Voyage À Mortcerf

La Traversée des Apparences #8 ————————————————————————————————————————————————-

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Me voilà reparti pour un trou perdu de la grande banlieue parisienne, après presque un an et demi à la négliger. Quelques vaines tentatives en Essonne et dans le Val d’Oise, dont le résultat ne m’a pas satisfait sur le moment, et puis le manque d’envie, tout simplement, la difficulté à m’abandonner à ce type d’errance contemplative alors qu’intérieurement, je traversais une longue période de tourment amoureux, dont je n’ai guère parlé, me contentant de m’isoler davantage chez moi, mais qui m’ôtait toute espèce d’envie, toute velléité de démarche.
Il me fallait reprendre contact avec cette nature, cette rusticité, qui est celle dans laquelle j’ai grandi et qui sera très probablement celle où je finirai mes jours, dans une solitude que j’espère apaisante. Oui, peut-être que chacun de mes vagabondages photographiques est un séjour initiatique vers la vieillesse et la mort. D’ailleurs, je me plais à fixer l’érosion du temps sur des objets d’un autre âge. La nature qui ronge, le béton nouveau qui écrase les vestiges, les vieilles bâtisses décrépites et craquelées, tout ce qui témoigne que les édifices meurent aussi, que les arbres souffrent, que la vie s’en va au-dehors comme au-dedans de moi, qu’il n’y a pas d’issue, pas d’échappatoire, rien qu’un linceul de rêves voilé sur un cadavre insomniaque.
Alors pour une fois, jouons le jeu : franchissons une bonne fois pour toutes les limites du rationnel. Allons au-devant de la mort… Allons à Mortcerf !
C’est évidemment en Seine-et-Marne que nous trouverons cette bourgade. Ni ville, ni village, Mortcerf est en effet un bourg à peine vivant, néanmoins desservi par une gare. Pour s’y rendre, il faut prendre le train en direction de Coulommiers, et descendre deux stations après Tournan, une des dernières véritables villes de la Seine-et-Marne. Après cela, à l’est, c’est la campagne, mais une campagne déserte, à peine cultivée, parfois traversée de quelques voitures peu empressées. Mortcerf est par là.
Je m’y suis rendu par une fin d’après-midi relativement radieuse, qui faisait suite à presque une semaine de pluie diluvienne ininterrompue. Le sol était détrempé, l’air humide, la verdure florissante, tandis que les murs autour de moi suintaient de gouttes noirâtres descendues du toit. On eût parfaitement pu croire que Mortcerf revenait d’une inondation, et était restée de longues semaines engloutie sous les flots.
Je suis d’abord parti de ce postulat : le village englouti. Il allait me falloir travailler à mettre en valeur une certaine couleur glauque, au sens premier du terme : une couleur verdâtre un peu écœurante, une sensation liquide, mais d’une eau croupie qui cache sa putréfaction sous sa surface. Il me fallait un effet très légèrement flouté, aussi, à de rares exceptions, je me suis refusé à utiliser le sharpening, le soulignement des traits, dans le traitement de l’image. Avec le verdâtre, j’ai joué des surfaces blanc-gris, avec quelques textures jaunâtres, ou quelques rayons de soleil aux couleurs modérément saturées. J’ai recherché des effets argentés, voire métalliques, pour renforcer l’aspect luisant, mouillé, de surfaces neutres. En voyant ces photos, il serait aisé de penser qu’elles ont été prises un jour de pluie. Or, ce dimanche-là, il n’est pas tombé une seule goutte.
En ce sens, je me suis montré intuitif, car, je l’apprendrai plus tard, le nom « Mortcerf » n’a rien à voir avec la mort d’un cerf, mais relève d’une déformation phonétique du nom romain du bourg qui était Mauressart, ce qui en fort vieux gaulois signifiait quelque chose comme « marais défriché ». Il est donc très probable que Mortcerf fût bâti au-dessus, ou à côté, d’un ancien marais, et donc que le bourg est né véritablement de l’humidité, pour ne pas dire de la fange.
Selon mon habitude, je n’ai pas visité Mortcerf de fond en comble. Je n’avais d’ailleurs guère plus d’une heure pour improviser ce travail, le temps d’attendre que mon train arrive. J’ai donc erré un peu n’importe où, et j’ai pris ce jour-là 67 photos, sans chercher à y insuffler un ordre ou une logique, photographiant juste lorsque je sentais mon œil attiré par une configuration particulière. De ces 67 photos, j’ai tiré la trentaine de clichés que vous trouverez ci-dessous, et que j’ai réordonnés selon une certaine progression, souvent conforme à ce qui fut mon véritable trajet, mais d’autres fois rassemblés en certaines thématiques. Je vous propose, par ce biais, de visiter Mortcerf à ma façon, qui ne sera bien évidemment ni académiquement touristique, ni outrageusement réaliste, ni spécialement appréciée de ses habitants, mais c’est là le cadet de mes soucis.
Voyons d’abord le plan.

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Vous avez là toute la partie ouest de Mortcerf. La partie est n’est pas tellement plus touffue. L’endroit se détache d’un hameau ou d’un lieu-dit par la seule grâce de quelques rues adjacentes aux tracés recroquevillés. A la base, une seule véritable rue : la rue de la Gare qui, en montant, devient la rue Max Neraud. Cette dernière aboutit, au terme d’une montée assez raide, sur la place de la mairie.

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Cette longue rue centrale est cernée tout du long par de très vieilles maisons, la plupart centenaires, sinon plus. Plus on avance vers la mairie, plus ces maisons laissent la place à des pavillons plus récents. En poursuivant vers l’est, la ville m’a semblé essentiellement pavillonnaire, les commerces y sont rares. La place de la mairie, elle-même, n’est guère vivante, et n’a d’ailleurs de place que le nom. C’est en fait une sorte de carrefour qui paraît imposant dans ce minuscule village, mais qui ne serait guère notable dans une ville ordinaire.

