique », c’est-à-dire post-shakespearien et évoluant dans une certaine morbidité romantique, empreinte d’éléments fantastiques. C’est un genre littéraire qui, en 1818, n’est déjà plus très jeune. Il fut inventé par la romancière Ann Radcliffe dans les années 1790, et a connu de très nombreux continuateurs, jusque dans les années 1840 où le roman gothique tomba en désuétude.
Mary Shelley a donc publié son livre à une époque où il ne pouvait être que fort bien accueilli, et contrairement à ce qui est souvent raconté, ce n’est donc pas le fait qu’elle soit une femme qui fait que son roman fut publié sans nom d’auteur, puisque ce genre littéraire était quasiment né d’une main féminine. C’est plus probablement sa parenté avec le poète Shelley qui a motivé cette décision, ou peut-être le choix commercial de l’éditeur d’intriguer les lecteurs via un anonymat qui pouvait laisser croire à la réalité de ce qui y était raconté.
Néanmoins, « Frankenstein » ne fut absolument pas en son temps un roman qui « révolutionna la littérature ». D’abord, parce qu’il s’inscrivait dans un genre bien défini dont il adoptait à peu près tous les codes, ensuite parce qu’il faut bien admettre que c’est un roman qui n’est pas très bon. Rédigé sous forme épistolaire (une grosse ficelle narrative qui évite d’avoir à faire des plans de chapitres), il dénote d’un certain nombre de maladresses dues à l’extrême jeunesse et à l’inexpérience de la jeune fille, et sombre assez souvent dans des scènes de pâmoison hautement ridicules qui font aujourd’hui sourire, pour ne pas dire plus.
La véritable raison pour laquelle « Frankenstein » est passé à la postérité, c’est que c’est tout simplement le premier roman au monde mettant en scène un « monstre gentil », et plaidant, via ce personnage, pour une tolérance envers toutes les formes de différence. Une démarche étonnamment humaniste, pour laquelle Mary Shelley sort sa plus belle plume, et dont on ressent forcément encore aujourd’hui toute la modernité, bien qu’il ne faille pas oublier que la jeune Mary Shelley était fortement influencée à la fois par une éducation chrétienne rigoureuse – et où donc la charité était une vertu suprême – et par des idées politiques dites « radicales » (c’est-à-dire aussi républicaines de gauche qu’il soit possible de l’être en ce temps-là sous une monarchie).
« Frankenstein » est donc loin d’être un chef d’oeuvre, mais c’est une étape littéraire importante dans la littérature anglaise, même si les symbolistes français feront beaucoup mieux quelques décennies plus tard.
Le roman ayant eu un succès d’estime sans plus, Mary Shelley s’investit dans la rédaction d’un second roman gothique, « Mathilda », où elle étala d’étranges fantasmes incestueux envers son père, dont le caractère soit imaginaire soit autobiographique est encore aujourd’hui sujet à débats. Toujours est-il qu’envoyant son unique exemplaire à son père, afin d’avoir son aval, celui-ci n’apprécia pas l’oeuvre et refusa de lui rendre le manuscrit. Ce dernier refit surface quelques générations plus tard, et fut finalement publié en 1959.
Cette déconvenue poussa Mary Shelley à se tourner vers le roman historique, qui lui permettait plus facilement de diffuser ses idées politiques, avant de faire un ultime retour au roman gothique par le biais d’un insolite roman d’anticipation se passant en 2073, intitulé « Le Dernier Homme ».
La mort brutale de son époux en 1829 l’amena sans doute à chasser ses « idées noires », elle ne publia plus que des œuvres très classiques, et même des contes moraux pour enfants. Puis, souffreteuse et fragile de santé comme la quasi-totalité des romancières classiques anglaises, Mary Shelley s’éteignit précocement dans une indifférence quasi générale. Elle serait aujourd’hui tout à fait oubliée, si les studios d’Hollywood n’avaient pas, durant les années 30, adapté son oeuvre comme ils ont l’habitude de le faire à chaque fois, c’est-à-dire, en ne gardant d’un roman que son titre et son décor, et en le transformant en un spectacle bas-de-gamme et grand-guignol pour décérébrés.

Au fur et à mesure que le temps ronge aussi le souvenir de la face zombifiée et boulonnée de Boris Karloff, on s’intéresse de nouveau au roman originel, qui dépeignait par ailleurs la créature de Victor Frankenstein comme un beau jeune homme aux cheveux longs, habité de tourments métaphysiques sur la vie et la mort.
Mais était-ce la peine pour autant de faire un « biomopic » sur Mary Shelley, dont l’existence n’a guère eu d’intérêt que par les grands hommes qui l’ont approchée ?… Et bien, en fait, si, justement, car moins il y a de choses à raconter, plus on est libres d’en inventer !
Mary Shelley, c’est un bon « topic » ! D’abord parce que c’est une femme indépendante, qui écrit des bouquins toute seule, vous vous rendez compte ? Allez hop, on en fait une féministe un peu libertine sur les bords ! Peu importe que Mary Shelley, cocufiée cent fois par son mari, lui ait toujours été fidèle, peu passionnée elle-même par les plaisirs de la chair, et ait même passé le restant sa vie à entretenir et faire réimprimer l’oeuvre de son défunt mari, sans apparemment avoir eu d’autres aventures…
Autre détail croustillant : elle a été traînée dans les partouzes de Shelley puis elle a perdu un enfant ! De la luxure et du drame, tout ce qu’il faut pour ravir le cœur d’une shampouineuse pendant deux heures de mélo… On fait jouer tout ça par des jolies frimousses en tenues légères, histoire que ceux et celles qui s’ennuient puissent un peu se rincer l’œil, et roule, ma poule !

