Un Soir de Débâcle

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Mon 12 juillet 1998 n’a pas tout à fait été semblable au vôtre.
En voici le récit autobiographique, naturaliste et misanthrope…
Il fallait bien que je raconte tout ça un jour…
C’est le bon moment, non ?

Je me rappelle du 12 juillet 1998 comme si c’était hier. Je me souviens que c’était un dimanche. J’avais passé l’après-midi à Coulommiers, dans un vide-greniers plutôt sympa mais où je n’avais pas trouvé grand-chose. Cet été-là, je sortais avec une fille nommée Aurore, une comédienne de théâtre contemporain qui jouait dans une petite compagnie confidentielle. Elle m’avait emballé quelque chose comme deux semaines plus tôt, sur la piste de danse d’une boîte de nuit aujourd’hui transformée en bar mais où je traînais régulièrement mon ennui des autres, le New Riverside, que ses familiers appelaient le “River”. C’était un des rares lieux nocturnes parisiens, en ces sinistres années 90, où l’on pouvait écouter du rock et danser n’importe quel soir.
Ce jour-là, à Coulommiers, après avoir fait le tour du vide-greniers, j’avais repéré une cabine téléphonique non loin de la gare, d’où j’appelais, comme cela était convenu, ma compagne Aurore, que je devais rejoindre dans la soirée.
– Bon, j’ai fini, je prends le prochain train pour Paris. J’en ai bien pour deux heures/deux heures et demi. À la limite, je passe te prendre chez toi, et puis je te paye le resto.
– Ah oui, mais je ne serais pas chez moi quand tu arriveras. Je vais avec des copines voir la finale au Caméléon…
– La finale de quoi ?
Il y eût un silence gêné au bout du fil, puis Aurore me demanda d’un air un peu incrédule :
– T’es quand même au courant qu’il y a la Coupe du Monde de foot, en ce moment ?
– Ah, ça… Oui, peut-être… Et alors ?
En fait, je le savais, mais j’avais oublié que je le savais, tellement je n’en avais rien à foutre. Le football m’a toujours inspiré un mépris à peine inférieur à ceux qui le regardent. C’est quelque chose que je ne comprends pas, quelque chose dont j’ai toujours ressenti le caractère dérisoire et agressif. Mon grand-père en était féru. Il s’excitait tout seul devant les matchs, devant son petit téléviseur, face auquel ma grand-mère et moi le laissions invectiver l’arbitre ou des joueurs dont les performances le décevaient. Il utilisait d’ailleurs envers eux les mêmes expressions que pour ses chiens de chasse :
– Ouuuh ! Abrutis ! Allez coucher ! À la niche !
Je ne sais pas s’il s’intéressait vraiment aux matchs. J’avais l’impression qu’il attendait qu’un joueur faute pour se défouler verbalement sur lui, en s’esclaffant comme s’il ne voyait rien de plus délectable que de vouer aux gémonies ces petits bonhommes de couleur qui traversaient son écran. Il attendait d’ailleurs qu’un gros plan se fasse sur le joueur ayant manqué son but pour déchaîner toute sa hargne sur lui, comme si l’homme eût pu mieux l’entendre une fois zoomé par les caméras. De mes yeux d’enfants, je ne voyais dans ce spectacle récurrent qu’un défoulement de haine totalement absurde, mais dont ma logique d’enfant plaçait l’origine dans le sport plutôt que dans celui qui le regardait. J’évitais donc autant que possible de m’attarder devant ce spectacle, dont je craignais qu’il me transforme moi aussi en bête féroce.
Mais, même dans ces riantes années 70, on n’échappait pas au football si facilement. Il s’invitait invariablement à la fin des journaux télévisés, qui étaient alors un programme religieusement suivi avec toute la concentration d’un rituel. Le football n’y était traité que vers la fin du journal, dans l’optique d’un sujet de détente après les tensions internationales. Ce n’était souvent que des résumés avec des courts extraits montés un peu abruptement, dont on avait coupé le son originel et qu’on avait remplacé par le commentaire d’un journaliste qui s’attardait sur les moments forts du match. Pour éviter que le silence de l’image soit trop présent, on mettait généralement un fond musical, souvent du jazz, musique qui me fascinait par son caractère aléatoire explosif, partant dans toutes les directions sans jamais perdre le thème initial. J’aimais bien regarder ces résumés, je n’écoutais pas la voix du journaliste, j’écoutais la musique sur laquelle semblaient danser les petites silhouettes…
Le football m’a toujours inspiré ce sentiment de petitesse, malgré la taille des stades et le nombre des gradins. À l’époque, les moyens techniques ne permettaient pas de faire à la télévision ces gros plans détaillés par le biais de caméras multi-angles. La retransmission d’un match consistait 80% du temps à contempler de minuscules silhouettes floues en train de courir sur un fond vert. Il n’y a véritablement qu’au moment où un but était marqué – ou raté de peu – qu’on zoomait avec une caméra spéciale sur le héros ou le demi-héros qui s’était distingué de son équipe. Bref, tout ça n’était pas exaltant, d’autant plus que le caractère belliqueux, guerrier, fasciste, du football était moins mis en avant qu’aujourd’hui. Pas de mises en scène, pas de musique symphonique tintamarresque, le sport était populaire et le public ne demandait rien d’autre qu’à le suivre à la télévision. Seule constante qui m’a toujours dérangé, la rumeur des stades. Cet interminable beuglement primitif et continu, dissonant à l’oreille, oscillant entre plusieurs notes, entre plusieurs tons, m’est encore aujourd’hui un fond sonore ignoble et effrayant. C’est comme la flatulence ininterrompue émanant de milliers d’anus dilatés.
Je n’aimais pas le foot, c’était un fait établi, mais quand on est enfant, ce n’est pas une donnée prise en compte par les adultes. Le football me rattrapait à l’école, où à intervalles réguliers, notre instituteur nous offrait un petit match sur un terrain de sport pas très loin de l’école. Ces séances de sport étaient un événement pour la classe, un supplice pour moi. Car jouer ne me plaisait pas plus que de regarder les autres jouer. Au contraire, c’était bien plus fatigant de courir après un ballon, d’autant plus que je ne voulais pas spécialement m’en emparer. J’avais un ballon dans le jardin de mes grands-parents, j’aimais de temps en temps jouer seul contre le mur des voisins. Cela m’amusait de le rattraper au rebond. Mais je n’avais aucune envie de partager ce jeu avec qui que ce soit.
Je ne me souviens pas vraiment des premières fois où j’ai joué, je me souviens juste que je faisais exprès d’être un peu à la traîne ou de m’éloigner quand le ballon venait vers moi. Un jour, je me suis rendu compte que le rôle du gardien de but était le plus reposant. J’ai demandé à mon instituteur de me l’accorder. Il me savait peu enthousiaste au foot, il a bien voulu céder à ma demande. Par la suite, je n’ai plus quitté ce poste. J’y étais plutôt bon, parce que je voulais obstinément qu’on m’y laisse. Sur un petit stade réservé aux enfants, être gardien était assez reposant. Aucun des autres gosses n’était suffisamment doué pour marquer un but depuis l’autre côté du stade. Il était donc facile de voir le ballon se rapprocher peu à peu. Une seconde avant qu’il ne shoote, je savais quel gamin allait tirer. Au moment où son pied touchait le ballon, je voyais la direction qu’allait prendre le ballon. D’un geste souple, je l’arrêtais 8 fois sur 10. Je finis par aimer ça, parce que j’étais sensible, sans la comprendre, à la symbolique de mon geste : j’arrêtais la balle, je mettais fin au jeu, je gâchais les espoirs des autres. D’une certaine manière, j’avais l’impression de me battre contre le football lui-même. Si on m’avait donné un couteau, je m’en serais volontiers servi pour arrêter le ballon, avec la joie sauvage de le crever d’un seul coup bien placé.
Personne à part moi n’avait conscience de cela. Les autres gosses qui ne m’aimaient pas, me sentant différent d’eux, avaient fini par m’estimer à présent que je prouvais ma valeur dans ce contexte dont ils ignoraient la manière dont je le vivais. L’instituteur avait bien essayé de me retirer de ce poste, il était plein d’idées sur le caractère social du sport et ne devait pas juger qu’il était bon qu’un enfant fasse entièrement l’expérience de l’entreprise collective. Mais comme je faisais ouvertement exprès de tirer au flanc ou de rester inactif au bord du terrain, il finit par me remettre aux buts, et je n’en bougeais plus. D’une année sur l’autre, l’instituteur changea parfois, et dès le premier match, j’allais voir le nouveau et je lui disais :
– Moi, je suis gardien, je ne veux faire que gardien.
Ils prirent pour une vocation ce qui n’était à mes yeux qu’une planque. Pourtant, je ne payais pas de mine, appuyé nonchalamment sur un poteau, contemplant avec une certaine hauteur les dribbleurs à quelques mètres de moi. On aurait pu me prendre pour un spectateur égaré. Je mettais un point d’honneur à donner cette impression que tout était ouvert, qu’il n’y avait qu’à tirer et le but était marqué. Le gamin, de confiance, shootait, et soudain, paf ! En une demi-seconde, j’étais au milieu des buts, et d’un geste simple, rapidement calculé, sans le moindre souci du spectaculaire, j’arrêtais le ballon, je tuais le but. Je me rappelle encore de quelques mines effarées de joueurs ayant cru leur heure de gloire arrivée, et qui me regardaient comme si j’avais jailli de nulle part, comme si je n’étais pas sur le terrain la seconde d’avant. Je me souviens d’une autre fois où les deux équipes qui se formaient assez naturellement entre les élèves par affinité se disputèrent parce qu’elles me voulaient toutes les deux comme gardien. :
– Dorian, vous l’avez eu la dernière fois, maintenant, c’est à nous.
– Pas question, si vous l’avez, on ne pourra pas gagner, et vous avez gagné déjà les deux dernières fois ! On le garde avec nous !
Ce jour-là, l’instituteur dut trancher dans la mauvaise humeur générale. Moi, je m’en foutais, je me marrais. Je n’en tirais aucun orgueil, je restais goguenard. S’ils avaient su, tous, avec quel plaisir j’aurais cédé ma place au premier venu, pourvu que je puisse m’étendre un peu plus loin sur le gazon et regarder voler les papillons…
Il en fut ainsi jusqu’au CM2. Je me souviens qu’en fin d’année, l’instituteur (mon dernier) vint me voir, et me dit :
– Tu sais que tu es vraiment très doué comme gardien. Tu n’as pas envie de rejoindre un club de juniors, d’essayer d’en faire ton métier ?
Je me révulsai doublement sous la question, d’abord parce que cette perspective me faisait horreur, ensuite parce que j’estimais appartenir à un milieu bourgeois qui ne pouvait m’ouvrir que de bien plus prestigieuses professions. Je me contentais de lui répondre :
– Non. Je n’aime pas le football.
L’instituteur eut un sourire.
– Ne dis pas ça, voyons. Tu es un très bon gardien.
Je le regardais gravement et je lui répondis, avec toute la sincérité de mon âme, qui était déjà triste de devoir côtoyer les gens :
– Je suis un bon gardien, parce que je ne peux pas rentrer chez moi.
Je vis une expression étrange et déçue passer sur son visage, mais il ne me répondit rien et se détourna.