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Comme on peut le voir sur cette photo, le croisement qui fait face à la mairie est encombré de divers balises et panneaux de signalisation dont on entoure les chantiers ou les travaux souterrains. Or, ce qui est cocasse, c’est qu’il n’y a strictement aucun chantier à cet endroit. Les cantonniers auraient-ils laissé leur matériel sur place, manquant d’espace de stockage pour les ranger ? La mairie a-t-elle souhaité les installer pour sécuriser ce qui est très probablement le croisement le plus dangereux du bourg ? Le mystère reste entier, mais il faut bien avouer que tous ces bouts de plastique rouge sont du plus mauvais effet sur le paysage.
On remarquera également que cette place est aussi celle de l’église Saint-Pierre, une église par ailleurs architecturalement assez étrange, à mi-chemin entre une maison de Schtroumpfs et un scarabée.

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Cette église-là ne respire pas la joie de vivre. Les vitraux y sont ténébreux et protégés par des barreaux. L’église elle-même est cernée de barrières métalliques au style plutôt martial sur lesquelles est frappé un blason qui doit représenter les armoiries de la ville, mais qui, ma foi, pourrait fort bien coller à un groupuscule néo-nazi. Il faut dire qu’avec les croix pattées (dites aussi croix de fer), on a très vite un petit côté IIIème Reich, merveilleusement sublimé par les deux épées qui s’entrecroisent.

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Comme si l’ensemble n’était pas assez inquiétant, on a choisi, chose rare, d’accoler directement à l’église le monument aux morts, qui avouons-le, est un pur chef d’œuvre d’art fasciste : colonnades romaines, plaques de marbres, flammèches dorées au-dessus des poteaux de la barrière : Hitler eût volontiers glapi d’extase à la vue de ce chef d’œuvre viril de l’art patriotico-tumulaire (ne souriez pas, c’est le terme officiel).
J’attire néanmoins votre attention sur la grande sagesse des Moressartois (C’est aussi le terme officiel pour désigner les habitants de Mortcerf) qui, après avoir pleuré une cinquantaine de leur pioupious à la fin de la Première Guerre Mondiale, se sont débrouillés pour n’en sacrifier que cinq à la Deuxième, et seulement deux durant la guerre d’Algérie.

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J’aurais bien voulu explorer cette église si peu accorte, ne serait-ce que pour vérifier si on y trouvait des dévots en uniforme, mais hélas, elle était fermée en ce dimanche. La porte close ne promettait ni horaires de messe, ni catéchismes pour ados sur la mauvaise pente. On eût pu croire l’église abandonnée, s’il n’y avait eu, punaisée à même le bois, une très étrange annonce pour accueillir le nouvel évêque du canton. Et si je m’attendais cyniquement à visiter une authentique église néo-fasciste, je pus d’ores et déjà abandonner cette idée. En effet, cette église cernée de croix de fer et d’emblèmes germaniques dépend, selon toutes les apparences, d’un évêque d’origine juive !

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Et après, on va dire que les mentalités n’évoluent pas à la campagne… Si ce n’est pas de la modernité, et de l’ouverture au multiculturel, ça…
N’étant pas toutefois persuadé qu’il n’y ait pas d’autre issue, j’ai tenté de faire le tour de l’église. Derrière, on pouvait apercevoir un immense parc qui était assez curieusement fermé, ce que j’ai regretté car il avait l’air assez spacieux. Étrange bourgade, où les églises et les parcs municipaux ferment les dimanches et jours de fête…
Par contre, une immense croix de pierre se dressait derrière l’église, et en étudiant une certaine perspective, j’ai pu la faire coïncider avec la rosace de l’arrière de l’église, recréant ainsi le symbole féminin, dans une tentative, moyennement convaincante mais bienvenue tout de même, d’exorciser cette austère pierraille religieuse.

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En continuant à faire le tour complet de l’église Saint-Pierre, j’aperçois l’arrière d’une très étrange maison située à sa droite – une maison que l’on peut apercevoir sur la droite sur la photo de la Place de la Mairie un peu plus haut. Étant isolée de la rue par un muret, cette maison sise pile en face de la mairie cache un secret inattendu : elle est construite à l’envers par rapport aux autres propriétés de la rue. Ce que l’on aperçoit depuis la Place de la Mairie – et donc sur la photo précédemment citée -, c’est son arrière. Donc, revenant par l’autre côté de l’église, j’étais à même d’en apercevoir le fronton. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette bizarroïde maison orange est une incongruité architecturale que n’aurait pas renié la Famille Addams.

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L’entrée se situe sur la gauche, via le petit escalier. Au centre se dessine quelque chose qui ressemble terriblement à une tourelle médiévale. Notez aussi l’espèce de lampadaire greffé sur la gauche, et la petite cahute au toit de briques à demi-écroulées sur la droite. J’ai rarement vu un collage aussi hétéroclite. La couleur elle-même n’est nullement exagérée : ce « manoir » est (mal) peint dans des tons à la fois pastels et oranges, et cela évoque les couleurs de certaines guêpes un peu rouges/orangées. Il semble dépendre d’un grand édifice public situé devant lui, mais que je n’ai pas identifié. Je n’ai pu le photographier, car des autochtones se tenaient assis sur un banc et me regardaient avec un air parfaitement ahuri.
D’ailleurs, pourquoi en faire mystère ? Depuis quatre ans que je fais ce type de reportages en grande banlieue, jamais le fait que je prenne des photos de façades, d’arbres ou de panoramas ne m’a valu le moindre regard. Il m’a fallu attendre d’arriver à Mortcerf pour devenir le sujet d’inquiétude d’une demi-douzaine de ploucs se croyant plus nantis qu’ils ne le sont, et qui déduisaient je ne sais quel scénario abracadabrantesque de cette brusque intrusion d’un photographe au sein de leur bourgade isolée. Alors que d’hystériques cabots se répandaient en aboiements rageurs derrière chaque portail, un faciès humain, trop humain, et à peine plus amène, suivait ces cerbères et me scrutait avec malveillance. Quelques uns tentèrent une politesse de façade : un « Bonjour ! », un « Beau temps, n’est-ce pas ? », et en même temps, on dévisage, on inspecte, on mémorise, on cherche à lire tatouée sur mon visage la raison secrète pour laquelle je prends des photos dans un endroit où il n’y a rien à photographier.
L’ennui avec des gens comme cela, c’est qu’il n’est pas possible de dialoguer. Ils ont beau s’attifer comme des bourgeois en congé, ce sont pour la plupart de tristes pedzouilles qui viennent de toucher leur P.E.L. Leur expliquer ce que je fais, de l’art, du journalisme gonzo, de l’expérimentation photographique, ça reviendrait à expliquer l’existentialisme à un agent de police. Ils ne comprennent pas de quoi je parle, évidemment, et comme il n’est pas agréable de se dire qu’on est un con, ils préfèrent en déduire que je suis forcément un menteur. J’ai connu quelques malentendus de cet ordre, par le passé, j’ai su en tirer de profitables leçons, dont la première est de ne jamais surestimer un être humain : quand il pose une question, il a déjà une idée préconçue de la réponse qu’il attend. L’intelligence, c’est évidemment de lui répondre ce qu’il a envie d’entendre, ou à défaut, ce qu’il sera à même de comprendre, et qui l’aidera, mentalement, à se faire une petite histoire qui le satisfera, avec un début, un milieu et une fin. Bien évidemment, il faut veiller à ce que l’intérêt du questionneur soit aussi le vôtre…
Je n’avais nulle raison de penser qu’à Mortcerf, la population soit particulièrement finaude. D’ailleurs, ce panneau d’un autre âge, que nul n’avait jugé bon de faire ôter, et qui trônait bien en évidence sur un mur au bout de la rue de la Gare, témoignait assez du genre de soucis du Moressartois de base depuis au moins deux siècles.

