Adieu, Oksana…

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De toutes, elle était la plus belle et la plus majestueuse. La plus étrange aussi, car son engagement politique tourné entre autres contre la religion, ne l’avait jamais détournée de sa passion première : la peinture d’icônes religieux, domaine dans lequel elle était extrêmement talentueuse. Elle s’était essayée il y a peu dans d’autres expressions artistiques avec un peu moins de bonheur. J’avais hésité d’ailleurs à me rendre à un vernissage il y a un ou deux ans. Je ne la connaissais pas bien, j’ai dû lui parler seulement deux ou trois fois, elle n’était pas bavarde et m’a juste signé le manifeste des FEMEN il y a 4 ou 5 ans. Je ne l’ai pas revue depuis cette époque…
C’était une jeune femme dont le regard était plein de secrets et de tourments mystérieux, que naïvement on ne s’attend pas à trouver chez quelqu’un d’aussi jeune et d’aussi magnifique. Elle était intimidante, semblait perpétuellement ailleurs, dégageait une froideur slave qui n’était pourtant pas sans charme. Qui était-elle ? Quelles pensées s’agitaient dans sa tête ? Ses amies elles-mêmes la connaissaient-elles tant que ça ?
Toujours est-il que se suicider à 31 ans, alors qu’on a toute la vie devant soi et tant de choses réalisées déjà à son actif, c’est épouvantable, c’est incompréhensible…
Je pense à ses proches, à sa famille et à tous ceux qui l’ont croisée et qui, comme moi, ont vu en elle la première figure contestataire qui soit celle d’un ange. Entre spiritualité refoulée et action radicale (son visage tuméfié et sanglant lors de la première Manif Pour Tous en 2012 a fait le tour du monde), Oksana Chatchko nous a laissé des images fortes, et deviendra à son tour une icône, celle d’un féminisme militant et courageux, à l’opposé de celui de notre époque, celle d’une femme volontaire et engagée mais qui assumait ses contradictions, celle d’une jeune femme pas comme les autres, et qui est peut-être morte de cette différence-là.
J’aurais aimé vous en parler plus longuement, mais outre que je n’en sais pas tellement plus sur elle que la plupart des gens qui ne la connaissaient que de nom, je ne me sens pas le courage aujourd’hui d’en tartiner des pages. Je l’ai rencontrée, je lui ai parlé, et c’est déjà à la fois un bonheur et une raison de la pleurer. Mais je crois que beaucoup d’hommes – et même des hommes non féministes – qui l’ont approchée ont vu en elle un idéal. Et c’est aussi cet idéal qui vient de mourir, avec cette personne tourmentée qui s’est détruite dans un moment de folie. C’est terrible d’apprendre le suicide d’une jeune femme qui avait presque l’âge d’être ma fille, et qui semblait tellement vivante, tellement forte, tellement déterminée…
Quelle qu’ait été la nature de ses problèmes, l’issue qu’elle a trouvé est toujours la pire à envisager. Il fallait vivre, Oksana, vivre à tout prix, même s’il est paradoxalement plus facile de combattre l’injustice du monde que de vaincre ses démons intérieurs…