Même pas besoin de se déplacer pour aller constater les dégâts : tout dans la bande-annonce suinte la vulgarité d’une eau de rose tout juste bonne à rincer la vaisselle. Le casting est épouvantable : pour incarner Mary Shelley, on est allé chercher Elle Fanning, petite catin yankee aussi blonde avec le nez en l’air que Mary Shelley était brune avec un nez crochu, et dont l’air bourru, le front bas, la bouche grimaçante et le regard globuleux évoquent la chanteuse de country débutante d’un obscur bouge du désert texan, même habillée à l’européenne.
Pour Percy Shelley, on n’a pas fait mieux ! On a pris une petite endive esthétique et niaise, Douglas Booth, dont le visage à la Freddie Mercury, l’ombre de barbe trop géométriquement disposée et la coupe de cheveux style « coup de laque au réveil » le rendent aussi peu crédible en poète que Shelley l’aurait été lui-même en danseur de tectonik. Quant au reste du casting, c’est bien simple : ils ont tous tellement l’air d’être des étudiants en école de cinéma, qu’il n’y a guère que ce rôle-là qu’ils peuvent convenablement jouer. Ajoutons à cela des costumes aux couleurs un peu trop vives qui ont parfois l’air d’être fabriqués en papier mâché, une réalisatrice saoudienne – et on se demande pourquoi avoir fait appel à elle, vu qu’elle réalise tout ça comme n’importe quel tâcheron d’Hollywood – et un jeu d’acteurs évidemment grotesque et hystérique, où Elle Fanning, pas vraiment très sûre de ce qu’elle doit jouer, enchaîne interminablement les mauvais regards de cowboys et les expressions lasses et irritées de la teenage girl qui n’a pas trouvé son burger préféré au McDonald’s.

Quant au rapport avec l’histoire réelle de Mary Shelley, on en est évidemment très loin : Mary Shelley n’a pas rencontré son futur mari dans une garden party, mais chez ses parents où il était invité – c’est dire si ceux-ci n’allaient pas reprocher à leur fille de traîner avec un « dépravé », qui était un familier de la maison – une maison d’écrivains (les parents de Mary étaient William Godwin et Mary Woolstonecraft, tous deux célèbres en leur temps), où on n’était pas collet-monté sur les usages.
C’est Percy qui a abordé et courtisé Mary, non l’inverse comme semble le montrer la bande-annonce, et pour cause car Percy était un homme déjà marié, quand Mary l’a connu, elle ne l’aurait pas entrepris en présence de sa femme, invitée elle aussi chez les Godwin.
Et enfin, rien que pour en finir avec les âneries de la bande-annonce, le roman « Frankenstein » n’est pas le résultat d’un concours de « ghost-stories » (coutume américaine beaucoup plus récente), et il n’y a véritablement aucun rapport entre le personnage – très accessoire dans le roman – de Victor Frankenstein, et le mari volage de l’auteure. Je soupçonne que la personne qui a écrit le scénario n’a même pas lu « Frankenstein »
Bref, c’est du grand n’importe quoi, et ça n’est juste qu’un énième prétexte pour mettre en scène un personnage archétypal, et mille fois vu à l’écran, de pouffiasse sublimée, de cocue déterminée, de mère-courage, de femme trahie-mais-qui-pardonne, de princesse au cœur chaud et au cul froid.
Et malgré toutes ces innombrables concessions aux bas-instincts du public, ce film n’a même pas tellement marché en Angleterre, et la bande-annonce en français n’est pas parvenue à mobiliser plus de 20 000 curieux. C’était bien la peine de se vautrer autant dans la boue pour ne rester qu’une semaine en salles….

Il n’empêche, il y a dans « Frankenstein » deux vraies leçons à retenir pour tout créateur ou tout auteur de « biomopic ». La postérité du roman prouve que quand vous avez une vraie bonne idée, ce n’est pas si grave que ça si la manière dont vous la mettez en scène n’est pas calibrée au millimètre près. Le fond passe toujours avant la forme, même si vous en faites des tonnes sur le plan de la forme. Et ensuite, il est très important de retenir que coudre des bouts de clichés ensemble, c’est comme coudre des bouts de cadavres ensemble : ça n’est jamais qu’un patchwork de viande morte, et ça ne reste pas vivant très longtemps.
Tant que vous ne vous préoccuperez que de faire quelque chose dans l’air du temps, ça s’évaporera aussi vite que la fumée d’une cigarette, surtout si l’époque n’est pas formidable et n’inspirera sans doute pas beaucoup de nostalgie. Un film comme « Mary Shelley » représente l’absolu contraire de ce qu’il faut faire. Ce n’est pas la sagesse d’aujourd’hui qu’il faut placer dans le décor d’hier, c’est la sagesse d’hier qu’il faut placer dans le décor d’aujourd’hui. Car la sagesse d’hier, elle a duré, elle a fait ses preuves, alors que celle d’aujourd’hui, elle disparaîtra dans la bande passante, elle n’est qu’un statut récurrent, une « fake news » retweetée, une préoccupation d’un moment dans une société où les nouveautés doivent sans cesse se succéder sans que rien jamais ne demeure… Rien d’autre que ce qui est déjà éternel depuis deux siècles, comme par exemple « Frankenstein » ou comme la véritable Mary Shelley…

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