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Ainsi, alors que je photographiais une jeune maison Bouygues encore en construction, en brique rouges non encore recouvertes de crépis, et qui formait un contraste saisissant avec les deux ruines qui l’entouraient de part et d’autre, ne voilà-t-il pas que de cette maison que je pensais encore vide, sort une espèce de remise au goût du jour du beauf de Cabu, un austère moustachu aux cheveux blonds roux, mais déjà rares, qui paraissait bien avoir 45 ans, et ne devait pas en avoir plus de 30. Tenant par la main sa progéniture, une petite fille blonde qui tentait de s’échapper de son bras, et dont on sentait qu’elle avait son rôle à jouer dans l’autorité parentale – certains hommes aiment bien ainsi exhiber leurs enfants comme s’il s’agissait d’une paire de couilles supplémentaires -, il s’adressa à moi dans un ton qui hésitait entre l’indignation ferme et la politesse glaciale :
« Hé ! Excusez-moi ! Pourquoi vous prenez des photos, là ? »
Je savais que j’aurais tôt ou tard à répondre à cette question, et fatalement posée par une telle tête d’abruti, aussi avais-je, depuis longtemps préparé ma réponse :
« Je travaille pour un éditeur de jeux vidéos. Je prends des photos pour avoir des structures en level design… »
« Ah, OK, d’accord, très bien ! », répondit-il, avec un air tellement soulagé que son anxiété passée me parut suspecte. N’étais-je pas tombé sur le repaire d’un pédophile ou d’un trafiquant ? C‘est vrai que c’est bizarre, une maison qui n’est pas terminée et qui est déjà habitée par une famille…
Dans le doute, je préfère ne pas publier cette photo-là. D’autant plus que des choses bizarres, j’en ai vu beaucoup d’autres à Mortcerf. Telle cette façade, en plein centre-ville, dont les fenêtres ont été, non pas murées, mais carrément bétonnées. Une maison abandonnée, scellée, depuis sans doute plusieurs décennies, et que nul ne rachète, nul ne détruit. Elle est juste là, inquiétante, secrète. Je repense à mon mensonge au moustachu rouquin. C’est vrai qu’un « Silent Hill » à Mortcerf, ça ne serait pas si mal que ça…

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Et cette vieille maison paysanne, totalement décrépie, dont on se demande encore comment elle tient debout ? Ne l’a-t-on pas déjà vue dans quelques FPS morbides ou dans des films d’horreur rustiques des années 70 ?

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Et s’il n’y avait que les maisons…Mais il y a aussi des portails qui vous glacent le sang, d’obscurs reliquats de la révolution industrielle qui rouillent sous la pluie et exposent leur corrosion comme des œuvres d’art contemporain. Derrière celui-ci, une sorte de vieux bâtiment en bois évoque les premières usines des années 20. Lui aussi semble à deux doigts de s’effondrer…

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Et les soupiraux ? Que dire des soupiraux, si ce n’est que presque personne ne se souvient que c’est le pluriel de « soupirail » ? Dans tous les jeux vidéos, on voit des soupiraux, suintant d’une humidité mal identifiée, symboles d’une architecture en abandon, refuges de rats aux yeux rouges ou d’autres choses plus terrifiantes encore… Le soupirail, ou le labyrinthe secret des constructions urbaines du XXème siècle, inaccessible passage secret, promesse d’une direction inconnue, œil noir figé dans des parois glauques… Et pourtant, quel jeu vidéo peut se targuer d’afficher en 3D un soupirail aussi sinistre que celui-ci, d’autant plus sinistre que ce dernier est situé à plus de deux mètres au-dessus du sol…

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Mais, mais, mais, si je continue sur cette lancée, on va finir par croire que Mortcerf est une ville fantôme cauchemardesque, jaillie d’un mythe lovecraftien ? Il ne faut rien exagérer, tout de même, il y a des choses touchantes dans ce petit bourg, telle par exemple cette porte rustique engoncé dans une vieille maison paysanne, une porte soigneusement entretenue par son propriétaire, à moins qu’elle ne soit refaite à l’identique.
Et puis quelle charmante coutume, me suis-je dit, avec cet allant propre à tous les Parisiens qui trouvent de la poésie dans tout ce qui est campagnard… Suspendre des épis de blés, ainsi, à sa porte, ce que c’est joli !