Plus tard, on me fit quitter ma province natale, pour me jeter dans la banlieue parisienne des années 80, où il y avait plus de terrains vagues que de terrains de foot. Le sport à l’école était devenu EPS – Éducation Physique et Sportive. Plus de football, mais des tas d’activités fatigantes, inutiles, à laquelle il n’y avait pas moyen de couper. Et pourtant, je cherchais la faille… J’ai passé ma vie à chercher la faille pour qu’on me fiche la paix…
Une fois, j’y suis parvenu. Le prof d’EPS nous avait condamnés à une demi-heure de course d’endurance. Une demi-heure non stop à courir. J’ai cru que je n’y survivrais pas. Je ne me rappelle plus du nom de mon prof d’EPS, mais c’était un brave garçon qui avait compris que je passais deux heures atroces avec lui chaque semaine. J’étais bon dernier à tous les exercices, non que je sois moins souple que les autres, mais comme toute la discipline reposait sur le besoin de briller en public, d’impressionner les autres, de trouver je ne sais quelle extase dans la catharsis supposée entre celui qui fait un effort et ceux qui assistent à cet effort, je ne voyais vraiment pas pour quel obscure raison j’aurais dû faire mon intéressant. Je ne comprenais pas ce qui se passait à ce moment-là, mais je constatais que celui qui courait le plus vite, celui qui montait la corde à nœuds en dix secondes, celui qui sautait le plus loin ou qui se hissait le plus noblement aux anneaux, c’était quelqu’un qui attendait une récompense. L’admiration des autres, leur envie, peut-être même déjà le désir des filles suscité par la démonstration d’une souplesse habile et musculaire. Rien de tout cela ne m’intéressait. Ce n’était même pas de la paresse de ma part, c’était l’impression qu’on voulait me presser comme un citron, qu’on me demandait de me fatiguer, de m’exhiber, de prouver ce que je valais pour rien, comme si c’était un devoir que je devais à ma classe. Je n’y avais pas d’amis, les filles étaient moches, et de toutes manières m’intéressaient encore assez peu à douze ans. Tout cela me rappelait les tours et les jeux que mon grand-père faisait subir à ses chiens, et mon être se révulsait contre le fait de devenir le bon toutou du chenil scolaire. Avant que la course ne commence, j’avais demandé au professeur :
– C’est bien une course d’endurance, c’est-à-dire qu’il faut courir une demi-heure sans s’arrêter ?
– Oui, c’est ça.
– Mais du coup… On n’est pas obligés de courir vite ?
Je revois le sourire complice qu’il avait eu alors.
– Non, tu as parfaitement compris le principe. L’important, c’est de courir longtemps, et de ménager son souffle, d’arriver à une respiration constante et régulière. Tu vas voir que quand je vais donner le top du départ, certains de tes camarades vont partir comme la foudre… Mais ils n’iront pas jusqu’au bout.
– Alors si je cours comme ça, mettons…
Et je mimais devant lui un petit trot à peine soutenu.
– Je pourrais tenir une demi-heure, vous croyez ?
Il me fit un sourire vraiment touchant, et me dit :
– Écoute, Dorian, si tu cours comme ça, pas plus lentement que ça, sans t’arrêter, pendant une demi-heure, je te mets un 20/20. Ça sera ton premier. Mais il ne faut pas croire que ce sera aussi facile que tu le penses, vu que tu n’en as pas plus l’habitude que les autres. Rappelle-toi, le souffle, la régularité de la respiration, quelque chose de mécanique qui s’installe, comme quand tu tapes du pied sur un rythme. Pense à une musique que tu aimes bien, cale-toi dessus mentalement. Il y a un état physique qui s’appelle le second souffle. C’est quelque chose qui se réveille au moment où tu as l’impression que tu fatigues, et qui prend le relais. Si tu arrives à ce second souffle, tu tiendras largement une demi-heure. Et non seulement je te mettrai 20/20, mais tu en auras peut-être d’autres dans l’avenir. Le sport, tu sais, ce n’est pas qu’une performance physique. Il y a tout un état d’esprit qui accompagne l’effort. C’est d’ailleurs ça que je veux vous apprendre avec cette course. Allez, va rejoindre les autres, je vais donner le signal du départ.

Effectivement, ça n’a pas été aussi facile que je le supposais. Le premier quart d’heure fut difficile. D’abord parce que la concentration m’était rendue pénible par les autres élèves, qui évidemment, éclataient de rire en me voyant trotter.  Sur le petit champ circulaire sur lequel nous courions, j’avais choisi le couloir le plus proche du terrain central. Les tours me semblaient plus rapides. J’eus à essuyer bien des moqueries de ceux qui me dépassaient, mais rapidement, la fatigue suscitée par l’effort imposa le silence aux goguenards. Une demi-heure, c’est particulièrement long quand on court…
Comme prévu, ceux qui avaient démarré de la manière la plus fulgurante ne finirent pas la course. Aux deux tiers du temps écoulé, ils se laissèrent tomber sur le sol, essoufflés, le visage surpris, les yeux tout ébahis de sentir leur corps les trahir, la bouche grande ouverte pour aspirer cet oxygène qui se refusait brutalement. L’un d’entre eux, un grand et beau maghrébin ralentit à temps. il comprit tardivement qu’il lui fallait s’économiser, mais il tenait à maintenir un rythme de course soutenu. Il tirait de son corps le maximum de son potentiel. Sa foulée était belle, soutenue, régulière, son regard déterminé m’impressionnait quand je me retournais vers lui de temps à autres. Il avait cette concentration intérieure qui me faisait sans doute défaut – encore que bien évidemment je ne me voyais pas à ce moment-là. On sentait en lui l’ambition de remporter l’épreuve, d’impressionner son monde, de décrocher son 20/20,  de tas de choses qui me manquaient en fait. Il y eut un moment, au bout de dix à quinze minutes, où je me suis senti chanceler. L’envie d’abandonner me prit. Qu’avais-je à faire, après tout, de ce 20/20 ? Quel était même mon intérêt à devenir bon en sport, moi qui souhaitais déjà me diriger vers les lettres ? Ma faiblesse fut toujours le manque de motivation, elle faillit me perdre ce jour-là. Mon pas ralentissait, j’étais sur le point d’abandonner, mais le professeur nous surveillait tous étroitement depuis le bord de la piste, et il me vit faiblir quand j’arrivais à son niveau. Il me dit :
– Dorian, tu es trop lent, il faut que tu accélères un peu, sinon je ne pourrais pas te donner un 20.
Avec le recul, je me rends compte que de la formulation exacte de cette phrase a dépendu tout ce qui s’est ensuivi. S’il m’avait dit “Tu n’auras pas un 20” ou “Je ne te mettrais pas 20”, je me serais immédiatement arrêté de courir, en répondant : “Et alors ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre ?”.
Mais en me disant “Je ne pourrais pas te donner un 20”, il m’avouait ouvertement qu’il avait envie de me mettre un 20, que c’était important pour lui de me donner cette note, sans doute plus que pour moi, et parce que ça dénotait une attention, une préoccupation personnelle à mon endroit, aussi dérisoire soit-elle, cela m’a ému, et j’y ai trouvé la force et la motivation qui me manquaient. Je m’en fichais éperdument d’avoir 20, mais des profs qui avaient envie de me donner cette note parce qu’ils croyaient en moi, c’était rare, c’était précieux, ça a réveillé quelque chose en moi, quelque chose d’un peu chevaleresque, et je me suis dit que je n’avais pas le droit de décevoir cet enseignant qui avait pourtant si peu de raisons de s’intéresser à moi.
Je ne crois pas qu’il ait été conscient de l’importance de sa formulation, mais ça a été le seul professeur qui a compris que pour me faire avancer, il fallait me pousser à me dépasser moi-même plutôt qu’à dépasser les autres. Une sacrée ironie du sort, quand on songe que le domaine dans lequel il enseignait était au final la matière la plus ouvertement compétitive du programme scolaire.
Au second tour que je fis devant lui, il me dit encore :
– Le second souffle, c’est bientôt… Continue comme ça.
Et effectivement quelques minutes plus tard, je le sentis venir. Comme une chaleur qui irradie dans tout le torse, la fatigue qui s’envole, et l’esprit qui s’éclaircit. À la minute même où il se manifesta, je sus que j’irai jusqu’au bout. Je ne dirais même pas que je le croyais, je l’ai su, tout comme je savais que j’aurais pu courir ainsi une demi-heure de plus. C’était comme si mon corps m’avait dit : “Laisse, je m’en occupe”. Je n’avais même plus l’impression que mon cerveau donnait des ordres à mes jambes. Je courais comme si j’avais toujours couru, comme si je ne connaissais pas d’autre mode de déplacement. Je courais sans y penser, exactement comme lorsque l’on marche.
Je me souviens de l’expression satisfaite de mon professeur, quand au tour suivant je repassais devant lui. Il avait vu en moi que le plus dur était fait. Il n’a sans doute jamais su que tout cela n’avait tenu qu’à un mot – ou presque.

J’ai oublié beaucoup d’autres détails de cette course, je ne sais pas exactement combien nous étions : sans doute entre quinze et vingt, et nous n’étions pas plus de cinq à être arrivés jusqu’au bout. Assis sur les gradins en face de la piste, nous attendions tous les notes que le professeur nous donnait, avec des commentaires personnalisés sur chacun. Quand j’y repense, je me dis que c’était vraiment un excellent professeur. Je ne suis pas sûr que beaucoup de ses collègues se donnaient autant de mal…
Je ne sais plus dans quel ordre il édicta les notes, mais quand vint mon nom, et dit avec fermeté : 20/20, il se fit autour de moi un tonnerre d’imprécations :
– Quoi ? Hein ?
– Monsieur, il n’a pas couru !
– C’est n’importe quoi ! Monsieur ! Il a triché
– Il a juste marché !
– C’est pas juste, monsieur ! Vous n’avez pas le droit de faire ça !
Le plus virulent fut le coureur déterminé, le maghrébin athlétique qui m’avait tellement impressionné durant la course. Il dit quelque chose du genre :
– Monsieur, je trouve humiliant d’avoir la même note que ce bâtard, qui n’est même pas capable de courir comme un homme !
Je me sentais quant à moi assez tourmenté, comme on le devinera sans peine. J’étais le premier à juger que ma performance ne méritait pas un 20/20. La découverte en moi de ce second souffle était au final ma vraie récompense. J’attendais encore naïvement qu’on reconnaisse au moins l’intelligence de ma tactique. Le professeur me défendait ardemment, il expliquait ce que j’avais fait, il expliquait que c’était exactement ce qu’il attendait qu’on fasse : doser ses efforts pour les faire durer. Au type qui me traitait de bâtard, il dit :
– Pourquoi as-tu tenu jusqu’au bout ? Parce que tu as su doser tes efforts. Pourtant, quand j’ai donné le départ, tu es parti comme une flèche. Et puis, à mi-course, tu as ralenti. Pourquoi as-tu ralenti ?
Le garçon baissa la tête et répondit de mauvaise grâce, conscient qu’on l’amenait dans une direction où il ne souhaitait pas aller :
– Ben parce que j’ai compris que je ne tiendrais pas jusqu’au bout en courant aussi vite.
Toi, tu as compris ça à la moitié de la course. Lui – et il me désigna -, il a compris ça avant même que la course commence. Il est venu me demander s’il pouvait courir lentement. Il a compris qu’il pourrait gagner en courant comme ça, mais il a voulu savoir si je l’autorisais à le faire. Pas un seul d’entre vous n’y a pensé. C’est pour ça que je lui ai mis 20. Pas pour le fait qu’il ait trotté pendant 30 minutes, mais parce qu’il a compris la leçon avant tout le monde, ça lui a donné une idée et il l’a mise en pratique.
Les récriminations diminuèrent et s’éteignirent, mais les regards qui se tournaient vers moi restaient mauvais et plein de rancune. L’esprit limité de ces petites gens était vaincu par la logique, mais la morale simpliste et parfois rétrograde dont ils étaient empreints continuait à leur souffler que mon astuce n’était qu’une fourberie honteuse.
J’ai encaissé, parce que j’ai toujours su encaisser, mais tout cela m’a terriblement blessé, car je n’avais pas grand-chose à me reprocher, et pour quelqu’un comme moi de peu prédisposé au sport, ces trente minutes de petit trot m’avaient quand même bien épuisé. Je pensais avec amertume à l’époque pas si lointaine où, gardien de but astucieux, je faisais l’admiration de mes camarades. Il est vrai que c’était alors une performance qui s’inscrivait dans un sport d’équipe, et celle que je fis ce jour-là ne profita jamais qu’à moi-même. Sans doute que si j’eus trotté pareillement pour les couleurs d’une équipe, on m’aurait encensé. Mais même cette éventualité-là me dégoutait, me faisait vaguement comprendre que l’être humain n’admirait chez les autres que ce qui lui profitait directement, et que moi-même n’ayant absolument pas une telle tournure d’esprit, je me sentais naturellement écœuré en découvrant comment l’humanité est faite, et pourquoi je m’en étais jusque là tenu instinctivement éloigné.
Je découvris aussi cette réalité terrifiante dont j’ai toujours souffert dans tous mes rapports humains : les gens voient toujours comme une traîtrise le fait que l’on soit plus intelligent qu’eux, même si toute notre intelligence se met à leur disposition, ou désire leur être bénéfique.
Un grand froid descendit sur moi ce jour-là, un mépris souverain pour les gens dans leur ensemble et qui ne devait jamais – ou presque jamais – me quitter. Lorsque le cours fut terminé, les élèves sortirent et regagnèrent la cantine du collège, car il était 12h30. Le professeur me garda quelques minutes de plus, pour m’assurer une fois encore que j’avais bien mérité mon 20/20, qu’il ne fallait pas que je me laisse influencer par la réaction de mes camarades de classe. Mais qu’il était évident que j’avais franchi un cap, que j’avais certes prouvé mon astuce, mais qu’il fallait maintenant démontrer qu’elle accompagnait un véritable effort physique, bref que je devais désormais me montrer digne de ce 20/20 en me calant sur le modèle des autres.
Ce remords tardif, cette tentative pathétique de manipulation, furent la touche finale à mon écœurement. Je n’en tiens pas rigueur à cet homme qui était, je le rappelle, un excellent professeur. Rétrospectivement, je le soupçonne de s’être rendu compte que sa démonstration n’avait pas convaincu. Il avait voulu faire de moi un exemple, il craignait que je ne devienne le bouc émissaire de la classe et que je lui doive ce nouveau statut. Il essayait donc de m’inciter à chercher le respect des autres élèves par des moyens plus démonstratifs. Mais c’est précisément ce que, dès le départ, je ne voulais pas faire – parce que ça ne m’intéresse pas et que ça ne m’intéressera jamais. Sur le moment, l’idée ne m’en est pas venue, mais j’aurais pu dire ce jour-là à ce professeur :
– Vous savez, j’ai eu 20/20 à une course d’endurance, mais c’est juste parce que je ne pouvais pas rentrer chez moi.

