40 Ans, Toujours Pourceaux

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Le Front National a fêté ces dernières semaines sa quarantième année d’existence, dans une indifférence quasi-générale, ce qui est déjà plutôt rassurant. Néanmoins, de même que certains cancers évoluent lentement, il est désespérant de constater que si le Front National demeure, en dépit de quelques scores électoraux impressionnants, un parti somme toute minoritaire, il représente désormais une force politique constante, sur laquelle il est d’autant plus avisé de réfléchir en ces temps troublés que pour la première fois depuis ses débuts, le Front National voit ses idées assez durablement exportées dans des partis plus populaires et plus modérés.
Ceci étant dit, il serait faux de responsabiliser le Front National sur les exactions racistes de plus en plus nombreuses de ces dernières années. Le racisme, l’antisémitisme, en France, ce sont de vieilles traditions bien de chez nous, lourd fardeau d’une civilisation chrétienne, pour qui les notions de peuple élu et de purification théologique sont des vertus qui ont survécu jusqu’à la découverte – relativement récente – de l’horreur des camps de concentration. Dans un pays qui n’a jamais manqué de zèle concernant la justice expéditive, les récurrences de l’histoire, que ce soit la poursuite des hérétiques, le massacre des Cathares, le massacre des Templiers, le massacre des Protestants, le massacre des aristocrates durant la révolution, la chasse aux républicains sous l’Empire, la poursuite et la torture des Résistants pendant l’Occupation, l’exécution et les condamnations des Collaborateurs après la Libération, l’agression des hippies et des gauchistes durant l’après 68, tout cela démontre qu’en France, on n’a jamais manqué de prétextes pour s’attaquer à ceux qui ne sont pas comme tout le monde, idéologiquement, théologiquement, politiquement, et bien évidemment, racialement.
Même si elle est beaucoup moins sanglante aujourd’hui que par le passé, la chasse au marginal, au métèque, est une spécialité française, à défaut d’en être une spécificité. Le Front National a su croître et multiplier sur ce fumier exceptionnel. Il est la conséquence d’un tempérament haineux et nationaliste, et non pas, comme il le prétend, cause ou initiateur.
Depuis l’avènement de Marion Anne Perrine Le Pen, dite Marine, le FN a su à la fois se débarrasser de toute la frange néo-nazie de son électorat et se fabriquer une image un peu moins extrémiste, tout en conservant le discours populiste radical, propre à séduire un public politiquement simplet et centré sur des valeurs traditionalistes et ancestrales, et ceci, en mettant particulièrement l’accent sur celles qui collent le plus à l’actualité : immigration, chômage, insécurité, etc…
Ce lifting de façade, qui s’avérait nécessaire si le parti ne voulait pas, à l’image de l’extrême gauche, rester figé dans un discours totalement dépassé, a permis au plus conspué des partis politiques d’atteindre des objectifs inespérés. Pourtant, en ce qui concerne les chiffres mêmes, le Front National a connu des jours meilleurs : le nombre de mairies emportées par le parti n’est pas à son maximum, et surtout la chambre des députés n’accueille en son sein que deux représentants du Front National, et assurément les plus risibles : Gilbert Collard, avocat farfelu converti depuis moins d’un an, et Marion Maréchal Le Pen, jeune midinette à peine sortie de son cocon et qui n’a qu’une très vague idée de son rôle politique.