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Je vous jure que c’est que je me suis dit sur le moment.
Parce qu’une fois rentré chez moi, ma curiosité naturelle m’a poussé à chercher l’éventuelle signification culturelle de cette coutume. Tenez-vous bien, ça vaut le déplacement.
Suspendre 7 épis de blé à sa porte, têtes en bas, c’est une conjuration en sorcellerie pour empêcher les mauvais esprits de rentrer dans une maison ! Oui, nous sommes en 2012, et apparemment, ce genre de choses se fait encore, du moins à Mortcerf ! il n’existe, à ce que j’ai pu voir, aucune autre signification à ce rituel. Même Jean-Pierre Pernaut n’aurait pas imaginé un aussi beau reportage sur les traditions de nos campagnes…
Après, il y a sur cette photo des choses troublantes qui me laissent dubitatif : le petit ruban rose, par exemple, peu en accord avec un acte de conjuration. Et le fait qu’il y ait non pas sept épis de blés, mais six. Peut-être est-ce un mauvais esprit qui a pris le septième, à moins que chaque région de France ait sa petite variante…
Bon, en tout cas, au final, c’est un exemple assez inadéquat pour parler des (quelques) jolies choses de Mortcerf. Mais on pourra utilement se rattraper avec cette très belle maison recouverte de vigne vierge. Là aussi très étrangement, et même si je n’ai pas visité toute la ville, cette maison est la seule que j’ai vue qui affiche une telle santé végétale.

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En s’éloignant du centre-ville, les quartiers, comme je l’ai souligné plus haut, se modernisent quelque peu, des pavillons des années 60 ou des maisons Bouygues y font d’encore timides apparitions. La jeunesse, bien qu’invisible en ce dimanche après-midi, laisse quelques traces de ses goûts modernes en matière de tuning. Et ainsi, au détour d’une vieille propriété aux murs de pierre tombe-t-on nez à nez avec un destrier du XXIème siècle, rangé dans une écurie aux airs de village Playmobil, auquel on serait presque tenté de ne pas croire tant sa présence à Mortcerf semble une impossibilité.

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Un peu plus haut, ce sont de récents propriétaires qui ont fait le choix étonnant de faire coexister bâtisse récente et ancienne ferme paysanne, en y accolant même une échelle pour rentrer par les fenêtres. La mousse, pas rancunière, s’installe sur les deux toits, reflétant en un vert irisé les rayons du soleil couchant, tandis que deux voitures semblent me regarder avec hostilité, menaçantes comme deux gros scarabées noirs.

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Je fus tenté de poursuivre plus avant mon exploration de Mortcerf, mais il se trouve qu’une ville aussi ensorcelée a forcément plus d’un tour dans son sac. Mortcef est un petit bourg, et il est assez facile de prendre une rue qui aboutit à une impasse, à un champ ou une clairière. Cela fait de Mortcerf une ville non seulement surnaturelle par sa configuration, mais aussi par ses limites, qui sont brutales, nettes, inattendues. Ce n’est encore rien lorsque un virage débouche sur un chemin campagnard, et ne s’en prétend pas moins, sans qu’on puisse comprendre comment cela est possible, une sortie de véhicules.

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Il est déjà plus déroutant de franchir un passage à niveau et de se retrouver devant une immense clairière déserte, parcourue d’un léger brouillard qui hélas n’apparaît pas sur la photo (Un brouillard fantôme ?)

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Quand, au sortir d’une autre petite rue, une nouvelle clairière se profile tout en prétendant, pour sa part, être une rue – et quelle rue ! -, on commence à frôler le fantastique rural…

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Mais alors, lorsque croyant emprunter une rue vers le nord de la ville, une belle rue, au bitume indéniablement récent, une rue qu’on entretient – donc une rue régulièrement empruntée ; l’on se rend compte que cette rue s’interrompt brutalement, d’un coup, au bout de 30 mètres pour se transformer en un sentier herbeux qui se perd au milieu des champs de blé, on ne peut désormais plus nier qu’on a basculé dans la quatrième dimension…

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Que reste-t-il donc à faire pour un pauvre reporter-photographe cerné par l’irréel ? Que faire d’autre sinon que de pactiser avec cette nature qui entrave son chemin, qui tente de l’attirer vers des abysses de verdure d’où l’on ne revient pas ?
Il faut oublier toute certitude, tout réflexe d’homme logique et civilisé. Enfin, presque… La nature m’envoie des ambassadeurs, je me dois de les recevoir, d’écouter leurs doléances, de négocier ma mise en liberté au nom de celle de la presse : le monde doit savoir ce qui se passe à Morcerf !
C’est d’abord l’Épeire Diadème qui se présente, entourée de quelques moucherons serviteurs, qui soutiennent la toile comme des enfants de chœur tiennent la traîne de la mariée. Une Épeire Diadème alors que nous sommes presque en novembre ! Comment est-ce possible ? Tous ces arachnides meurent normalement à la fin août… Celle-ci doit être centenaire…
Je m’excuse auprès de mes lectrices qui ne supportent pas les araignées, même en photo, mais outre que je trouve particulièrement beau ces petits animaux en voie de disparition dans nos villes, je n’ai jamais compris pourquoi les femmes haïssent tant les araignées : elle se ressemblent tellement ! Les araignées aussi passent leur temps à se faire la toilette et à repriser leurs affaires. Les araignées aussi s’enfuient dès qu’on fait trop de bruit. Les araignées femelles aussi attendent peinardes que le mâle vienne les chercher et risque sa vie pour leur donner de l’amour. Et surtout les araignées aussi savent s’y prendre quand il s’agit d’embrouiller leurs proies et de se montrer collantes…

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 » Je suis bien fatiguée « , dit l’Epeire en traînant comme elle peut son gros ventre de bourgeoise parvenue.  » Je suis trop vieille pour gérer un dossier aussi complexe que le vôtre. Il faudrait que vous rencontriez Dame Coccinelle. Elle vous dira ce que la Loi de la Nature prévoit dans votre cas !  »
Me voici donc à la recherche de Dame Coccinelle. Vaste quête, car aussi étonnant que cela paraisse, Mortcerf est envahie de coccinelles, alors qu’à bien regarder les différentes plantes qui sont encore vertes et qui dépassent des jardins, je n’aperçois pas le moindre puceron susceptible de nourrir une telle communauté.
Il y a deux sortes de coccinelles à Mortcerf : des rouges à pois noirs (le modèle classique) et des noires à pois rouges (le modèle daltonien).
La plupart ne sont pas très causantes. La coccinelle est un insecte qui dispose d’une très bonne vue : inutile de dire que quand je m’approche avec mon appareil-photo qui fait 200 fois leur taille, elles vont se cacher illico dans une encoignure d’un volet ou dans une anfractuosité d’un mur.
Pourtant, je finis par rencontrer Dame Coccinelle. Elle est nettement moins farouche que les autres, et cède, avec mauvaise grâce mais sans trop se défiler, à mon obsession de paparazzi.