L’écœurement glacial dans lequel je me trouvais me sauva sans doute la vie ou tout du moins la santé durant les minutes qui suivirent. Quand je sortis du stade, je vis que le maghrébin qui m’avait traité de bâtard m’attendait à la sortie. Quand il me vit, il prit une expression menaçante et me dit d’une voix sèche renforcée par la rugosité de son accent arabe :
– Je vais te dire un truc, sale petite pute ! Avec les manières que tu as, tu finiras keuf ou à bosser pour les keufs !
J’imagine que pour lui c’était la pire insulte qu’on pouvait imaginer. Je n’étais pas en reste, et l’état dans lequel je me trouvais me soufflait des mots terriblement cruels :
– Et toi, avec ta couleur de peau et ta gueule, tu finiras sur un chantier, quelles que soient tes manières.
Il y eut comme une trace d’épouvante dans son regard. Pas même de colère : d’épouvante. Pourtant, j’y lus le désir impérieux de me frapper. Peut-être a-t-il lu dans les miens que j’étais prêt à recevoir le coup, et que quoiqu’il advienne, on lui donnerait le mauvais rôle, puisque tout le monde l’avait bien vu m’injurier, parce que sans doute certains amis savaient aussi qu’il était resté intentionnellement à m’attendre.
Il y a eu un temps indéfinissable durant lequel nous nous sommes affrontés du regard. Il y a de ces défis silencieux entre hommes qui ont toute la puissance d’un orage – et nous n’étions même pas encore des hommes. Aurais-je détourné les yeux qu’il m’aurait frappé à coup sûr, le moindre signe de lâcheté aurait justifié le déferlement de violence qu’il sentait naître en lui, mais c’était, je crois, à son tour d’être impressionné par ma détermination. Je le regardais froidement au fond des yeux, sans haine, mais avec tout le mépris qui venait de me tomber sur la tête quelques minutes plus tôt. Il prit tout cela dans les mirettes, probablement sans comprendre, mais conscient qu’il y avait chez moi quelque chose qui dépassait ses conceptions. Peut-être réalisa-t-il aussi que lui-même était allé trop loin. Qui sait ce qui se passa en lui ? La seule chose que je sais, c’est qu’un chagrin terrible voila sa face, et que sans doute la compassion qu’elle fit naître en moi adoucit suffisamment mon regard pour qu’il y perçoive quelque chose qui contredisait les paroles terribles que je venais de dire. Mais il se reprit vite. C’était un orgueilleux, et là se tenait l’explication de la plupart de ses actes, bons ou mauvais. Il m’adressa un dernier regard de reproches, et se détourna brusquement. Il était soucieux de partir dignement. J’ai apprécié et respecté cette dignité.
Curieusement, je n’ai pas eu peur, à aucun moment. Rester à m’attendre était à mes yeux un aveu de faiblesse qui me donnait sur lui un aval dont je venais de faire preuve. J’ai eu une enfance bagarreuse qui m’a appris bien des choses sur les hommes. Elle m’avait servi cette fois-là encore, même si, sans la froideur qui m’a atteint, je n’aurais sans doute pas su m’imposer autant face à un petit caïd.
Je n’eus plus de problème avec ce garçon, dans le sens où il ne m’adressa plus jamais la parole, ce qui me convenait tout à fait. Pas d’excuses, pas de remords, pas de rabibochages. Sans doute me pensait-il raciste, et je n’avais pas de raison de le détromper. Je savais désormais que la plupart des gens ne me comprenaient pas. À quoi bon leur expliquer ? Ils se rendraient à mes arguments, mais resteraient tout de même sur leur impression. Autant rester moi-même sur la mienne…
Je n’eus pas d’autres occasions d’avoir 20/20 en sport, pour la simple raison qu’une maladie assez grave me tomba dessus deux ou trois semaines plus tard, nécessitant un traitement médicamenteux qui m’affaiblissait physiquement. Je fus donc dispensé d’EPS, et j’appris ce même jour qu’il était possible d’être dispensé d’EPS. Ça ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd, et comme j’avais d’excellentes relations avec mon médecin, je sus trouver les accents convaincants, même quand je fus guéri, pour me faire dispenser d’EPS jusqu’à la fin de l’année, puis durant l’année suivante, puis l’année d’après, et ainsi de suite jusqu’à la fin de ma scolarité. Ma vie sportive était désormais achevée. On m’avait accusé d’avoir triché, mon professeur jugeait que je devais prouver à mes camarades que je n’étais pas un tricheur, et je me suis au contraire efforcé de justifier leur opinion. J’ai triché pour de vrai, pour pouvoir disposer de deux heures de libre chaque semaine en fin de mâtinée.
Pourquoi donc ?
Parce que comme ça, au moins, je pouvais rentrer chez moi…

Bien des années plus tard, dans cette petite cabine téléphonique de Coulommiers, tout cela m’était évidemment sorti de la tête depuis bien longtemps. Le football, je n’en entendais plus trop parler, ou plutôt rien ne me restait de ce dont j’entendais parler. Une série de catastrophes et d’incidents avaient un peu assombri, dans les années 80 et 90, l’image de ce sport qui restait néanmoins encore très populaire chez les classes défavorisées de la population.
J’ignorais à ce moment-là que la Coupe du Monde 1998 était l’objet d’une campagne de communication sans précédent qui faisait des ravages sur les esprits simples. J’avais bien vu quelques affiches, je me souviens de photos en noir et blanc montrant les têtes d’abrutis des joueurs, surmonté d’un slogan idiot. Je croyais même me souvenir d’une affiche montrant Zidane (qui était encore chevelu) avec au-dessus un slogan qui disait « Je mettrai ma tête dans tous les trous », ce que j’avais trouvé d’une grande beauté formelle. Néanmoins, il est possible que ma mémoire me joue des tours, je n’ai pas réussi à retrouver sur Internet la trace de cette affiche.
Cela étant dit, ne regardant pas la télé et n’écoutant pas la radio (Internet était balbutiant à l’époque), ayant acquis depuis longtemps le réflexe de chasser de ma mémoire immédiate toute affiche publicitaire s’imposant agressivement à moi, je n’avais strictement aucune idée du bouillonnement populaire qui grouillait autour de ce qui pour moi était un non-événement. Le football était d’ailleurs un sport où la France ne brillait pas particulièrement. Depuis Michel Platini et Dominique Rocheteau, je n’avais pas entendu parler d’une nouvelle génération gagnant suffisamment de matchs pour qu’il y ait lieu d’en parler plus qu’à l’ordinaire. Bref, pour moi, il ne se passait rien. Il y avait une coupe du monde quelque part, on ne sait trop où, avec une participation française qui n’avait guère de chances de gagner…. Enfin, pas de quoi en faire un fromage…
– En fait, je vais rejoindre Catherine, Florence et Caroline au Caméléon, où le match est retransmis.
Le Caméléon était un bar rock près du métro Odéon. Il existe toujours, mais c’est devenu un bar jazz. Mais hier comme aujourd’hui, c’est un lieu plutôt exigu et inconfortable.
– Mais ça ne passe pas à la télé, ce match ?
– Ben si, puisqu’il est retransmis au Caméléon.
– Mais il y en a aucune de vous quatre qui a un magnétoscope ?
– Pourquoi faire, un magnétoscope ?
– Ben, pour enregistrer et pour regarder plus tard.
– Mais enfin, Dorian, un match, ça ne se regarde pas plus tard, ça se regarde en direct !
– En ce qui me concerne, tu sais, ça ne se regarde pas du tout. Le truc, c’est qu’on avait convenu de passer la soirée et la nuit ensemble…
– Oui, mais je ne savais pas que la France serait en finale.
– Ça change quoi ? Ça reste des poilus en short qui galopent sur du gazon. Qu’est-ce qu’on s’en fout ?
– Oh, tu ne comprends pas, ou tu fais semblant de ne pas comprendre…
– Bon, on se voit un autre jour, alors ?
– Pourquoi tu ne nous rejoins pas au Caméléon ?
– Mais parce que je m’en branle ! Je viens de me faire une journée entière sous un soleil de plomb, plus quatre heures de train, je n’ai pas envie de me taper une soirée entière dans un bar enfumé, avec une meute de gros beaufs en train de hurler autour de moi.

– Tu me rejoins après le match, alors ?
Je sens la lassitude et l’agacement me gagner. Néanmoins, à cette époque-là de ma vie, je suis encore un garçon conciliant.
– Bon, si tu veux… Ça finit à quelle heure, cette connerie ?
– Je ne sais pas, dix heures et demie, onze heures.
– Mais vous allez dîner où, toi et tes copines ?
– Ben, au Caméléon…
– Mais la bouffe est atroce là-bas !
– Oui, je sais, mais que veux-tu, le match commence à 20h30
Je lève les yeux en l’air, ce qui me permet de voir, sur l’écran digital de la cabine, que les unités de ma carte téléphonique baissent à la vitesse grand V. Il devient donc urgent de conclure.
– Ok, ça me laisse le temps de rentrer chez moi, de me faire à dîner avant de repartir et d’aller ensuite te chercher. On fait comme ça ?
– On fait comme ça ! me répond-elle toute heureuse de se débarrasser de moi.
– À tout-à-l’heure ! fais-je tout heureux de garder quelques unités sur ma carte…