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Le Front National n’est donc pas au mieux de sa forme, malgré l’indéniable estime populaire de ses idées. Comment expliquer ce paradoxe ?
Précisément, par le simple constat de l’éternelle limite du parti, depuis ses débuts : la communication.
Les partis extrêmes, en France comme ailleurs, se sont toujours distingués par une certaine violence verbale, voire physique, exprimant une sorte d’identité radicale, tournée, pour la gauche, contre les classes supérieures; pour la droite, contre l’ennemi intérieur.
Personnellement, je ne comprends toujours pas pourquoi, plus d’un siècle après la naissance politique des idéologies extrêmes, personne n’a jamais eu l’idée de donner à l’extrême droite ou à l’extrême gauche un ton moins colérique, moins emporté… Qui peut faire confiance, sur un long terme, à un politicien perpétuellement en colère, éternellement révolté contre les idées contraires aux siennes, et donc incapable de rassurer suffisamment un électorat pour lui inspirer confiance ? Face aux urnes, les électeurs n’ont plus, sous leur nez, d’orateurs ou de tribuns les exhortant à l’action immédiate. De ce fait, on assiste régulièrement à une baisse des votes par rapport aux estimations des sondages, d’autant plus que cette stratégie de communication induit une sorte de volonté de voter par « contestation épidermique » : on ne vote pas pour son candidat, on vote pour celui qui est contre les autres… Ce vote impulsif, revanchard, irréfléchi, nourri de rage et de frustration, combien sont-ils réellement à le maintenir, lorsqu’ils se retrouvent seuls dans l’isoloir, et qu’en cet instant solennel, toujours fortement symbolique, qu’est le vote, la colère retombe et chacun cherche en soi la voie de la sagesse, le choix le plus légitime ?
Parce que la radicalisation du verbe à ses limites, les idées du Front National progressent, mais auprès de ceux qui n’en font pas partie : les formations modérées de droite, du centre ou de gauche, récupèrent le message, mais lui donnent une forme plus douce, plus naturelle, teintée d’humour même…
Nicolas Sarkozy est le premier politicien à avoir compris en quoi une telle corruption idéologique pouvait servir ses intérêts. L’homme est un mauvais politicien, mais un libéral habile, plus soucieux de rentabilité que de morale. A travers sa politique répressive d’immigration et son débat sur l’identité nationale, menés d’abord par Brice Hortefeux puis par Eric Besson et Claude Guéant, Sarkozy a repris les idées du Front National, mais sur un ton très calme, commercial, raisonnable. Pas de phrases choc, pas de ton agressif : la stigmatisation des étrangers est un sujet comme un autre, on en débat calmement, on se pose les vraies questions – et au passage, on dépossède soigneusement le Front National de son fond de commerce, en faisant à son encontre une véritable OPA politique. La méthode paye et rassemble toute une partie assez nauséabonde de la population française, profondément xénophobe mais soucieuse de ne pas le paraître. La droite décomplexée naît de cette méthode, et il est assez sinistre de voir le Parti Socialiste, à peine en début de mandat, reprendre le flambeau avec un indéniable savoir-faire, et dans le même douteux objectif que le Front National ou l’UMP : détourner pathétiquement l’attention des vrais problèmes.

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« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » : la phrase clé de la politique des années 2000 continue à circuler, interminablement relayée par les médias, sur ce même ton désolé et résigné qui en annihile toute la portée raciste et tout le caractère de cache-misère. Evacuer la misère du monde, il n’y a pas meilleure prétexte pour éviter de s’occuper de la misère bien française ! Mettre des métèques dans un avion est tout de même bien plus simple que de sauver les Français les plus modestes de la pauvreté et de l’exclusion, bien plus simple aussi que de se creuser la cervelle pour offrir à chaque citoyen, français de souche ou de bourgeon, les moyens de sécuriser ou d’augmenter son niveau de vie.
La gauche commet une erreur terrible, à mon sens, en maintenant une telle politique à flots. Soucieuse de ne pas se mettre la droite à dos, elle prend le risque de semer le dégoût dans son propre camp, surtout en s’acharnant sur une communauté nomade, qui n’a pas réellement un statut de population issue de l’immigration et qui joue moins la carte de l’assistanat que de la débrouille.
Et fatalement, l’exemple du PS pousse la droite à radicaliser davantage encore son discours. On en a mesuré dernièrement les dernières exactions, surtout en cette intense période d’élection interne à l’UMP. Les propos rapportés par Jean-François Copé, au travers de son livre ou de ses discours, sont dignes du bulletin mensuel de l’Action Française. Jusqu’à cette date, aucun autre politicien que Jean-Marie Le Pen ne s’était permis des insinuations racistes aussi révoltantes, aussi infondées, aussi malsaines…
Comment peut-on oser parler de « racisme anti-blanc » dans un pays qui accuse un cuisant échec sur le plan de l’intégration sociale non pas d’immigrés, mais d’enfants d’immigrés qui sont pourtant nés en France ? Comment peut-on impunément accuser des individus de racisme quand on a contribué soi-même à faire sentir à une certaine jeunesse qu’elle devait déjà prouver qu’elle est bien française ?
Je ne crois pas au racisme anti-blanc en tant que phénomène de société, mais quand bien même cela serait, ne l’aurions-nous pas un peu mérité ? Le racisme anti-blanc, est-ce qu’il ne pourrait pas aussi bien naître de la longue liste de citations provocatrices d’un certain Jean-Marie Le Pen ou de la dernière affiche de campagne de sa fille ? Le racisme anti-blanc, est-ce qu’il ne pourrait pas être un minimum compréhensible, à défaut d’être excusable, quand un Ministre de l’Intérieur soucieux de lancer sa candidature présidentielle, se rend à Argenteuil sans aucune raison particulière pour simplement prononcer le mot « racaille » devant les caméras des journalistes ?