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 » Vous ne pouvez pas rester ici… « , me dit Dame Coccinelle.  » Vous êtes en territoire coléoptère, où ne sont tolérés que les Humains qui sont à même de nous fournir des logements. En tant qu’étranger, votre autorisation de séjour est refusée, toutes les rues que vous emprunterez ne déboucheront que sur des clairières ou des chemins impraticables. Le cœur même de la ville vous est interdit. »
 » Mais comment puis-je m’en aller si toutes les rues sont des impasses ?  « , me défendis-je mollement.
 » Revenez sur vos pas. Empruntez la route que vous avez prise, elle vous conduira à la gare ou La Grande Chenille De Fer vous ramènera chez vous. « 
«  Je ne pourrai donc pas terminer mon reportage ?  « 
 » Ne croyez pas ça ! A Mortcerf, le chemin du retour n’est jamais semblable à celui de l’aller. Il suffit juste de ne pas être le même homme en partant d’ici. »
 » Voyons, c’est ridicule ! « , objectai-je.  » Comment pourrais-je bien être un homme différent ? « 
 » Vous ne vous posez pas la bonne question, Monsieur Dorian ! « , me répondit Dame Coccinelle en se frottant astucieusement les mandibules. » Vous êtes venu à Mortcerf, vous avez contourné l’Eglise Scarabée, vous avez admiré la Maison Guêpe Orange, vous avez tremblé devant le portail miel de notre Ruche en Bois d’Usine, vous vous êtes réjoui devant notre Porte Fast-Food aux Épis de Blé, vous avez rencontré l’Épeire Diadème et vous êtes en train de discuter avec Dame Coccinelle. La bonne question à vous poser, c’est : comment pourriez-vous donc être encore le même homme ? « 
Je restai dubitatif. Il est vrai que sa démonstration était convaincante, mais je peinai à réaliser tout cela. Je finis par demander :
 » Vous êtes sûre ? « 
Dame Coccinelle garda le silence un instant, puis, tendant résolument une patte noire et griffue vers moi, ajouta d’une voix ferme :
 » … Et vous avez vu les photos d’un Évêque Juif !  »
 » Ah oui, là, c’est évident que je ne suis plus le même homme ! Plus rien ne sera comme avant ! « 
Je remerciai chaudement Dame Coccinelle, résistai à la tentation de l’embrasser, ayant peur de l’avaler sans le vouloir, et je fis promptement demi tour. Sur le chemin, je passai devant une vieille école qui semblait abandonnée. L’était-elle vraiment ? Nous étions dimanche, et c’était peut-être simplement jour de congé. Quelques balançoires et autres gadgets en plastique pas trop mal conservés, l’excellent état des rideaux, aussi, témoignait de l’activité probable de cette école. Deux pneus abandonnés au beau milieu de la cour de récréation donnaient pourtant l’impression contraire. Laissait-on vraiment des enfants jouer avec des pneus de voiture ? J’avais du mal à y croire…
C’était une vieille école, comme dans l’ancien temps. Et pourtant, quelque chose de terriblement triste s’en dégageait… Et si tout ce qui était vieux n’était pas forcément à regretter ? Et si cette bourgade où j’aimerais bien finir mes jours, je n’aurais vraiment pas aimé y grandir ?

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Dame Coccinelle ne devait pas vrombir très loin de mon oreille, car je l’entendis distinctement dire :
 » C’est toujours triste pour un enfant, une école, alors autant qu’elle le soit réellement. Vous, les Humains, vous ne pensez qu’à vous enfermer mutuellement : dans des écoles, dans des bureaux, dans des casernes, dans des discothèques, dans des salles de cinéma, dans des voitures ou dans La Grande Chenille de Fer. Nous, les insectes, nous ne sommes jamais enfermés. Nous volons, nous marchons, nous creusons, certains nagent même. Nous n’allons jamais d’un point à un autre. Nos vies sont sans points de départ, sans points d’arrivée. On marche droit devant soi, on mange quand on a faim, on dort quand on a sommeil, on fait l’amour quand c’est la saison. C’est la malédiction des humains d’avoir l’angoisse d’arriver ou le désir de partir. C’est sans doute pour cela que vous vous enfermez autant.
Monsieur, Dorian, pourquoi vous n’essayez pas de faire comme moi ? Écartez vos élytres, déployez vos ailes, volez jusqu’à la gare. Ca sera déjà un bon test, la gare. Il ne faut pas commencer par vous priver totalement de point d’arrivée, ce serait brutal. Essayez de voler jusqu’à la gare… « 

«  Mais enfin, je ne suis pas une coccinelle, je n’ai pas d’élytres, encore moins d’ailes. Et je suis bien trop lourd pour voler. »
«  Ne commencez donc pas à vous chercher des excuses. Taisez-vous donc et volez ! « 
Bon…
J’ai haussé les épaules, j’ai écarté les élytres et j’ai déployé mes ailes, et je me suis envolé tout le long de la rue. C’est vrai que c’était chouette, mais ça faisait un bourdonnement infernal.
 » Ca va encore intriguer les habitants ! « , me dis-je alors. «  Ils vont me regarder avec des airs d’abrutis, persuadés que c’est un truc pour les cambrioler en passant par la cheminée. Faut que je fasse gaffe à ne pas passer au-dessus de la maison de l’autre moustachu. Je suis sûr qu’il va sortir et me crier : Hé, excusez-moi, pourquoi vous survolez ma maison, là ? « 
Mais bon, je pris goût à la chose, et j’en profitai pour commencer à faire quelques figures acrobatiques. Je passai notamment devant une maison dont la décoration extérieure me démontra que Dame Coccinelle ne m’avait pas menti et que les Humains étaient ici les serviteurs zélés de ces petits coléoptères (Je m’excuse pour le cadrage, je ne volais pas très droit quand j’ai pris la photo).