Dans le train qui me ramenait sur Paris, tandis que je feuilletais les bouquins et bandes dessinées achetées au vide-greniers de Coulommiers, une vague angoisse s’empara de moi. Je ne la sentais pas cette soirée, mais alors vraiment pas… Et puis quelle mouche piquait donc Aurore ? Elle ne m’a jamais dit être intéressée par le football auparavant. Encore une lubie de ses connasses de copines…
Arrivé à la gare de l’Est, je fus atterré de voir le nombre de supporters qui couraient de tous côtés, beaucoup d’entre eux avec des drapeaux tricolores peints sur les joues. C’était une mode relativement nouvelle, à cette époque-là. Je me suis dis que c’était bien pratique pour reconnaître les imbéciles, ils devraient les garder tout le temps. Le nombre élevé de supportrices me choqua beaucoup également. C’était la première fois que je voyais des femmes qui se ridiculisent autant que les hommes avec des déguisements et des maquillages grotesques. Le football a été longtemps un divertissement strictement masculin. Les femmes daignaient parfois regarder les matchs avec leurs compagnons ou époux, mais la plupart trouvaient ça ennuyeux. Je n’en avais jamais vu jusque là dans ce processus d’excitation primaire des foules.
Cette image de femmes supportrices me dérangeait profondément, j’y voyais quelque chose de pas naturel et de très laid. Mais je me dis alors que j’étais peut-être un peu vieux jeu, et que ma foi, pour une femme, le spectacle de ces sportifs en short pouvait être émoustillant. À partir du moment où j’y voyais un côté lubrique, ça me semblait déjà une démarche plus saine. Rien ne me semble plus pervers que les enthousiasmes chastes…
Je redoutais cependant de retrouver tout-à-l’heure Aurore et ses copines couvertes de ce genre d’oripeaux, hurlant le nom inconnu à mes oreilles d’un joueur simiesque. Oh non, pitié, qu’on m’épargnât cette honte… Mais la plupart des supportrices délurées que je croisais ce soir-là étaient des filles très jeunes, Aurore était plus âgée. Sans doute était-ce la nouvelle génération féminine qui se virilisait ainsi… Cela ouvrait de sinistres perspectives pour l’avenir, mais après tout, je n’étais pas célibataire, et je n’avais pas pour le moment besoin de m’inquiéter de ça. Aurore me plaisait bien. Je n’étais pas sûr de faire ma vie avec elle, la relation était encore récente, mais pour l’instant, ça se passait bien. J’espérais pouvoir en dire autant le lendemain matin…
Je rentrai chez moi, me préparai à dîner, et mangeai tout seul, dans un silence recueilli. J’avais bien essayé d’allumer la télévision, mais on n’y parlait obstinément sur toutes les chaînes que de ce match imbécile, dans lequel chacun des journalistes voulait voir un moment historique qui allait se dérouler, là, sous nos yeux, vous vous rendez compte ?
Je me rendais surtout compte que si la France perdait ce match, tous ces gens auraient vraiment l’air stupide. Tout cela me renseignait sur le fait qu’aux yeux d’un peu tout le monde, un match qui inclue l’équipe de France n’est pas un match comme les autres. Pourquoi ? Allez savoir, il y a bien onze joueurs de chaque côté qui tapent dans le même ballon qu’à l’ordinaire. Par la suite, je me rendis compte que parmi toutes mes connaissances, qui à cette époque-là étaient assez nombreuses, il n’y eût qu’un seul de mes amis qui comme moi n’a pas regardé ce match. Tous les gens que j’ai croisé après m’ont tenu un discours style « Ah-non-d’habitude-je-n’aime-pas-le-foot-mais-la-finale-quand-même-j’ai-regardé ». Vingt ans après, je ne comprends toujours pas ce concept de ne pas aimer le foot sauf quand la France est en finale.
Encore, il s’agirait de militants d’extrême-droite ou de nationalistes, je comprendrais à la limite qu’ils voient dans l’accession de l’équipe française à l’épreuve suprême une vague continuité de leur délire. Mais ce qui pousse les Dupont-Durand de l’hexagone, peu concernés par leurs racines ou leur culture le reste du temps, à se peinturlurer en bleu-blanc-rouge pendant une soirée entière, dans un concept qui tient à la fois du patriotisme benêt et du carnaval de Dunkerque, non, véritablement, ça m’échappe et ça m’échappera toujours…
J’éteignis donc la télé, d’autant plus que le match n’allait pas tarder à commencer. J’ai regagné ma chambre et j’ai commencé à bouquiner sur mon lit, en me mettant le casque sur les oreilles. À l’époque, j’étais dans le dernier album d’Autechre que je me passais régulièrement en boucle. Comme je l’avais en permanence sur les oreilles, je n’ai pas entendu les clameurs monter dans le quartier au fur et à mesure que l’équipe de France marquait des buts.
Il y avait déjà des téléphones portables en circulation cette époque, avec la possibilité d’envoyer des SMS, mais j’ai mis bien des années à me résigner à en prendre un. L’idée d’être joignable n’importe quand me dérangeait profondément. Cette disponibilité, qu’on nous vendait comme une formidable expérience de liberté, me semblait aussi aliénante que ruineuse. Je me rappelle de quantités de publicités montrant des personnes en train de voler dans un ciel de pacotille, libérés des contingences terrestres parce qu’elles s’étaient enchaînés à un forfait 2 heures journée + 2 heures soirée + 50 textos gratuits, ce qui poussait les gens à accepter, en se laissant ponctionner le compte en banque avec le sourire, de voir ainsi régentés leurs temps de paroles, leurs mots d’amour, leurs confessions intimes…
Deux ans plus tard, un boulot associatif me contraignit plus ou moins à me mettre au téléphone portable, ce qui m’a longtemps été un terrible désagrément. C’était l’époque où les gens laissaient sur les répondeurs des messages agacés ou furieux parce que je ne décrochais pas mon téléphone ou simplement parce que je me trouvais dans un endroit qui captait mal. C’était aussi l’époque où je recevais des appels de copines suivis de ce genre d’échange :
– Moi : Ah salut, tu vas bien ? Qu’est-ce que tu as de beau à me raconter ?
– Elle : Oh pas grand-chose, c’est juste qu’il me reste une demi-heure à finir sur mon forfait soir.
Et encore, il aurait fallu que je me sente flatté d’être celui auquel elle consacrait 30 minutes de son temps, pas moins, pas plus, pour rentabiliser au maximum son forfait…
Mais le 12 juillet 1998, je résistais encore et toujours à l’envahisseur téléphonique, ce que ne s’était pas privée de me reprocher Aurore, et plusieurs de celles qui l’ont précédée ou suivie dans ma vie sentimentale.
– Si tu te prenais un portable, je pourrais t’envoyer un message quand je sors de scène…
– Mais je suis chez moi, tu n’as qu’à m’appeler sur le fixe.
– Ce n’est pas comparable, ce n’est pas parce que j’ai envie de t’envoyer un message que j’ai envie de parler.
– Ah ouais ? Ben moi quand tu sors de scène, je suis sur mon lit à lire Stendhal, et l’éventualité de m’interrompre dans ma lecture pour parcourir sur un téléphone un lieu commun écrit en abrégé, ça non plus, ça ne me fait pas envie…
Toujours est-il que ma résistance tenace m’isolait de ma compagne, qui, en d’autres circonstances, m’aurait averti par messages de la montée progressive des chances de la France d’être victorieuse. J’aurais alors peut-être prudemment annulé ma soirée…
Mais là, je finissais même par oublier totalement qu’il y avait un match, et que c’est cela qui repoussait l’heure à laquelle je devais rejoindre Aurore. Tranquillement, je m’adaptais à la situation, avec cet instinct que j’ai toujours eu de savoir occuper utilement mon temps de libre.
Quand mon radio-réveil m’avertit que 22h approchait, je commençais à me préparer. Je me lavais les dents, la figure, me donnais un petit coup de rasoir, puis je commençais à faire mon sac, y entassant linge de rechange et trousse de toilette, comme j’avais l’habitude de le faire quand j’allais chez Aurore. Puis, sortant de chez moi, je pris le métro, puis le RER, que je trouvais fort agréablement déserts. Là non plus, je ne fis pas de rapprochement, je ne me rendais pas compte que tout le monde, vraiment tout le monde, suivait ce match avec passion…
Je ressortis avec mon sac sur l’épaule à la station RER de Saint-Michel, puis le cœur léger, je remontais la rue Saint-André-des-Arts, en direction du Caméléon qui se trouvait au bout, juste à la sortie du passage de la Cour du Commerce Saint-André…

C’est alors que j’entendis tout autour de moi une épouvantable clameur, qui semblait jaillir de partout à la fois, un chœur de voix époumonées discordantes, qui ainsi entremêlées, n’exprimaient rien d’autre qu’un beuglement sans âme, un cri primal de frustration qui dans un premier temps me fit penser aux sirènes anti-bombardements celles qui sonnèrent durant des décennies tous les premiers mercredis du mois à 12h, que dans un premier temps, je ne reconnus même pas cette clameur pour un concert de voix. C’était pour moi un son qui amenait une catastrophe, et sur ce plan-là, je ne me trompais guère.
Quelques minutes se passèrent, et soudain, jaillissant de tous les immeubles, de tous les commerces ouverts, de tous les débits de boissons, des centaines et des centaines de gens envahirent brusquement cette rue calme avec la tranquille expansion d’un égout qui se vide.
Dans ce quartier historiquement lié à Mai 68, le football là non plus ne s’imposa pas à moi, d’autant plus que je garde le souvenir d’un nombre incroyable de drapeaux français érigés en fanions, des drapeaux énormes, flottant au vent, tandis que ceux et celles qui les tenaient couraient à perdre haleine sans rien voir de ce qui était en face d’eux.
Ce n’était pas un spectacle de liesse, c’était un spectacle de Révolution. Si ce n’était les sourires extatiques qui se peignaient sur les visages, plutôt jeunes, qui défilaient devant moi, j’aurais songé à un coup d’état, une émeute ; mais alors que je me plaquais prestement contre la devanture d’un commerce fermé pour ne pas être emporté par cette marée humaine, je perçus en détaillant les visages qui s’offraient à mon regard une véritable joie, mais une joie épouvantable, crispée, une joie qui respirait la folie furieuse. Arrêtant un jeune homme qui courait plus lentement que les autres, je lui criais :
Mais qu’est-ce qui se passe, bon dieu ?
Il me regarda, comme si je débarquais de la planète Mars.
Quoi, qu’est-ce qui passe ? On a gagné ! On a gagné la Coupe du Monde !!!
Je le laissais poursuivre son chemin, plongé que j’étais dans une profonde hébétude. Quoi ? Tout ça pour ça ? Toute cette mobilisation populaire parce que onze demeurés avaient envoyé une balle de caoutchouc entre deux poteaux ? Un dégoût progressif m’envahissait. Je regardais atterré toute cette meute hurlante grouiller à mes pieds, en me disant : « Quel cons ! Quels foutus cons ! Quel prodigieux ramassis de connards ! Et c’est ma génération, en plus ! Quelle honte, quelle humiliation ! »
On peut trouver mon attitude étrange, car ces scènes de joie populaire nous sont aujourd’hui devenues familières tant elles sont relayées par les chaînes d’infos, les YouTube et autres. De plus, les retransmissions des grandes compétitions sont aujourd’hui la propriété jalousement gardée de chaînes câblées qui font chèrement payer leur abonnement, ce qui a multiplié par mille le nombre de retransmissions dans les bars et les brasseries, pour lesquels cet abonnement est vite rentabilisé puisque un supporter qui s’excite est un supporter qui a soif.
Mais à l’époque, s’il y avait déjà un matraquage médiatique ahurissant, il suffisait d’éteindre son poste de télé pour y échapper, et rien ne supposait que les autres n’agissaient pas eux aussi semblablement. On filmait déjà, comme on le fait encore aujourd’hui, les groupes de supporters les plus ridicules ou les plus déguisés, dans l’espoir, assez vain à mon sens, de les rendre sympathiques, mais rien alors n’illustrait réellement qu’il y eût plus de fans de foot en France que ne pouvait en contenir un stade.
Le 12 juillet 1998 marqua la révélation aux yeux de tous du nombre impressionnant de vaches-à-lait qui ne demandaient qu’à être exploitées, dépouillées de leur argent, ridiculisées, fanatisées, pourvu qu’on leur donnât de quoi se réjouir collectivement et défouler leur frustration dans une hystérie fabriquée de toutes pièces. Ils furent nombreux à se frotter les mains à la découverte de ce bétail docile jusque dans ses débordements. Moi, j’en fus d’autant plus affligé que je repensai soudainement à Aurore, qui risquait, sous l’influence de cette hystérie, de suivre cette masse de crétins, oubliant jusqu’à notre rendez-vous.
À peine me remis-je en marche que je reçus de plein fouet le choc d’une silhouette qui me sauta dessus avec une violence extraordinaire. Je sentis des bras entourer mes épaules et une voix frénétique hurlait dans mon oreille droite jusqu’à m’en assourdir : – ON A GAGNÉ !!! ON A GAGNÉ !!! ON A GAGNÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ !!! Rapidement chez moi, la peur avait fait place à une rage tenace qui me poussait à projeter ce corps agglutiné contre le mien le plus loin possible. Je sentais des ongles pointus appuyer sur ma chair à travers ma veste, chercher une prise avec une frénésie terrifiante. Mais c’était surtout cette voix, cette voix de folle qui hurlait dans mon oreille, qui me rendait absolument fou. Me plaquant contre le mur, je m’en servis de point d’appui pour pouvoir lever une jambe et utiliser mon pied pour repousser violemment cette furie. Malgré la force que je déployais, je ne réussis qu’à lui faire lâcher prise et à la faire reculer d’un mètre, non sans qu’un de ses ongles ait laissé une estafilade sanglante sur ma joue droite. J’eus la surprise de découvrir une jeune fille brune, mignonne, au visage d’un délicieux ovale, à la silhouette frêle et bien proportionnée, qui en d’autres circonstances ne m’aurait pas déplu. Mais son visage affichait une expression horrible, les yeux exorbités, la bouche ouverte en un sourire hurlé et crispé, elle continuait à hurler « ON A GAGNÉ !!! » comme un disque rayé… Son regard était celui d’une démente. Avait-elle pris une drogue ? Ou trop bu ? Je ne le saurai jamais, mais ce dont j’étais sûr c’est qu’il n’y a pas 36 façons de calmer une hystérique.
Instinctivement, conditionné par des siècles de réflexes ataviques, mon poing s’était lancé de toutes ses forces vers ce visage, déterminé à y faire le plus de ravages possibles. Pourtant, en chemin, dans cette demi-seconde que me prit l’exécution de mon attaque, mon cerveau prit conscience que l’adversaire qu’il avait en face de lui était une femme à la stature bien fragile. Au dernier moment, mon poing s’ouvrit, mon geste s’affina, et le coup que je portai devint une gifle magistrale.
Néanmoins, il était trop tard pour refréner l’élan que mon bras avait pris. Je crois n’avoir jamais frappé quelqu’un avec une telle violence. L’immense battoir de ma main s’abattit comme un projectile sur ce visage frais, la tête de la fille partit vers la gauche avec une telle brutalité que je crus un instant qu’elle allait se détacher du corps et virevolter dans les airs avant de rebondir sur le bitume. Par un miracle que je ne me suis jamais expliqué, la fille ne tomba pas et resta debout, titubant sous le choc, mais se rétablissant avec un instinct surprenant. Sa joue gauche devint instantanément rouge. Elle se tut et ses yeux prirent alors une expression horrifiée, hagarde. Elle resta ainsi, immobile, pendant dix secondes qui me parurent une éternité. Je compris que son cerveau n’acceptait pas ce qui venait de se passer, que dans cette bulle de joie sportive dans lequel il trempait depuis sans doute quelques heures, il n’acceptait ni mon existence ni cette agression brutale qu’il venait de subir, inconscient de la propre brutalité de sa joie. La fille restait ainsi le visage tourné, la joue en feu ; son expression horrifiée prit brièvement des traits enfantins chagrinés. Les gifles nous ramènent toujours à l’enfance, à l’humiliante douleur d’une autorité qu’on ne peut vaincre. Sans doute cela l’aida-t-il à refuser, à effacer de sa mémoire malmenée, la punition qu’elle venait de recevoir. Son regard se fit tout à coup plus lucide et sembla voir pour la première fois la cohorte des supporters exaltés qui continuait à descendre la rue vers la place Saint-Michel. Ses yeux s’écarquillèrent de nouveau, elle leva les bras, ouvrit grand la bouche et se remit à hurler : « ON A GAGNÉ !!! ». Elle se mit alors à trottiner fébrilement vers les supporters, et je la regardais se fondre dans la masse jusqu’à disparaître de ma vue. Elle ne m’avait pas regardé une seule fois, même méchamment, je n’existais plus à ses yeux puisque je n’avais jamais vraiment existé…
Je me souviens m’être dit, en la voyant s’éloigner :
C’est une bête. C’est même pire qu’une bête, car aucun animal n’est capable à ce point-là de se renier…
Personne ne remarqua l’incident. Rétrospectivement, je me dis que si j’avais été quelqu’un de mal intentionné, j’aurais pu immobiliser cette jeune fille, la violer à même le trottoir ou l’étrangler sans que personne ne prête la moindre attention à ce que je faisais. Dans cette demi-heure qui suivit la fin du match, n’importe qui aurait pu faire n’importe quoi en toute impunité…