Au sujet de l’hommage rendu par Éloïse Bouton à Oksana Chachko :
Sans vouloir rentrer dans les querelles externes/internes entre FEMEN et ex-FEMEN, dont je pense que toutes sans exceptions ont des arguments défendables pour justifier leurs choix, il y a quand même quelque chose qui me gêne dans ce statut :
« à peine 24 heures après l’annonce de sa mort, elle appartient à tout le monde sauf à elle-même. Subitement, plein de personnes la connaissaient, l’ont côtoyée, soutenaient son combat, aimaient son art. On a le droit d’être affecté.e par ce drame, mais j’ai du mal à croire à la sincérité de certains de ces hommages », nous confie-t-elle, avant de conclure par : « Bien que j’aie milité pendant deux ans avec elle, je ne la connaissais pas vraiment. »
Que fait-elle d’autre elle-même, Éloïse ? Sinon exactement ce qu’elle reproche à « plein de personnes » : Parler de quelqu’un qu’elle avoue ne pas avoir vraiment connue…
Les FEMEN, il y a cinq ans, étaient très actives, elles organisaient des soirées dans leurs sièges de campagne, il n’était pas difficile de les rencontrer et de pouvoir échanger quelques mots avec elles. Beaucoup de gens ont pu parler, comme je l’ai fait, à Oksana, à Inna, à Sascha, à Pauline – et à Éloïse elle-même. Évidemment, dans ces soirées-là, un homme se sentait à peu près aussi à l’aise qu’un Arabe à un meeting du Front National, mais il suffisait de briser la glace, de ne pas paraître ironique ou arrogant, et toutes ces demoiselles étaient très courtoises – même Inna, qui m’a fait de charmants sourires en me disant : « Be a feminist ».
C’était à cette époque-là des filles très jeunes, que leurs convictions poussaient à une détermination sans faille, mais qui n’avaient pas le cuir aussi tanné qu’elles le supposaient. Elles n’étaient pas forcément très liantes, on sentait chez elles la volonté de ne pas tomber dans une amabilité d’hôtesse d’accueil, mais elles étaient cependant heureuses de se retrouver enfin dans un pays sûr, et d’être aussi favorablement accueillies.
Quant à Oksana en particulier, j’ai dû lui parler au total trois ou quatre fois, et pas pendant des heures. Mais ça m’a suffi pour juger que la personne qui était en face de moi ne laisserait jamais voir d’elle-même que ce qu’elle voudrait bien révéler. Je pense que tout le monde a surtout le sentiment de ne pas avoir assez connu Oksana, regrette de ne pas avoir été la personne qui la détourne de ses idées noires, mais ce sentiment vient aussi du fait qu’Oksana ne devait pas être quelqu’un qui avait tant que ça envie qu’on la connaisse vraiment. Sa mort en est d’ailleurs la preuve la plus flagrante. Nul ne l’a vue venir, nul n’a su l’empêcher, et nul ne sait d’ailleurs vraiment ce qui l’a provoquée. Oksana est partie avec tous ses secrets. Elle a sans doute très mal vécu, à son départ des FEMEN, la discipline de fer imposée par Inna Schevchenko qui n’a jamais caché qu’elle exigeait de ses recrues et de ses partenaires un fanatisme borné et militaire. Je peux comprendre qu’Inna ait jugé indispensable d’agir ainsi pour défendre sa cause. Je peux comprendre aussi que des esprits plus libertaires, plus artistes dans l’âme, se soient sentis écœurés par le caractère martial de cette autorité qui ressemble tant à ce que le mouvement dénonce chez les réactionnaires.
Néanmoins, FEMEN était à la base un mouvement ukrainien, qui ne pouvait que fonctionner de manière ukrainienne. Beaucoup de gens en France, à commencer par Éloïse Bouton ou Caroline Fourest, ont voulu y apporter leur touche personnelle, avec sans doute les meilleures intentions du monde, mais il était évident que ça ne pouvait que finir par créer des tensions.
J’ignorais sinon le suicide de Julia Javel, dont parle Éloïse dans on statut, c’est apparemment arrivé au printemps 2015, et je n’en ai absolument pas entendu parler. Je ne la connaissais pas personnellement, sinon de vue. Elle aussi, comme Oksana ou comme Éloïse, avait une sensibilité artistique. Elle avait essayé de se lancer dans la photographie, sans apparemment beaucoup de succès.
Ce n’est peut-être pas une bonne idée pour les âmes d’artistes de trop s’investir dans la politique, vu que ce monde où nous vivons change peu, ou très lentement, et que tout ce qui nous révolte est appelé à nous révolter encore longtemps, et à ronger nos nerfs et nos consciences au fil des années…
Je trouve infiniment triste que les convictions de ces jeunes femmes les aient au final poussées vers le repli sur soi et la mort. Il y a d’autres façons d’abandonner le combat quand on ne se sent plus la force de lutter… Et puis, en se fragilisant, on fragilise ses proches, on fragilise sa cause… Rester en vie, rester actif, défendre ses passions mais sans se détourner des plaisirs de l’existence, ça me semble vital. Souhaitons qu’Oksana soit la dernière FEMEN à ne pas être parvenue à se préserver de la douleur du monde – ce qui devrait pourtant être le premier souci d’une personne militante.

J’avais presque oublié que j’avais eu l’opportunité de filmer Oksana, lors du débat qui avait suivi la projection du documentaire au sujet des FEMEN, dans le lieu qu’elles occupaient à l’époque, le Lavoir Moderne Parisien, salle de spectacles alternative qui existe toujours pour l’instant, malgré d’innombrables menaces de fermeture administrative.
C’était le 9 mars 2013, cinq ans déjà, et il s’en est passé en cinq ans. À l’époque, j’étais plutôt favorable à ce renouveau du féminisme, parce qu’il était politique plus que social, et qu’il s’attaquait à des idéologies et non à des individus, luttait d’abord contre le conservatisme et non pas contre le sexe opposé. Il y avait en plus un véritable vent de fraîcheur, un espoir à gauche qui reposait sur ce sang neuf ukrainien qui semblait constituer une relève crédible au féminisme. On sentait tout le monde enthousiaste et fédéré autour des FEMEN, qui réconciliaient féminisme et féminité autour d’idées fortes et non enclavées à une doctrine existante.
Moment précieux, moment unique qu’un homme, moi, pas très militant pourtant, a su immortaliser avec son caméscope. Un an plus tard, toutes ces femmes se déchiraient entre elles, se jetant à la figure leurs visions tantôt utopistes tantôt pragmatiques, jusqu’à sombrer dans une impasse que mit à profit, entre temps, l’arrière-garde misandre d’un féminisme rétrograde et caricatural, savamment nourri de sous-culture américaine puritaine.
Et puis le 7 janvier 2015 installa une oppression terroriste qui rendait dangereuses et inapplicables les opérations commando des FEMEN. Une page se tourna, définitivement…
On reconnaîtra dans cette vidéo Caroline Fourest, les différentes FEMEN dont Oksana (qui n’intervient pas, ne comprenant pas le français et parlant encore très peu anglais), Sascha et Inna Shevchenko, ainsi que le dessinateur Luz. Ce soir-là, Charb et Tignous étaient aussi présents, mais ils n’assistèrent pas au débat.
Ça fait beaucoup de morts en cinq ans, et des morts inutiles, des morts qui n’ont servi aucune cause et n’ont amené aucun changement des mentalités. Mais ce soir-là, tout le monde avait envie d’y croire, même si rétrospectivement, je trouve qu’on y applaudit trop souvent et trop fort pour que cet enthousiasme soit aussi solide que cela.
Oksana est principalement visible qu’au début du débat, sur la gauche, avec un t-shirt noir, et je lui accorde un focus vers 3:05. Je m’excuse de la médiocre qualité de l’image, l’endroit était très mal éclairé, je ne pouvais pas faire mieux… J’aurais tellement voulu faire mieux…

 

 

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