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Je commençais à vraiment aimer voler. Je virevoltai dans les airs, frôlai les murs, et m’offris même le luxe de passer au-dessus d’un abreuvoir que je n’avais pas remarqué à l’aller. Un abreuvoir inutile, au fond tapissé d’algues, où quelques lentilles d’eau tentaient de surnager. Je résistai à l’envie d’y prendre un bain, je ne savais pas si mes ailes étaient étanches ou non.

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Je me redressai et commençai à slalomer entre les arbres. Eux aussi semblaient recouverts de lentilles d’eau. Une sorte de lichen très fin poussait à foison sur leurs écorces, et l’un d’eux me surprit énormément par sa particularité. Bon sang, j’ai connu une fille qui avait quelque chose d’extrêmement ressemblant… Comment s’appelait-elle déjà ?

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Je me serrai contre un mur entièrement recouvert d’une mousse épaisse, et surplombé de quelques arbustes couverts de baies rouges. Je restai un moment à bourdonner autour, n’arrivant plus à me souvenir si j’étais un insecte frugivore ou non.

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Derrière mes yeux à facettes, il subsistait le souvenir qu’il ne fallait pas que je traîne trop. J’avais quelque chose à prendre… Un train, je crois. Je ne savais pas trop ce que c’était, mais je me rappelais que c’était très important pour moi. Je décidai donc de pousser ma vitesse au maximum, afin d’y être en un temps record. Confusément, je vis tout le décor autour de moi s’accélérer, je fonçai à une vitesse phénoménale, et ce fut sans doute la raison pour laquelle je ne vis seulement qu’un demi-dixième de seconde avant l’impact, le mur gris et la vitre froide contre lesquels je me sentis projeté, avant de perdre conscience.
Quand je me réveillai, j’étais assis par terre, la tête reposant contre la porte d’entrée de la gare. Je me frottai les yeux, palpai ma tête avec mes mains, cherchant sur mon cuir chevelu la présence d’une bosse ou d’une plaie, mais je ne sentis absolument rien d’anormal. En me relevant, je vis que la porte avait apparemment reçu un choc violent.

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Je jetais des regards un peu effrayés vers l’intérieur et sur mes côtés. Ouf ! Personne ! Il est vrai que le dimanche, la plupart des gares de grande banlieue sont fermées. Heureusement pour moi ! Je ne me voyais pas me répandre en excuses auprès du chef de gare en essayant de lui expliquer que ça n’était pas ma faute, que je n’avais pas rentré mes ailes suffisamment à temps.
Il me restait encore un quart d’heure avant que mon train n’arrive. On peut en faire des choses en un quart d’heure… Je regardais derrière moi et vis une maison abandonnée en piteux état que j’avais vaguement aperçu à mon arrivée. Je n’avais pas voulu m’y arrêter, trouvant un peu idiot de mitrailler la première maison qui s’offre à mon regard. A présent que j’étais un autre homme, je la jugeais déjà plus intéressante que je ne l’avais pensé au prime abord.
C’était un immense édifice gris. Avait-ce été une maison familiale ou un établissement professionnel ? Difficile de le dire aujourd’hui… Ca n’était pas seulement une maison abandonnée : c’était une maison morte, et morte depuis fort longtemps.
Un cadavre de maison, une coquille vide, encore droite parce qu’au moment de son trépas, elle avait sans doute sottement oublié de s’écrouler. Elle n’était d’ailleurs pas morte seule. Non loin d’elle, se tenait une petite cabane de briques rouges, guère en meilleur état. On sentait que sa mort avait été douloureuse. Il y avait encore quelque chose de crispé en elle.
Les deux cadavres reposaient au milieu d’un dépotoir infect, où se mêlaient résidus de chantiers, ordures ménagères, bombes aérosol vides et vieux meubles défoncés. Triste cimetière.

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En m’approchant, je constatais qu’un matelas était appuyé contre la paroi de la première maison. Je fus surpris car la position de ce matelas n’était pas naturelle. On aurait dit qu’il avait été appuyé ainsi par quelqu’un.
Plus près encore, je compris qu’effectivement la main de l’homme n’était pas pour rien dans ce détail. Car le matelas ne reposait pas contre le mur, mais contre l’entrée de la cave, dont il faisait office de porte d’entrée. Quelqu’un, quelque chose, habitait donc là, y dormait peut-être, y reposait à jamais, qui sait ?
Fallait-il déplacer ce matelas ? Explorer la cave ? Déranger hypothétiquement l’être qui s’y trouvait, s’il s’y trouvait effectivement ? Quel nouveau secret Mortcerf abritait-elle en son sein ?

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Un quart d’heure, cela aurait fait court pour explorer cette cave, affronter peut-être celui, celle, ceux qui y vivaient… Après, il m’aurait fallu attendre une heure de plus, et cela m’aurait fait rentrer vraiment très tard… Avais-je peur ? Oui, sans doute, un peu aussi…
Mortcerf, ville mystère, où rien n’est à sa place, où la sorcellerie s’affiche sur les portes d’entrée, où les gens vivent dans des maisons inachevées, où les rues ne mènent nulle part et où les insectes vous susurrent parfois de drôles d’idées à l’oreille ; Mortcerf, dont le nom fleure les contes de Claude Seignolle ou de Jean Ray, porte en elle des secrets d’un autre âge, enfouis dans un marais jamais totalement défriché… Et si Mortcerf était l’Atlantide de la Seine-et-Marne ? Un continent perdu temporairement jailli des eaux, par le fait d’une magie antique et redoutable ?
Peut-être ne sera-t-elle plus là quand j’y retournerai.. Peut-être n’y aura-t-il plus de gare à cet endroit-là, et de mémoire de préposé SNCF, on n’aura jamais entendu parler d’une gare dans ce hameau-là…
Il faut que je relise Platon. Peut-être y parle-t-il de Mortcerf ?