Encore tremblant de peur et de rage, je repris mon chemin, non sans guetter, dans la colonne qui occupait le centre de la rue, quelque autre possédée susceptible d’en jaillir et de m’imposer la férocité de son besoin d’amour. Mais la foule somnambule était désormais devenue aveugle et ne regardait désormais plus rien que la nuque de celui ou celle qui marchait devant. La traverser pour pouvoir atteindre le trottoir opposé où se tenait le Caméléon ne fut pas une mince affaire. Ma carrure imposante me sauva la mise, et je bousculai ou repoussai sans ménagement toute une rangée de glandus qui se laissèrent faire passivement ou pestèrent pour la forme.
J’arrivai néanmoins fort décoiffé, et couvert d’odeurs de bière et de pizzas à l’entrée du bar, où j’eus le bonheur de constater qu’il s’était grandement vidé, et qu’au fond, autour d’une table, Aurore et ses amies étaient restées là à m’attendre. Avec le recul, je me dis qu’en fait, elles ne m’avaient pas attendu, elles avaient juste oublié de partir…
Les trois grognasses partageaient une hilarité sans doute échauffée par l’alcool, et Aurore, apercevant ma silhouette qui se dressait devant elle, eût l’impression que ce visage lui était familier. Puis son regard s’éclaira et elle me reconnut.
– Oh, Dorian, c’est maintenant que tu arrives ! Tu as vu ? On a gagné !
Ces trois mots me suscitaient depuis quelques minutes une allergie de plus en plus manifeste.
– Oui, ça, pour voir, j’ai vu. Je viens de me faire agresser par une folle.
– Et contre le Brésil, tu te rends compte ? Le Brésil, c’est une des meilleures équipes de tous les temps. 3 à 0 ! Tu te rends compte de la victoire que c’est ?
– Aurore, je viens de te dire que je me suis fait agresser par une folle. Elle m’a sauté dessus, et m’a même griffé le visage…
Quand il y a eu le premier but, franchement, tout le monde était heureux, ça a été une explosion de joie, je n’avais jamais vécu ça. Mais quand le deuxième but a été marqué…
– AURORE ! JE SUIS EN TRAIN DE TE DIRE QUE JE VIENS DE ME FAIRE AGRESSER !!!
J’avais élevé de manière significative le ton de ma voix, ce qui parvint enfin à interrompre le fil de la pensée d’Aurore, si on peut appeler ça une pensée. Elle me regarda avec des yeux incertains qui me renseignèrent sur son taux d’alcoolémie. Puis elle dit :
– On t’a volé quelque chose ? Parce que sinon, t’as pas à t’en faire, j’ai de quoi te payer tes consommations…
Je soupirai puis, répondis d’un ton las :
– Non, on ne m’a rien volé.
– Ah chouette, tout va bien alors ! Mais je t’invite quand même. Tu veux prendre quoi ? Ça ne te dérange pas qu’on reste un peu ici ? Je n’ai pas envie de rentrer tout de suite…
Bien sûr que si que ça me dérangeait, mais d’un autre côté, reprendre le métro jusqu’à chez elle, c’était s’exposer à croiser dans un wagon toute la masse d’abrutis qui se précipitait sur les Champs-Élysées. Les rames seraient tellement bondées qu’il serait impossible d’y entrer. Quand aux taxis, inutile d’y penser, ils devaient être pris d’assaut, et ils le seraient toute la nuit. Je fus donc d’accord pour rester au moins jusqu’à minuit, ne serait-ce que pour pouvoir revenir plus confortablement chez Aurore. Je n’ai pas peur de dire aujourd’hui que ce fut une des plus dramatiques erreurs de jugement que j’ai commises dans ma vie.

Je commençais à ressentir la fatigue de cette longue journée, et me poser dans un bar, aussi sordide soit-il, ne me déplaisait pas totalement. Assis à côté d’Aurore, je la laissais se couler contre moi, sous les regards envieux et aigris de ses amies, dont deux étaient des boudins incasables, et la troisième, Catherine, une fille plutôt jolie et papillonneuse, mais qui n’avait pas cessé depuis ma rencontre avec Aurore, de me faire ponctuellement du regard le muet reproche de lui avoir volé son jouet.
Cette fille avait une influence assez désastreuse sur Aurore, moins belle qu’elle, dont elle avait fait son chaste faire-valoir, jusqu’à ce que sa rencontre avec moi change quelque peu la donne. Séductrice au look sophistiqué, toujours vêtue de manière sexy laissant apparaître un ventre plat au nombril duquel brillait un bijou noir, elle tirait probablement une vanité assez stupide en faisant d’Aurore, elle-même complexée par des formes plus généreuses qu’elle tentait vainement de dissimuler sous des grands t-shirts marrons-gris aux coupes informes, le témoin impuissant et privilégié de ses incessantes conquêtes avec des hommes qu’elle allumait sans complexes sur la piste de danse. C’est en voulant l’imiter qu’Aurore, une nuit, m’avait abordé alors que j’attendais assis sur le muret de pierre qui entourait le dancefloor. Elle avait doucement ondulé devant moi, me lançant un regard provocateur mais au sein duquel un œil exercé, même sous la faible lumière des spots, pouvait déceler une lueur d’inquiétude. Son visage méditerranéen au nez assez fort, ses longs cheveux noirs curieusement raidis par le fruit de métissages complexes, me plaisaient assez. Aurore n’était pas très belle, mais elle avait envie ce soir-là d’être belle et de me plaire à moi en particulier, et cela me toucha, je crois, plus que si elle avait été d’une très grande beauté.
Deux ou trois semaines plus tard, nous étions donc en cet affligeant soir de victoire, sur un petit canapé d’un des bars les plus ringards de Paris, et enfin, après tant de vicissitudes, nous étions ensemble, collés l’un à l’autre, et cela seul comptait à mes yeux, en dépit de la présence irritante de ces trois pouffes qui, selon toutes les apparences, ne parvenaient pas à trouver en elles la délicatesse de nous dire au revoir et de nous laisser seuls.
Les doigts d’Aurore couraient sur ma tempe, puis sur mon menton, et elle dit alors, avec un sourire ému :
Oh, toi tu t’es rasé en revenant chez toi. C’est chou !
– Non, c’est normal quand on est ensemble d’avoir des attentions l’un pour l’autre, tu ne trouves pas ?
lui répondis-je sur un ton enamouré.
Si, bien sûr. Par contre, tu t’es coupé, en te rasant juste là ! dit-elle en posant son doigt sur la griffure que m’avait faite la supportrice folle.
Je lui décochais un regard noir. Elle en eût conscience et demanda :
– Quoi ?
– Rien.

Je la pris dans mes bras et je l’embrassai. Il y a ainsi, un peu partout, des filles qui ne sont bonnes qu’à être câlinées, et après tout, ce n’est déjà pas si mal…

Bientôt, minuit approchant, je lui dis à l’oreille :
– Il va falloir songer à se rentrer. Tu n’habites pas loin, mais vu la foule qu’il y a, il faudra peut-être laisser passer plusieurs rames. Ce serait bien de partir maintenant…
– Maintenant, là ? Tout de suite ?… répondit-elle d’un ton paresseux.
– Pas là dans la minute qui suit, mais il ne faudra pas attendre trop longtemps…
– D’accord…
– Tiens, je vais faire un tour aux toilettes. Tu n’as qu’à reprendre un dernier verre…

– Oui, bonne idée…
– Et puis, on rentrera après…
– Oui, c’est ça…
Quand je remontai des toilettes, je trouvais Catherine, la fausse meilleure amie d’Aurore, en train de chuchoter à son oreille. Les yeux rêveurs, Aurore prêtait une attention souriante à ce que lui disait son amie. Lorsque je regagnai ma place, les trois amies d’Aurore d’un seul bond se levèrent et se dirigèrent vers la sortie. Je caressai le fol espoir qu’elles nous lâchassent la grappe, mais elles ne firent que nous attendre dehors, devant l’entrée.
Aurore était un peu alanguie sur le canapé, enveloppée des vapeurs des cigarettes qu’elle enchaînait depuis le début de la soirée et qui laissaient sur elle comme sur moi une odeur écœurante et humide de tabac froid. Se redressant brusquement, elle m’adressa un regard chaud, et avec un sourire quelque peu crispé me dit alors :
Dis donc, Catherine me propose qu’on aille passer le reste de la soirée au River. Ca te dit ? Oh, tu sais, je n’ai pas sommeil, avec ce match, toute cette ambiance, j’ai envie de faire la fête et de danser…
Je sentis un rideau de plomb tomber sur mes épaules. D’un air peiné et fatigué d’avance, je répondis mollement :
– Écoute, Aurore, moi j’ai vadrouillé toute la journée, j’ai quatre heures de train dans les pattes, je me suis levé plus tôt que toi, je suis fatigué, j’ai juste envie d’aller dormir.
Personne t’a demandé d’aller aussi loin, tu aurais pu passer toute la journée avec moi… Et puis, t’es pas marrant, tu te rends compte que c’est la toute première fois que la France gagne la Coupe du Monde ?
– Oui, je m’en rends compte et je m’en fous complètement. C’est avec toi que j’ai envie de passer la soirée, pas avec une meute de supporters.
– Mais on est dimanche soir, il n’y aura pas grand monde au River.
– Ce soir, il y aura du monde partout, Aurore. Et moi, le monde ne m’intéresse pas.
– J’ai envie de m’amuser un peu. C’est quand même pas tous les jours qu’on gagne la Coupe du Monde…
– D’abord, il n’y a pas que lorsque on gagne la Coupe du Monde qu’on s’amuse et heureusement. Ensuite, je te rappelle que toi, personnellement, tu n’as rien gagné du tout ce soir.
– Allez, s’il-te-plait, j’ai tellement envie d’aller danser… Tu es un vrai bonnet de nuit… Ça ne te touche donc pas, toute cette joie autour de toi ?

– Non. Ça me fait horreur !
– Pfff…

Cet infantilisme éthylique commençait à sérieusement m’agacer. Je tranchai :
Écoute, si tu as absolument envie d’aller au River avec les trois connasses qui t’ont foutu cette idée dans le crâne, vas-y, ne te gêne pas. Mais moi, je rentre me coucher. On se voit une autre fois…
– Non !
Elle attrapa ma main.
– J’ai envie que tu viennes.
– Pourquoi faire ? Je vais m’asseoir dans un coin et roupiller.
– Allez, je t’en prie…
– Aurore, c’est moi qui te prie de me laisser aller dormir. Chez toi, chez moi, comme tu veux, mais moi, je n’aspire qu’à dormir, là, tout de suite…
Son regard s’agaça. Elle pinça mon ventre et me dit, avec d’étranges lueurs dans les yeux :
– Tss, tu n’es pas assez sportif, il faut que tu trouves ton second souffle…
Je retirai sa main et répondit froidement :
– On me l’a déjà fait, le coup du second souffle. Et il me semble que tu n’es pas très sportive toi non plus. Tu n’as rien fait de ta journée, moi si…
Aurore se serra alors contre moi et me dit :
– Viens avec moi. Juste pour voir l’ambiance. Catherine m’a dit que l’entrée du River était gratuite ce soir pour fêter la victoire. C’est cool de la part de la boîte, non ?
– Vu que les gens, dans l’état où ils sont, vont lâcher chacun au bar sept ou huit fois le prix de l’entrée, c’est pas si cool que ça, c’est juste malin…

– Oui, mais du coup, on entre, on regarde l’ambiance, et puis si ça ne nous plaît pas, on s’en va…
– Il sera trop tard, il n’y aura plus de métro, et il ne faut pas espérer pouvoir trouver un taxi…
– Il reste les bus de nuit… Il y a une ligne qui laisse juste en bas de chez moi…. Et même une autre qui va chez toi. Les arrêts sont juste à côté… On va juste voir comment c’est, et puis s’il y a trop de monde, on s’en va…
Je me sentis faiblir. Qu’il y ait trop de monde, c’était une certitude, donc si je me fiais à Aurore, nous ne ferions effectivement qu’entrer et sortir. Mais pouvais-je me fier à elle ? Après tout, si elle avait vraiment décidé de rester, même s’il y avait du monde, elle n’insisterait pas autant pour que je vienne, non ? Naïvement, je m’accrochais à cette idée logique, ignorant encore à ce jeune âge qu’il est toujours périlleux de prêter une logique rigoureuse à une attitude féminine…

