APink : En Rose Et Noir

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Regards sur la Pop Féminine Coréenne  #1 ——————————————————————————

C’est le tube du moment en Corée du Sud, même si on en entend guère parler dans nos contrées. Après sept ans d’une carrière cantonnée dans des bluettes naïves et virginales, le girls band APink évolue désormais vers une synth-pop musclée fortement teintée de « harènebi », enregistrée à grands frais sous la houlette de prestigieux producteurs new yorkais, tandis que, pour la plus grande joie des fans hypocrites du groupe, les six demoiselles sortent enfin les vraies fringues de putes qui font toute la différence aux yeux des puristes…
Le public s’est d’ailleurs montré sensible : 25 millions de vues en trois semaines sur YouTube contre rarement plus de 5 millions pour la plupart des singles publiés auparavant… Le verdict populaire est sans appel, le mini-album est un succès commercial digne de nos stars de la chanson française, et il faut bien avouer que c’est un très bel objet, qu’on ne peut commander et acheter que dans un seul endroit à Paris (il existe également en version rouge, avec une illustration différente. Tout est fait en Corée du Sud pour ravir le collectionneur et le pousser à acheter plusieurs fois le même disque).

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« 1도 없어 » (Ildo Eobso = Il n’y a personne), rebaptisé « I’m So Sick » pour le public international, est en effet un tube calibré, bâti autour d’un sample vocal artificiel crée autour de la fusion des six voix des jeunes femmes. À la fois pêchu et mélodique, il est assez merveilleusement illustré par un clip très élégant, truffé de symboliques plutôt raffinées pour un produit aussi commercial, et habité par des réminiscences Art déco du meilleur goût – même si le bon goût n’est pas seul à s’exprimer – hélas – dans cette vidéo.
Nous sommes dans un entrepôt où ont été recrées (selon les dires des jeunes filles elles-mêmes, mais ce n’est sans doute qu’une affabulation) les six chambres où habitent réellement les membres du groupe, afin qu’elles y jouent la comédie d’un état désemparé post-rupture, puisque les paroles de la chanson sont en gros une série de reproches faits aux garçons qui les ont quittées, ponctuée de demi-aveux de mensonges, laissant espérer le désir d’un rabibochage.
Évidemment, on ne joue pas les rosières pendant 7 ans sans qu’il en reste quelque chose : les demoiselles sont très inégalement à l’aise dans ce nouveau rôle de femmes fatales répudiées, mais cette maladresse n’en est que plus touchante pour ceux qui aiment regarder ces choses-là sans avoir l’imprudence d’y croire.
S’il évoque forcément un certain courant de musique urbaine occidentale, ce genre de groupes féminins s’inscrit pourtant dans une très ancienne esthétique asiatique, celui de la « geisha », la jeune femme éduquée pour le divertissement des hommes, et qui n’était pas, originellement, une prostituée. Les véritables geishas jouaient d’un instrument, chantaient, dansaient, ou interprétaient des petites saynètes dans lesquelles elles rentraient dans le rôle de femmes aux cœurs brisés, éveillant ainsi parmi leurs spectateurs des envies consolatrices viriles. On voit à quel  point le clip de « I’m So Sick » relève, malgré son apparente modernité, d’une tradition séculaire.

Il faut voir aussi, dans ce classicisme affiché, le désir des APink de sortir des codes de l’adolescence, bien que la plupart de ces demoiselles n’ont pas encore 25 ans. Elles apparaissent désormais en femmes indépendantes et sophistiquées, assumant leur séduction, féminines jusqu’au bout des ongles – et je ne dis pas ça au sens figuré, car la mode actuelle du « nail-art » fait preuve d’une créativité étonnante qui se marie ici merveilleusement avec un parti pris visuel très minéral et métallique, où le clinquant des pierres précieuses renvoie aux reflets argentés des boucles d’oreilles, au verre cristallin des luminaires, au métal ouvragé des clés ou à la fragile translucidité des verres à pieds et des coupes de champagne. Tout cela est très élégant, et renforcé par l’omniprésence d’éléments vintage : platine vinyle, pellicules argentiques, vieux téléphone des années 70, clés d’inspiration médiévales, breloques ancestrales, guirlandes lumineuses, vieilles bougies et luminaires, robes de soirées inspirées du Hollywood des années 50… Toujours cette obsession du passé que l’on retrouve fatalement chez un peuple qui n’en a pas, mais qui sait choisir les bonnes références dans la culture occidentale. Hélas, tout ça n’est pas exempt de vulgarité, la chorégraphie n’est pas toujours gracieuse et les jeunes femmes peinent parfois à dissimuler leurs origines plus que modestes, le rembourrage maladroit de leurs soutiens-gorges ou leur passage pas toujours très discret sous le scalpel d’un chirurgien.
« Im So Sick » est cependant un très bel hommage rendu à la beauté féminine, les membres du groupe y sont merveilleusement mises en valeur dans leurs rôles de jeunes femmes « larguées-mais-courageuses », affrontant l’avenir avec fierté en détruisant un à un les souvenirs du passé ou en gâchant les tentations alimentaires, qui symbolisent ici le laisser-aller et le dégoût de soi.

Oui, on ne le croirait pas extérieurement, mais la Kpop, c’est aussi du cinéma ou du théâtre, les filles y jouent des rôles, les clips y sont des petits scénarios-symboles, prétextes à de bien jolis plans sur de très jolies filles, tout ça dans une ambiance résolument jazzy. C’est de la poésie quelque peu lubrique, mais c’est tout de même de la poésie. Que demander de plus, après tout ?

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Album : « One & Six » (Plan A Entertainment). Disponible sur Asiaworldmusic.fr et dans les boutiques parisiennes Musica.

 

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