J’ai quitté Morcerf dans La Grande Chenille de Fer en emportant l’ultime image de l’arrière de la Maison-Morte-Et-Secrètement-Habitée : un mur gris anthracite aux volets clos depuis toujours, fouetté de quelques traits verts de pinceaux, tracés par un lierre tenace.
Quatre fenêtres fermées… Et une ouverte, tout en haut… Une fenêtre aux vitres claires, apparemment nettoyées, laissant entrevoir d’énigmatiques ténèbres… Et si ???…

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Oui, il me semble bien, alors que le train démarrait, avoir vu luire des yeux étranges derrière la fenêtre, des yeux qui me regardaient partir avec soulagement…

A bientôt pour un nouveau voyage…

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4 commentaires sur « Voyage À Mortcerf »

  1. Merci pour cette très belle ballade Dorian! Suspendue à tes mots, comme à chaque fois… Te lire à toute allure parce que c’est trop bon puis replonger pour une seconde lecture en prenant le temps de goûter chaque détail… Visiter ce bourg à travers ton regard est un réel enchantement. Ta rencontre avec dame coccinelle, ton envol au dessus des maisons, ton humour.. Ton regard …

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    1. Merci beaucoup, « Mamooshka ». 🙂
      Une grande partie de ces voyages m’étaient inspirés par les « Promenades et Souvenirs » de Gérard de Nerval, lecture de jeunesse qui m’avait profondément marqué, ou plus exactement qui m’avait comprendre que l’écriture est un lien précieux entre le voyage et le souvenir du voyage. Je t’avais déjà parlé de Gérard de Nerval, je sais que tu n’es pas très tentée par la littérature classique, mais il faut savoir que j’y suis moi-même terriblement immergé, et que le mérite que tu me trouves ne serait rien sans ceux de prestigieux prédécesseurs, et surtout Nerval qui a arpenté cette même banlieue avant moi. Certes, il n’avait pas d’appareil-photo, mais n’étant pas dépendant des images il pouvait beaucoup plus parler des gens. Comme je suis un pédagogue tenace, je te poste ici un extrait vraiment très proche de mon travail (enfin, c’est plutôt mon travail qui est proche de celui-ci) de « Promenades et Souvenirs ». Tout mon travail littéraire découle de cette plume, dont j’ai longtemps envié à la fois la sophistication et la fluidité. Tu y remarqueras aussi que comme moi, Nerval voyage pour renouer avec le passé, la nostalgie d’un temps enfui, la sagesse tranquille d’un mode de vie très ancien, même si on a du mal rétrospectivement à imaginer ce qu’ont pu être les changements du monde entre 1830 et 1854 (date à laquelle ont été écrites les lignes ci-dessous) – mis à part effectivement l’apparition du chemin de fer. 🙂

      « Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j’essayerais d’appeler quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont les chemins de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles s’asseyent tristement sur les débris de leur fortune passée, et se concentrent en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les merveilles d’une civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain m’a fait penser à Senlis, et, comme c’était un mardi, j’ai pris l’omnibus de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de marché. J’aime à contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que j’accuse d’avoir un peu brodé dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité que j’avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l’aller voir à Bruxelles, par l’ancienne route de Flandre, et en dépit du chemin de fer du Nord.
      Non, je n’admettrai jamais, quelles que soient les difficultés des terrains, que l’on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et trente lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n’est qu’en France que l’on peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin belge perçait douze montagnes pour arriver à Spa, nous étions en admiration devant ces faciles contours de notre principale artère, qui suivent tour à tour les lits capricieux de la Seine et de l’Oise, pour éviter une ou deux pentes de l’ancienne route du Nord.
      Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs, qui me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu’on ne rencontre plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le soir sur le devant des portes ; les restaurateurs sont des pâtissiers ; on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille ; les rues, en escaliers, sont amusantes à parcourir ; la promenade tracée sur les anciennes tours domine la magnifique vallée où coule l’Oise. De jolies femmes et de beaux enfants s’y promènent. On surprend en passant, on envie tout ce petit monde paisible qui vit à part dans ses vieilles maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de cet air pur. L’église est belle et d’une conservation parfaite. Un magasin de nouveautés parisiennes s’éclaire auprès, et ses demoiselles sont vives et rieuses comme dans la Fiancée de M. Scribe… Ce qui fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnées, c’est que j’y retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. L’aspect des maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes… À ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle 1820 ; — je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de mes parents.
      Cette fois, je bénis le chemin de fer, — une heure au plus me sépare de Saint-Leu : — le cours de l’Oise, si calme et si verte, découpant au clair de lune ses îlots de peupliers, l’horizon festonné de collines et de forêts, les villages aux noms connus qu’on appelle à chaque station, l’accent déjà sensible des paysans qui montent d’une distance à l’autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l’usage de cette province, tout cela m’attendrit et me charme : il me semble que je respire un autre air ; et, en mettant le pied sur le sol, j’éprouve un sentiment plus vif encore que celui qui m’animait naguère en repassant le Rhin : la terre paternelle, c’est deux fois la patrie. (…)
      Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres ; cherchant à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu’il y a dans l’attachement à la terre beaucoup de l’amour de la famille. » (Chapitre VII, Voyage Au Nord)

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  2. En effet il y à cette même fluidité dans l’écriture de Nerval et la tienne.
    Mais pour ma part la comparaison s’ arrête là car (que Nerval me pardonne) je me suis quand même pas mal ennuyée dans Pontoise…
    Une description un peu trop bienveillante et consensuelle à mon goût , pas vraiment d’implication personnelle de la part de l’auteur..

    Toi tu vas bien au delà de la description.
    Toi c’est un véritable voyage, une aventure multi dimentionnelle où l’imaginaire et le réalisme se mêlent avec un naturel étonnant.
    Et surtout il y a ton regard. Ton regard doux et piquant, intelligent, ton regard sincère et juste. Ton regard pur .