Nous rejoignîmes les trois connasses, et ensemble nous nous dirigeâmes vers la rue Grégoire-de-Tours, où se trouvait le New Riverside. Une toute petite rue du Quartier Latin, qui voyait se presser ce soir-là une file d’attente comme je n’en avais vu, et qui remontait jusqu’à la Place de l’Odéon. J’avais bien tenté d’avancer :
– Il y a déjà plus de monde qui attend que ce que la salle peut en contenir. On ferait mieux de laisser tomber…
– Mais non, rétorqua Catherine, la salle n’est pas si petite. Elle peut contenir facile 200 personnes.
– 200 personnes ? Tu rigoles ? C’est déjà irrespirable quand il y a 50 personnes le week-end…
– Mais non, c’est toi qui ne supporte personne et qui est un mauvais fêtard ! Tu ne bois pas assez, c’est pour ça.
Toi, ta gueule parce que j’ai bien compris que si on se fait chier à faire la queue derrière ce ramassis de beaufs, c’est à cause de ton idée à la con. Alors maintenant, tu vas la fermer jusqu’à ce qu’on rentre, parce que sinon je t’éclate la gueule contre le bitume direct. Là, ce soir, j’ai envie de tuer quelqu’un, et faut vraiment pas me chercher, vu qu’il n’y a personne autour de moi qui le mérite plus que toi !
Affichant une mimique faussement apeurée, grâce à laquelle elle tentait de dissimuler qu’elle l’était vraiment, Catherine se tut, tandis qu’Aurore, serrant mon bras, me lançait un regard désapprobateur, en me faisant un « Chut » muet …
La situation n’était pas nouvelle pour moi. On me reprochait de gâcher la fête, sans jamais se préoccuper de ce que la fête pouvait me gâcher. Il fallait se soumettre à la folie populaire comme à n’importe quelle autre forme de dictature
Et pourtant, soumis, je l’étais, malgré mes renâclements, car il y a belle lurette que j’aurais dû lâcher ces quatre connes et regagner mes pénates. C’est toujours ce qu’on se dit après. Trop souvent, j’ai lutté contre ma misanthropie, alors que ma misanthropie est connectée à mon instinct de survie. En vieillissant, il n’y a rien que je regrette autant que le temps que j’ai consacré aux autres, à supporter leurs caprices, leurs désirs, leurs névroses, leurs lubies, moi qui ne demande jamais rien, qui prends la vie comme elle vient, qui trouve déjà très doux de se trouver dans la même pièce que la fille qu’on aime. Quand on profite de la vie avec délice, on est perpétuellement parasité par tous les handicapés sociaux qui en sont incapables, tous ceux qui ont besoin de s’ouvrir, d’être considérés, de parler de leurs petites misères inintéressantes pour avoir l’impression d’exister. Et quand, bonne poire, vous leur donnez les pistes à suivre, les philosophies à adopter, les décryptages auxquels recourir pour trouver leur chemin au milieu du flou de leur basse intelligence, ils ne retiennent rien, ils n’apprennent rien, ils n’appliquent rien. Ils se sentent juste temporairement rassurés, et ils reviennent ensuite vers vous à chaque fois qu’ils ont envie d’être rassurés, pour vous ressortir les mêmes plaintes, les mêmes geignardises, les mêmes frustrations, auxquelles vous ne pouvez que rétorquer les mêmes réponses, peut-être en les formulant différemment en espérant que ça fasse « tilt » quelque part. Mais non, car au final, tous ces gens ont besoin d’être tourmentés afin de pouvoir se faire ensuite rassurer, et c’est un engrenage sans fin que certains supposent naïvement être les fondements d’une amitié – et où certaines veulent voir une histoire d’amour. J’ai grandi perpétuellement entouré de gens attendant que je les rassure, alors que nul ne songeait jamais à me rassurer, et que je m’efforçais vainement de les amener à un état d’esprit où ils auraient été, comme moi, totalement débarrassés de cette aliénation que représente le besoin d’être rassuré, une aliénation d’autant plus absurde que nous vivons dans une société bien plus sûre et paisible, sur beaucoup de plans, que celles des siècles passés.
De par cette attention envers les autres, de par ce besoin de me rendre utile dans un monde totalement imbécile où je ne me reconnaissais pourtant pas, je n’ai inspiré au final que du parasitisme, un parasitisme qui trouvait normal de pomper toute mon énergie et mon temps libre, et prenait comme une trahison ou une marque de mépris les rares fois où, pour diverses raisons, je n’avais pas la disponibilité d’esprit dont ils appréciaient tant le réconfort. Ainsi ai-je passé beaucoup de ces dernières années à éjecter un par un ces parasites importuns et égoïstes, qui ne cherchaient au fond de mes yeux que le miroir qui convenait le mieux à leur partie intime de train fantôme.
Aujourd’hui, sincèrement, je ne me laisserais plus embarquer ainsi, je ne me laisserais plus attendrir comme par le passé. Dans une situation semblable, non seulement, je rentrerais chez moi, mais je crois que je profiterais de cette liesse à ma manière. Je chercherais une escort-girl sur Internet, et je passerais quelques heures en charmante compagnie, dans des endroits chers où les joies du bas-peuple sont refoulées à l’entrée. J’y laisserais sans doute une bonne partie de mon compte en banque, mais je vivrais une délicieuse soirée comme j’en aurais initialement eu envie.
Et quand ma compagne si festive me rappellerait le lendemain pour me dire :
– Oh, je me suis amusé comme une folle, tu ne sais pas ce que tu as raté.
J’aurais plaisir à lui répondre, avec un demi-sourire :
– Ne t’en fais donc pas pour moi…

Mais à l’époque, comme je l’ai dit, j’étais un gentil garçon, soucieux d’être un compagnon modèle. Je n’étais pas encore très amoureux d’Aurore, mais je tenais beaucoup à elle. Je n’avais envie ni de la décevoir, ni de lui être infidèle, je craignais même de lui donner l’occasion de se trouver quelqu’un d’autre en l’abandonnant seule dans ce club, sous l’influence désastreuse de ces trois déchets humains qu’elle prenait pour des amies et qui eussent œuvré en ce sens pour le simple plaisir de briser une histoire qui n’aurait vraiment pas pu leur arriver à elles.
Déjà, la manière dont je m’étais adressé à Catherine avait fait d’elle une mortelle ennemie, dont je savais qu’il me faudrait désormais lourdement contrer l’influence mauvaise. Aurore était du genre à toujours être d’accord avec la dernière personne qui a parlé. Déformation professionnelle, sans doute : quand on s’habitue à interpréter les textes des autres, on perd l’habitude de fabriquer soi-même ses répliques. Elle était un personnage avec ses amies, elle en était un autre avec moi, et tout ça aurait pu continuer longtemps ainsi. On ne devrait jamais sortir avec une comédienne…
Mais son statut m’impressionnait. Candidement, je la prenais pour une artiste, alors qu’elle n’était qu’une saltimbanque. Elle fit d’ailleurs, dans le domaine théâtral où elle avait atterri par accident, une carrière relativement brève. Je me disais qu’une fille à la sensibilité artistique pouvait mieux me comprendre qu’une fille qui ne l’était pas, que nos sensibilités seraient plus proches. En vérité, sa sensibilité ne dépassait pas le niveau du comptoir d’un bistrot. Elle aimait cette suintante chaleur humaine de gens paumés qui fuient la cruauté de leur solitude, et qui cherchent une humanité de pacotille pour combler leur grand abîme intérieur ou pour vidanger leurs gonades. J’ai souvent remarqué que les gens qui affirmaient bien fort qu’ils aimaient les autres, ou ce qu’on appelle « les vrais gens », les considéraient en fait comme une sorte de bétail au chevet de leurs besoins. Toute cette envie profonde de se noyer dans la masse résultait d’un enfermement en soi-même, d’une frustration due à de trop fortes attentes des autres, perçus comme une famille parentale censée veiller à leur confort.
Aurore n’échappait pas à ce portrait, elle ne voulait entrer dans ce club que pour se sentir pressée, compressée, tripotée sans malice, pour se sentir fœtus dans cette masse de chair puante, et elle m’y traînait en sachant que c’est là quelque chose qui me répugnait – mais il se trouve que moi aussi, à ses yeux, j’avais la nécessité d’une chair qui compresse, et peu importe alors que cela me plaise ou non que je la suive dans cette déchéance – puisque ça lui plaisait à elle.

Nous attendîmes ainsi longtemps. Heureusement, nous étions en été et il faisait ce soir-là un temps magnifique. Il me semble qu’il n’était pas loin de 2h du matin quand nous sommes parvenus à entrer au Riverside qui, comme je m’y attendais, était bondé. Le vestiaire, totalement plein, était fermé. Il allait donc falloir que je passe cette soirée avec ma veste et mon sac sur le dos. Je m’éloignai un instant vers le bar car j’étais assoiffé par cette longue attente, mais je ne vis pas moins de quatre rangées de buveurs attendant leur tour et harcelant lourdement trois pauvres serveuses débordées. Inutile d’insister, me dis-je alors, autant attendre qu’une partie de ces gros beaufs soit étalée par terre en coma éthylique pour accéder au bar en leur marchant dessus. Je me retournai alors vers Aurore, et constatai qu’elle avait disparu.
Un moment de panique s’empara alors de moi. Je me vis seul et abandonné dans un club plein à craquer de supporters. La piste de danse était totalement recouverte de gens agglutinés comme du riz trop cuit. Je finis par apercevoir, au-delà de la lumière bleutée des spots qui éclairait le bétail humain, Aurore et ses trois connes assises sur le muret opposé de la salle. Je décidai de les rejoindre, mais il me fallait traverser une masse grouillante de poilus déjà ivres qui, tout bonnement ne voulurent ou ne purent me laisser le passage. L’instinct de prédation les avait sans doute poussés à ouvrir le passage à cette chair femelle, dans l’éventualité d’en user par la suite quand elle serait bien imbibée. Mais pour moi, personne ne se dérangerait. J’avais beau dire « Pardon, pardon, je voudrais passer », ce qui ne servait guère à grand-chose vu le volume saturé qui sortait des baffles. Il m’aurait fallu une tronçonneuse pour me frayer un passage jusqu’à Aurore, et j’avoue que sur le moment, l’idée me séduisit, d’avancer ainsi en ouvrant des bustes, en tranchant des bras, en décapitant des têtes, et en trouvant plus délicieux à mes oreilles les cris de douleur qui en résulteraient, plutôt que la rumeur des stades.
Cependant, il me fallait renoncer à ce joli rêve qui m’aurait valu quelques ennuis par la suite, ne serait-ce que parce qu’il est très difficile de trouver une tronçonneuse à Paris un dimanche soir à 2h du matin. De loin, j’assistais, impuissant, à l’encerclement d’Aurore et des trois boudins par un groupes de mâles en rut, suffisamment joyeux et suffisamment ivres pour être prêts à baiser n’importe quoi, même un sanglier s’il s’en était trouvé un dans les parages. Rien ne m’obligeait à subir ce spectacle contre lequel je ne pouvais rien. Plus personne ne me retenait en ce lieu misérable, je résolus de partir. Mais en me dirigeant vers la sortie, loin du bruit assourdissant de la salle, je croisais deux hommes, qui apparemment se connaissaient. L’un d’eux venait juste de rentrer.
Pfiou ! dit-il à son ami qui l’attendait apparemment depuis longtemps, j’ai bien cru que je ne pourrais pas venir. Tu n’imagines pas le temps qu’il m’a fallu pour trouver un taxi. Et il y a une circulation digne des heures de pointe. Je ne te dis pas non plus ce que ça m’a coûté.
– Mais pourquoi n’as-tu pas pris un bus de nuit ? Tu ne serais peut-être pas venu plus vite, mais au moins, tu n’aurais rien raqué.
Eh, j’y ai pensé. Mais il y a je ne sais combien de lignes qui sont suspendues à cause d’incidents, de gens qui font des malaises ou des agressions de chauffeur.
 Mon cœur se serra en entendant cette nouvelle. Il faut savoir qu’avant que Bertrand Delanoë ne soit élu maire de Paris, le bus de nuit était un service particulièrement glauque, mal famé et rendu dangereux par le fait qu’il n’y avait qu’un bus toutes les heures, même le week-end. Quand il arrivait, les gens s’y jetaient comme des brutes, se bousculant et se disputant à coups de poings parfois les places assises disponibles. Il y avait très rarement des contrôles, les blédards des cités le prenaient donc des fois pendant toute la nuit pour chercher la bagarre aux voyageurs. En 2001, Delanoë refit complètement le réseau, réduisit le temps d’attente à une demi-heure en semaine et un quart d’heure le week-end, installa des guérites au terminus de Châtelet et des escouades volantes le long des lignes. Il créa des nouvelles lignes qui desservirent la plupart des villes notables de grande banlieue, ce qui offrait à ceux qui jusque là devaient tuer le temps en attendant le premier métro, la possibilité de rentrer chez eux à toute heure. Tout cela fit que le bus de nuit devint, autant que possible, un moyen de transport relativement sûr.
Mais en 1998, nous n’en étions pas encore là. Le minimalisme du service exerçait une certaine tension sur les voyageurs, tension qui explosait facilement au moindre incident, tant on vit plus mal les ralentissements ou les arrêts forcés d’un bus quand on a passé une heure à l’attendre debout. L’effarante nouvelle de ces contretemps chaotiques ne pouvait que me faire redouter le pire, si par miracle ma ligne fonctionnait encore. Mais même en cela, j’avais peu d’espoir. Elle était à cette époque l’une de celles qui rencontrait le plus souvent de problèmes en temps normal…
Je me retrouvais donc bloqué au centre de Paris, sans espoir de pouvoir regagner mon appartement qui se situait en bordure. Certes, deux ou trois heures de marche soutenue m’aurait ramené chez moi, mais j’étais réellement épuisé après la journée éreintante que j’avais passée, et je me savais incapable d’un tel effort. Rien ne m’empêchait de sortir du Riverside, mais où aller ? Où patienter ? Partout où un bar, un club ou un restaurant serait ouvert (et il n’y en avait pas des tonnes dans ce quartier un dimanche soir), il y aurait une foule de gens beuglant, hurlant, dansant, renversant de la bière sur tout ce qui les entourait. Il n’était simplement pas possible de trouver un endroit paisible à cette heure.
Je restai donc au Riverside, et pourtant, cela m’en coûtait. Je me souviens, en descendant, avoir constaté que le DJ, trouvant sans doute que le public n’était pas assez excité, avait balancé « I Will Survive » de Gloria Gaynor, vieux tube disco qui s’était retrouvé promu hymne de la Coupe du Monde par le biais d’un sponsoring que je ne m’explique toujours pas. Toute ma vie, je me souviendrai de cette meute bestiale, parvenue on ne sait comment à sortir de son immobilisme et tournant en rond sur elle-même au rythme de la musique, comme un disque vinyle sur une platine, tâche pourtant compliquée par la présence, de part et d’autre de la piste de danse, d’épaisses colonnes de pierre sur lesquelles de temps à autres un prolétaire allait se fracasser le nez sans cesser de sourire.
Et au milieu de cette soupe masculine infâme où les grumeaux s’accrochaient les uns aux autres, jaillissait d’un chœur de voix rauques et discordantes, avec toute la force et la gouaille d’un chanteur skinhead clamant sa haine des Juifs :
– LA LA-LA LA LA LALALALALALA LA-LA LA…
LALALALALALALALALA…
LA LA-LA LA LA
ET 1, ET 2 Et 3 ZÉRO !!!
C’était plus que mes nerfs n’en pouvaient supporter. J’aurais pu profiter de cet effet de rotation pour tenter de rejoindre ma compagne. Il me semble que si j’avais pu me blottir contre elle, tout cela aurait eu moins d’horreur à mes yeux. Mais l’aurait-elle seulement accepté ? Le code de virilité m’obligeait plutôt à aller la chercher, la ramener coûte que coûte et nous faire sortir de cet enfer, quitte à lui balancer des claques si elle n’était pas d’accord. Mais ces manières-là, ne m’ont, je crois jamais convenu, même s’il y a des femmes qui ne vous croient amoureux que lorsque vous perdez tout sens de la mesure envers elle… Et puis, je sentais que la rejoindre, la retrouver n’était plus aussi important pour moi depuis quelques minutes. On peut dire ce qu’on veut, mais l’amour se nourrit du respect, et quand on ne peut plus respecter la femme qui vous plonge dans des situations pareilles, on ne peut plus éprouver grand-chose pour elle… Il n’est alors plus d’autre sentiment qu’un mépris souverain, teinté de dégoût.
Ma jalousie née à peine un quart d’heure plus tôt était déjà morte. Aurore pouvait bien faire ce qu’elle voulait, l’urgence pour moi était de trouver une échappatoire quelconque pour fuir ces atavismes odieux de l’ère préhistorique qui bouchaient mon horizon. Soudain, mes yeux, qui cherchaient désespérément quelque chose sur lequel se poser et qui ne soit pas hideux, aperçurent le petit escalier qui montait vers les toilettes. Les toilettes, bien sûr ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?…

Il y avait bien évidemment une file d’attente assez longue pour s’en servir, mais la plupart des gens étant des hommes qui évacuaient brièvement par en bas ce qu’ils avaient bu dix minutes plus tôt par en haut. Il n’y avait pas trop encore de vomissements. La file avançait assez vite. Il y avait deux W.C. situés l’un en face de l’autre, en théorie l’un pour les hommes l’autre pour les femmes, mais en cette soirée d’affluence, la clientèle était presque exclusivement masculine, et les deux W.C. étaient utilisés par tout le monde. Ce fut d’ailleurs celui des femmes qui m’échut, après quelques minutes d’attente.
Je refermais la porte derrière-moi, tirai le verrou, puis je rabattis le couvercle de la cuvette, et m’assis dessus. Enfin, au calme ! Je constatais que le son de la salle était très lointain, très assourdi, ce qui contribuait à ma sérénité. Je n’avais pas songé à ramener un livre, mais j’avais dans mon sac mon baladeur CD, une paire d’oreillettes, des piles de rechange et un petit classeur contenant pas moins d’une trentaine d’albums. Je sortis ce petit matériel et me plongeai dans ma musique, tout en maintenant le son suffisamment bas pour qu’on ne l’entendit pas de l’extérieur.
Au début, il y eut de nombreuses personnes qui, doutant d’une présence derrière la porte fermée de ces WC, pressés par une vessie anormalement sollicitée, secouèrent vainement le loquet de la porte. Mes yeux captaient cette agitation et je répondais alors, sans réel souci d’être entendu :
– Occupé !
Il est évident qu’en d’autres circonstances, je n’aurais pas pu squatter ainsi les toilettes d’une boîte de nuit sans finir par m’en faire déloger, encore moins s’il n’y avait pas eu un deuxième W.C. accessible. Mais le contexte était si exceptionnel, les gens tellement abrutis par leur désir de faire la fête et de se saouler, qu’au final, au fur et à mesure, tous les supporters ayant fait au moins une fois une visite aux toilettes, chacun s’habitua à ce que la porte derrière laquelle je me trouvais était perpétuellement close.
Pourtant, au bout de quelques heures, alors que je m’endormais doucement en écoutant ronronner dans mes oreilles le nouveau Massive Attack, des coups brutaux furent donnés à la porte des toilettes, tandis qu’une voix qui m’était familière hurla :
– Holà ! Y’a quelqu’un là-dedans ! Ça va ? Vous vous sentez bien ?
Je reconnus la voix du patron du Riverside. Aïe ! Ce n’était pas bon, ça, parce qu’il me connaissait et savait que j’étais un habitué. Je pris une fausse voix et un accent populaire, et je répondis :
Oui, tout va bien, v’z’inquiétez pas, m’sieur ! J’suis pas malade ! C’est juste que je fais caca, et je suis constipé, alors je pousse, mais ça sort lentement ! Là, vous voyez, c’est dehors à 60-70%, faut juste que je pousse encore un peu et ça sera bon ! J’entendis des rires éclater tout autour, ce que j’avais bien évidemment voulu provoquer pour dégoupiller la situation. Je savais que ça ne plairait pas au patron, et qu’il n’insisterait pas. D’un ton d’ailleurs colérique et humilié, il me lança à travers la porte :
– Dépêchez-vous, car vous n’êtes pas tout seul ici !
– Oui, oui, m’sieur, j’comprends, j’comprends !

Il faut toujours dire « Je comprends » aux gens qui ne peuvent pas comprendre, je ne connais pas de meilleur moyen de s’en débarrasser.
Après cela, j’entendis quelques plaisanteries fuser depuis l’autre côté de la porte, mais je me gardais bien d’y répondre, je remis mes oreillettes, et je continuais peinard à écouter ma musique. Je n’eus plus aucune visite. Il était désormais admis par tous que les W.C. où je me trouvais étaient fermés. Je n’en demandais pas plus…
Je n’avais pas pris ma montre, ce soir-là. Je perdis peu à peu la notion du temps. Les heures passèrent, les albums se succédèrent dans mes oreilles, je commençais à me sentir mieux, presque reposé. Après quelques heures de somnolence, je me retrouvais non pas frais comme un gardon, mais indéniablement moins épuisé. Psychologiquement, c’était un peu mon second souffle, je m’enfonçais dans une sensation douce qui me servait de transe. Pour la première fois, je repensais à cette course d’endurance que j’avais faite au collège bien des années plus tôt, et qui m’avait valu un 20/20 tellement décrié. À nouveau, je me retrouvais dans une épreuve d’endurance, ou l’important n’était pas d’aller au rythme des autres, mais d’arriver seul jusqu’au bout…
Au bout de quoi ?
Au bout de la nuit ?
Au bout de l’ennui ?
Au bout d’une histoire d’amour ravagée à coups de ballons ?
Au bout de l’échec, plutôt. De l’échec total, en fait. De l’amour, de la fête, du sport, et de ma vie sociale. Tout est perdu d’avance, l’essentiel, c’est de se défiler à temps, de quitter le navire avant même que les rats n’y pensent…