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    1. Je comprends ce que tu veux dire, mais il est vrai qu’à l’époque de Gérard de Nerval, les temps étaient plus sereins, les rapports entre les gens plus courtois, la nature absolument idéale, et il n’y avait pas l’ombre d’un gratte-ciel à l’horizon. Le fait de vivre au XXIème siècle me donne une réserve quasiment inépuisable de laideurs et de bêtises à brocarder. 😀
      C’est vrai aussi que la littérature du XIXème siècle est beaucoup plus positive, lumineuse, en paix avec le monde – quoiqu’en cherchant bien on trouve des auteurs sacrément tourmentés, y compris en révolte contre la société comme Octave Mirbeau, infatigable dénonciateur de l’hypocrisie des rapports humains, ou Georges Darien, apologue anarchiste du vol et de la délinquance. Mais c’est juste que la société de cette époque n’a pas tellement à se battre contre une évolution délirante ou déshumanisée. La nature est immuable, le béton reste à inventer, et la France n’est peuplée que de quinze millions d’individus. La révolution industrielle apparaît dans les années 1850, et en grande partie, grâce à l’invention du chemin de fer. D’ailleurs, dans l’extrait que je t’ai cité, Nerval est quand même un peu critique envers le train qui, selon lui, gâche le plaisir du voyage en étant trop rapide et en prenant systématiquement le parti de la ligne droite. Mais le progrès n’est, à cette époque, pas suffisamment envahissant pour qu’on se mette vraiment en colère contre lui.
      Après, moi, ça me fait rêver ce Pontoise façon 1820, avec les jeunes filles coiffées de madras (Courbet a d’ailleurs immortalisé ces foulards à carreaux importés d’Inde, et qui ne sont plus arborés aujourd’hui que dans les Antilles) : https://i.pinimg.com/originals/96/45/d1/9645d15306204bc158197ab01f3a6614.jpg
      En fait, c’est Nerval qui a raison de s’extasier sur pas grand chose et nous qui avons tort de trouver cela candide ou ennuyeux. En fait, nous sommes tellement habitués à être entourés de choses et de personnes déplaisantes qu’en vérité, nous ne saurions plus vivre sans elles, quelque chose nous manquerait sans ce hideux voisinage. Être tombé très jeune dans cette vieille littérature m’a fait prendre conscience de cela assez vite : le monde nous heurte par ce qu’il est, mais encore plus par la résistance anormale que nous sommes bien obligés de lui faire. D’où l’importance de prendre du recul : de se garder au moins quelque part dans un coin de l’imaginaire un petit Pontoise façon 1820 où tout est à sa place. Je suis quelqu’un qui est obligé, en fait, d’aller au-delà de la description, parce qu’il n’y a plus grand chose à décrire. Même les reliques d’un autre temps dont je parle dans mes voyages en banlieue sont dans une triste décrépitude. En 1854, Nerval repensait avec nostalgie au Pontoise de 1820, parce que rien n’avait tellement changé, mais en 2054, je crois que personne, absolument personne, ne sera nostalgique du Pontoise de 2020.
      Il y a un autre extrait, dans « Promenades et Souvenirs », où Nerval se promène sur la Plaine Saint-Denis, qui est en fait un vaste pâturage où il discute avec un paysan faisant paître là ses moutons. Cette plaine, aujourd’hui, n’existe plus, c’est le Stade de France et les parkings environnants. Ca fait froid dans le dos quand on y pense…
      Après, évidemment, pour moi, c’est bien plus vital de me replonger dans de vieux terroirs parce que je vis dans ce même Paris du Stade de France, entouré de tours de béton, dans un environnement pollué où il n’y a quasiment plus de verdure, d’insectes ou d’oiseaux. Je ne peux pas me fier à ce que me montre mes fenêtres, j’aurais été tenté d’ailleurs de les murer si j’avais été propriétaire. Alors, tu comprends, Pontoise en 1820, c’est le paradis sur Terre à moins de 30 kilomètres et 200 ans d’ici. 🙂
      Enfin, la dimension fantastique, surréaliste, n’est pas étrangère non plus à la littérature classique. Tzara et Breton peuvent frimer, ils ont été précédés sur cette voie par les écrivains même qu’ils condamnaient, dont Anatole France qui était leur bête noire. Ils y ont juste ajouté une sorte de délit de fuite du réel qui était absent chez les générations précédentes. La fantaisie de l’imaginaire était encore au XIXème siècle une rêverie fantastique qui ne reposait sur aucune contestation sociale, aucune lassitude de la réalité. C’était alors simplement du merveilleux, ou du féerique. Nerval ne s’en prive d’ailleurs pas, mais exclusivement dans ses nouvelles, ses romans ou ses contes. Dans tout son travail un peu journalistique, ou de reportage avant l’heure, il a au contraire le soin d’être très précis, très factuel.
      C’est vrai que moi, j’aime mélanger, mais je suis de toute manière né 164 ans après Gérard de Nerval, j’ai eu non seulement accès à toute une littérature qui mêle allègrement rêve et réalité, mais j’ai eu aussi l’exemple du cinéma italien ou espagnol des années 70, qui mêlaient surréalisme, fantastique et psychédélique : Fellini, Ettore Scola, Bunuel, Arrabal et bien d’autres, plus tout un tas de fantaisies visuelles d’après-guerre situées dans un passé plus ou moins lointain, tels que la série des « Sinbad le Marin », les adaptations de Burroughs ou de Jules Verne (Le Sixième Continent, Voyage au Centre de la Terre) et d’autres vieilleries un peu baroques que je préférais à tous les « Star Wars » ou « Superman » qui passionnaient tant mes camarades de classe. En fait, j’ai été confronté à l’onirique dans mon enfance bien plus que Nerval en son temps. Mais je pense qu’il aurait adoré tout cela s’il l’avait connu. 🙂
      Et enfin, mon regard, effectivement, n’appartient qu’à moi, et j’ai à cœur de toutes façons d’être pertinent, d’écrire des choses qui n’ont pas encore été écrites, qui font sens et qui expliquent ou démontrent un certain nombre de vérités. Ca, effectivement, c’est mon talent à moi que je ne dois à personne, même si j’ai retrouvé par la suite de grands écrivains plus ou moins oubliés qui ont eu le même genre d’idées avant moi. Mais je suis heureux que tu aimes mon regard ou ma façon d’écrire, même si par honnêteté, j’aime rappeler que j’ai eu d’immenses modèles envers lesquels j’ai énormément de gratitude, car sans eux, je n’aurais jamais écrit une ligne. 🙂

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