À un moment, l’album que j’écoutais s’arrêta, et je constatai que plus aucun son ne me parvenait de la salle. Une grande joie envahit mon cœur. Enfin, c’était fini ! Enfin, j’étais arrivé au bout. Je m’accordais à moi-même un 20/20 bien mérité. Une fois tous les quinze ans, ce n’est pas du luxe…
Je rangeai mes affaires, j’ouvris la porte, et je descendais lentement l’escalier qui menait à la piste de danse. Aurore serait-elle là ? Peut-être dans les bras de quelqu’un d’autre ? Quelle importance, au final ? Un coup de poignard de plus ou de moins, ça n’empêchait pas qu’on soit au petit matin, et que j’allais enfin pouvoir rentrer chez moi…
Silencieusement, j’arrivai sur la piste de danse, sous des spotlights qui continuaient à tourner en vain sur le silence, certaines gélatines de couleur étaient tombées à terre, brûlées par la chaleur, et la salle se retrouvait fort bien éclairée, le sol couvert de gobelets vides et de vomi séché. Il restait moins d’une dizaine de personnes éparpillées, leur silhouettes chancelantes dans l’attente illusoire de la dernière évaporation de leurs ivresses.
Au fond, sur le muret opposé, les silhouettes de Florence et Caroline étaient avachies, leurs visages déjà naturellement crétins rendus incroyablement las par l’abrutissement de l’alcool. Plus fraîche, Catherine était dans les bras velus d’un rouquin qui dormait sur son ventre. Elle fut la première à me voir, et elle eut un sourire mauvais qu’elle accompagna d’une exclamation pleine de rancœur :
– Ha !
Seule au milieu de la piste, Aurore me tournait partiellement le dos, et cherchait avec inquiétude quelque chose ou quelqu’un autour d’elle, avec une tension nerveuse qui ne m’apprenait que trop bien qu’il n’y avait pas si longtemps que ça qu’elle s’était aperçue de mon absence…
Lorsque Catherine lança son exclamation, Aurore se tourna vers elle, puis, suivant son regard, se retourna vers moi. Ses cheveux défaits, collés par la sueur et la bière, partaient en tous sens, différentes tâches souillaient son pantalon, le tee-shirt en était sorti et froissé. J’eus l’impression par transparence que l’une des bretelles de son soutien-gorge avait été baissée. Son regard, ralenti par l’alcool, s’efforçait déjà de chercher l’expression qui convenait en de telles circonstances :
– C’est toi ? dit-elle enfin d’une voix traînarde, comme s’il avait pu s’agir d’un autre. Elle ajouta :
– Je croyais que tu étais parti.
– On ne cherche pas du regard quelqu’un qu’on croit parti…
Ses yeux vacillèrent un instant, elle s’approcha de moi, gênée :
– Je me suis fais du souci.
– Et tu l’as noyé dans l’alcool ?
– Ou t’étais ?
– Aux chiottes.
Elle leva les yeux au ciel.
– D’accord, mais avant ?
– Avant, j’étais encore aux chiottes, et avant cela, j’étais déjà aux chiottes.
Puis avisant l’heure qu’il était sur l’horloge qui se trouvait au-dessus du bar, j’ajoutai : – J’ai passé cinq heures assis sur un siège des toilettes, à écouter de la musique, si tu veux savoir.
Catherine avait repoussé sa conquête de la soirée, et s’était levée puis avancée vers moi, afin de profiter de la dispute qu’elle avait si savamment orchestrée.
Cinq heures assis sur la cuvette ? Waah, quelle soirée d’enfer ! Tu aurais dû carrément plonger dedans, ça aurait été plus drôle.
J’aurais eu trop peur de t’y croiser, répondis-je sèchement. Par ailleurs, j’aimerais avoir une conversation personnelle avec ma copine, si tu n’y vois pas d’inconvénient.
D’un air provocant, elle me répondit :
Mais tu sais, Aurore, elle me dit toujours tout.
– Oui, justement parce que je ne tolère pas ta présence, et estimes-toi heureuse qu’il en soit ainsi, car sinon elle n’aurait plus grand-chose à te raconter. Est-ce que tu peux retourner à ton banc, maintenant, ou tu veux que je t’y ramène moi-même ? Ce n’est pas ta trouvaille du jour qui m’en empêchera…
D’un geste, je désignais le rouquin qui s’était affalé en ronflant sur la place où Catherine était assise… Celle-ci me jeta un regard mauvais, puis regagna sa place et releva son nouvel homme de ses faibles forces.
– Il ne faut pas lui en vouloir, me dit Aurore. Elle est toujours agressive quand elle a bu. Mais c’est une chic fille, tu sais ?
– Oh, je n’en doute pas un seul instant, sur un ton qui laissait entendre le contraire.
– Pourquoi t’es-tu enfermé dans les toilettes ? me demanda-t-elle brusquement.
La vraie question eût été surtout de me demander ce que j’aurais pu faire d’autre. Mais il était tard, je n’avais pas envie d’une scène, qui, en plus, aurait satisfait Catherine. Du fond de ma mémoire jaillit alors une réponse que j’avais déjà utilisée et qui avait fait ses preuves.
– Parce que je ne pouvais pas rentrer chez moi.
Aurore est restée silencieuse quelques secondes, puis me dit avec un air de sincère compassion :
– Je suis désolée, je regrette de t’avoir emmené ici, je pensais vraiment que tu allais t’amuser…
– Non, c’est faux. Tu n’as jamais supposé un seul instant que j’allais m’amuser. Tu voulais juste avoir tout ton petit monde autour de toi : tes copines, les autres habitués de la boîte et moi. Et puis tous ces inconnus dont la joie n’est communicative que parce qu’elle n’a pas d’autre raison d’être, parce qu’elle ne reflète aucune joie personnelle. C’est du décor, du costume, comme au théâtre. Tu connais bien le sujet, n’est-ce pas ? Le décor, quand tu le mets sur une scène, tu ne lui demandes pas son avis ? Le costume du XIXème siècle, quand tu veux jouer du Feydeau, tu ne lui demandes pas si le texte lui plait ? Et bien ici, c’est pareil. Sauf qu’on n’est pas des meubles, ni des vêtements. Je n’ai pas envie, moi, de faire partie d’un décor. Je n’ai pas envie d’être un meuble qu’on transporte pour justifier un intérieur. Et puis il ne faut pas se mentir, pour tous les gens qui étaient là, toi aussi, tu n’étais rien de plus qu’un meuble aléatoire, une minuscule partie du décor de leur défoulement. Je me suis fait agresser dans la rue pour la même raison pour laquelle tu m’as traîné ici : parce qu’on a besoin de ma présence numéraire pour se forcer à faire la fête, pour entretenir l’illusion, pour nourrir l’hystérie. On a besoin des autres, et pourtant même les autres ne suffisent pas, il faut encore s’exploser le crâne avec l’alcool, se rendre minable, tout pour oublier qu’on n’est pas vraiment heureux, qu’on n’a pas envie de faire la fête, qu’on s’en branle complètement du ballon rond et de la France, et qu’on se force à s’amuser parce qu’on n’est plus capables de partager quoi que ce soit avec les autres, même pas une véritable envie d’être ensemble. Tout ça c’est du faux, du toc, des conventions sociales et de la frustration individuelle, c’est la fourmilière qui se défoule pour tenter d’oublier qu’elle n’est rien de plus qu’un foutu tas de fourmis !
Y’a qu’une chose que je voudrais que tu rentres dans ta caboche, c’est que les gens font ce qu’ils veulent, toi-même tu fais ce que tu veux, mais moi, je ne veux rien avoir à faire avec ça. Est-ce que c’est si dur à comprendre ? Moi à la base, je voulais passer la soirée avec toi, rien qu’avec toi, parce que j’en ai rien à foutre qu’on soit les rois du ballon. Toi non plus, d’ailleurs, tu n’en as rien à foutre, mais te noyer au milieu des autres était plus important pour toi que de t’isoler avec ton homme. Moi, je passe après, moi je peux attendre, n’est-ce pas ? Et maintenant que tu commences à dégriser, dis-moi, il va t’en rester quoi, de cette soirée ? Déjà, vu l’état dans lequel tu t’es mise, est-ce que t’en as pas déjà oublié la moitié ???
Je me tais soudain, car Aurore ne répond rien, et parce que cette logorrhée soudaine, évidente pour mon cerveau bouillonnant de colère, l’est moins pour le sien encore embrumé par l’alcool. Son visage affiche d’ailleurs une expression d’impuissance absolue, elle n’a rien à répondre, rien à rétorquer, je suis sûr qu’elle trouve que j’ai raison, mais si la France gagnait une autre Coupe du Monde demain, elle referait la même soirée… Il n’y a pas d’espoir, il n’y a rien à attendre. C’est juste le genre de filles, comme j’en ai déjà trop croisé, qui finissent par se dire : « Ah, mais pourquoi est-il aussi compliqué ? »
Lassé, je laissais tomber :
– Bon, écoute, ce n’est pas grave, tout ça. Je vais rentrer chez moi.
Non ! dit-elle soudain, avec une vivacité qui m’émut. Non, enfin… C’était prévu que tu viennes chez moi, t’as amené toutes tes affaires, t’as supporté cette soirée, on avait prévu de passer trois jours ensemble non ?
– Si…
– On les passera quand même. Tu veux bien ?
– …
– Tu veux bien ?
– Je suis fatigué, Aurore.

– On rentre tout de suite, alors. D’accord ?
Je me sentais tiraillé, mais après tout, s’il y avait une chance que cette soirée ne nous déchire pas, s’il y avait une seule chance pour oublier cette épouvantable nuit avec deux ou trois jours de câlineries intimes, il me fallait la tenter. Pourtant, je me faisais violence, j’avais surtout envie de me claquemurer chez moi et de ne plus voir personne pendant trois mois. Mais que tout s’arrête comme ça entre Aurore et moi, pour de telles broutilles, ça me chagrinait. Malgré les évidences, ça me chagrinait…
– D’accord. Mais vraiment tout de suite, alors, parce que là, je commence à tomber de sommeil.
– Oui, oui, je dis au revoir aux filles et on y va…
Elle rejoignit ses amies, tandis que attendant dans mon coin, et peu désireux de saluer ces pouffes, je regardais mon reflet en sombre dans la vitre teintée de la cabine du DJ désormais vide. Je n’avais pas l’air si fatigué que ça par rapport aux gens qui m’entouraient. Mon séjour aux toilettes m’avait indéniablement délacé les nerfs. Même la griffure de la folle qui m’avait agressé commençait déjà à se cicatriser. Je me disais : demain, tout cela n’aura été qu’un mauvais cauchemar, tiens encore un peu, bientôt tout redeviendra beau, tu verras…
Détournant la tête, je regardai alors Aurore revenir vers moi et mon cœur battait en la voyant approcher, ce cœur d’homme stupide toujours enclin à pardonner, toujours prêt à croire qu’un jour la femme qu’on aime et qu’on pare de toutes les qualités comprendra la véritable nature de l’amour qu’elle nous inspire. Pauvre Aurore… A ce moment-là, quand tu gambadais vers moi, avec tes cheveux défaits, tes vêtements tâchés, je t’aurais presque demandée en mariage, ça aurait changé ta vie et la mienne, mais de nous deux, en premier, c’est toi qui a parlé :
– En fait, Catherine nous propose d’aller prendre un petit déjeuner au « Old Navy », qui va rouvrir d’ici un quart d’heure.
Je restais à la regarder, interdit, n’osant pas croire ce que je venais d’entendre. Elle poursuivit :
– J’ai vraiment trop faim, tu sais ? J’ai rien mangé depuis hier soir. Toi aussi, tu dois avoir faim non ? Surtout que tu n’as même pas bu, toi. Et au « Old Navy », ils servent des petits déjeuners avec un chocolat qui…
– Aurore…
Oui, je sais ce que tu vas me dire, mais Guillaume – Guillaume, c’est le mec de Catherine. -, il s’est réveillé, il se sent beaucoup mieux, et en fait, il pourra nous raccompagner en voiture après. Ça ira plus vite en voiture, n’est-ce pas ? Bon, tu me diras qu’il n’est peut-être pas vraiment en état de conduire, mais je ne suis pas très loin d’ici, et s’il prend un bon café…
– Aurore ! Je rentre chez moi ! Ça fait des heures que je veux rentrer chez moi ! Ça fait même des années que je veux rentrer chez moi, si tu veux savoir ! Alors va prendre ton petit déjeuner, fais-toi raccompagner par qui tu veux, mais moi, je rentre chez moi ! Définitivement !
Je l’ai plantée là, et je suis parti, d’un pas ferme et sans regret, pleurant en vain les ultimes lambeaux de ma dignité bafouée.

Dans le métro, curieusement, il y avait moins de gens qu’on ne pouvait s’y attendre. Les plus bourrés s’étaient sans doute fait ramener par les autres, beaucoup devaient sans doute encore cuver quelque part cette victoire qui ne les concernait pas. Au petit matin, le soleil s’est levé sur les reliquats d’un soir de débâcle, les trottoirs étaient jonchés de drapeaux abandonnés, de crécelles, de bouts de perruque, d’accessoires divers qui n’avaient jamais eu d’autre valeur que celle des sommes qu’elles servaient à extorquer. Dans les couloirs de la station Invalides, un fêtard solitaire, coiffé d’une moumoute bleu blanc rouge frisée, croisa mon chemin à la hauteur du grand tapis roulant. Il en arrivait au moment où je m’apprêtais à le prendre dans le sens inverse. Il me regarda alors avec une expression de crétin et se mit à chanter :
– Et 1, et 2 et 3-Zéro ! Et 1, et 2 et 3-Zéro !
Il attendait visiblement que je chante en chœur avec lui. Il me fixait avec cet espoir insensé, sans se rendre compte que je pleurais, que des larmes s’écoulaient sans fin de mes yeux depuis que j’avais quitté le Riverside, et du coup comme il ne regardait pas devant lui, il perdit brusquement l’équilibre au moment où le tapis roulant le déposa sur le sol de la station. Il bascula alors en avant, et tomba lourdement tête la première. Je l’entendis hurler puis crier :
– Aahh ! De l’aide ! Aidez-moi ! Je vous en prie ! Aidez-moi à me relever !
Mon tapis roulant m’amenait dans la direction inverse, il m’aurait fallu courir à contresens pour rejoindre cet imbécile. Je cherchais en vain au fond de mon cœur la motivation qu’il me fallait pour ne pas le laisser agoniser sur le bitume, et je ne la trouvai pas.
Aussi, je me détournai et regardai droit devant moi, afin que la même mésaventure ne m’arrive pas. Tandis que lentement le tapis métallique me transportait jusqu’à ma correspondance, je me suis dit, essuyant mes yeux avec un vieux mouchoir en papier trouvé au fond d’une poche, cherchant en moi de quoi nourrir un dernier sourire de consolation :
– Je rentre enfin chez moi.

Ma relation avec Aurore n’a évidemment pas survécu à ce 12 juillet 1998. Mais je ne dirais pas plus de mal à son sujet, car sa façon un peu légère de voir la vie l’a un jour mise dans les bras d’un autre homme qui voyait la vie de manière encore plus légère, et qui lui a fait vivre les pires tragédies que peut connaître une femme.
Je l’ai croisée cinq ou six ans plus tard, dans un autre lieu nocturne où je tenais un stand de disques. Je ne l’avais pas vue depuis notre rupture. Elle avait énormément grossi, à cause d’un lourd traitement d’antidépresseurs qu’on lui avait donné, suite à un avortement particulièrement traumatisant. Elle était ce soir-là ivre morte, affalée par terre, dans son vomi, et sa carcasse à demi-consciente était amèrement disputée par le videur de la salle, qui voulait la faire évacuer par le SAMU, et par un quinquagénaire vicelard que je pris d’abord pour un ami à elle, mais qui en fait était un inconnu souhaitant seulement qu’on l’aide à embarquer cette proie facile dans sa voiture. Je mis tout le monde d’accord en disant que je la connaissais, que je savais où elle habitait et que je la raccompagnerais moi-même avant de rentrer chez moi. On me crut d’autant plus sur parole qu’Aurore, m’apercevant dans une demi-lucidité penché sur elle, reconnut confusément ce fantôme d’un passé plus reluisant. Elle s’accrocha à mon cou, et se mettant à pleurer comme une enfant, soufflant sur mon visage son haleine infecte, elle beugla avec un infini désespoir :
– Pardonne-moi ! Je ne voulais pas te faire de mal ! Je ne voulais pas te faire de mal !…

(Paris, 12-15 juillet 2018)

4 commentaires sur « Un Soir de Débâcle »

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