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Parlons aussi de cette fameuse citation sur les pains au chocolat, due au même Copé :  « Il est des quartiers où je peux comprendre l’exaspération de certains de nos compatriotes, père ou mère de famille rentrant du travail le soir, apprenant que leur fils s’est fait arracher son pain au chocolat par des voyous qui lui expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan. »
On passera sur l’énormité du lieu commun, probablement jailli de l’imagination de Jean-François Copé ou de son nègre littéraire. Il n’y a guère que des quinquagénaires petit-bourgeois pour croire encore qu’à l’époque des Twix, Mars, Lion et autres sucreries aux couleurs bariolées, les gamins des écoles s’arrêtent chez un boulanger, sorti d’un reportage rustique de Jean-Pierre Pernaud, pour acheter des pains au chocolat dont les miettes s’accumuleront des mois durant au fond du cartable – et je ne vous raconte pas non plus l’état du pain au chocolat après une demi-journée passée dans un cartable rempli de livres de classe.
Il y a là de quoi se gausser, mais pas longtemps… On frissonne bien plus en lisant cette désignation de musulmans par le mot « voyous » (qui fleure bon les années 50 également). Qui plus est, jamais aucun musulman n’arrachera sa nourriture à quelqu’un pendant le Ramadan. Dans certains pays du Maghreb, où le Ramadan est une pratique nationale obligatoire, manger en public pendant la journée peut entraîner une intervention de la police, non pas pour acte blasphématoire, mais pour le caractère provocateur d’une telle action. Jeûner une journée entière est une démarche difficile et pénible, même pour un musulman… Il ne faut pas croire qu’il trouve une quelconque extase à se retenir d’absorber la moindre nourriture. Manger en public est donc considéré comme une incitation malhonnête à la tentation de rompre le jeûne. Mais par ailleurs, aucune répression n’est exercée dans un cadre privé. N’importe qui est libre de se faire un repas chez lui à trois heures de l’après-midi, pourvu que ses voisins ne soient pas contraints d’en respirer les effluves…
Par cette phrase imbécile, Jean-François Copé montre sa profonde ignorance des règles essentielles de la religion musulmane, en leur prêtant une démarche répressive typiquement chrétienne, puisque liée à des notions de pêché et d’anathème propres au catholicisme, alors qu’elles sont perçues de manière très différente par les musulmans.
La raison d’être d’une telle bourde est en partie intentionnelle. Je ne prendrai pas ici la défense de l’Islam. Je suis athée, et il n’y a pas pour moi de religion qui vaille mieux qu’une autre. Mais il faut admettre qu’en France, la chasse aux barbus, aux prieurs des rues, aux burkas étanches et aux terroristes amateurs est devenu un euphémisme commode pour manifester publiquement, et avec la meilleure respectabilité qui soit, sa haine raciale de la communauté maghrébine ou d’origine maghrébine. C’est aussi pour la frange la plus ouvertement chrétienne de l’extrême droite un bon moyen de faire sa promo, la montée de l’Islam étant un merveilleux prétexte pour remettre en question une laïcité trop permissive à leurs yeux, et imposer l’urgence de revenir à un christianisme missionnaire et guerrier.

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Hélas, trois fois, hélas, le véritable héritage de la famille Le Pen, les quarante années d’un militantisme opiniâtre, il réside finalement dans cette popularisation d’idées qui échappent au vieux leader nationaliste pour prendre de nouvelles formes dans des bouches ennemies. Hortefeux, Besson, Guéant, Copé, Manuel Valls : ces « enfants bâtards », non reconnus mais reconnaissables, sont paradoxalement la plus grande réussite du Front National, car c’est la victoire non pas d’un parti, mais, pour reprendre les termes du général de Gaulle, « d’une certaine idée de la France ».
Curieusement, le plus grand ennemi du Front National, c’était encore récemment la famille Le Pen elle-même. Mêlant une blondeur aryenne à une beaufferie de campagne reculée, le tout agrémenté d’un humour de caserne, la famille Le Pen était – et demeure encore – l’une des plus caricaturales des représentations de l’extrême droite ! Défendues par ces nazillons de basse Bretagne, les valeurs maurrassiennes ne séduisaient plus que les cas sociaux et offraient une image médiatique diabolisable à l’infini… Et parce qu’elles étaient diabolisées, les idées du Front National étaient isolées comme peut l’être un virus sur une lamelle de laborantin. On pouvait les contempler avec horreur ou complaisance, mais elles étaient globalement perçues comme une incongruité républicaine aux allures de phénomène de foire.
A présent, quarante ans après les modestes débuts du Front National, tout le monde est en passe de cultiver son propre petit côté Le Pen. Le racisme, la préférence nationale, sont tacitement admis, pourvu que ça n’entraîne pas de violences verbales ou physiques… Du moins pour l’instant…
Et aujourd’hui comme hier, ceux qui se targuent d’être des vrais Français, c’est-à-dire d’authentiques chiens de race, ne sont que rarement ceux qui connaissent le mieux l’histoire de France ou la culture française. Le patriotisme a toujours été la carte d’identité de ceux qui manquent cruellement d’identité, il y a peu de chances que cela change un jour…

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Je terminerai en ayant une pensée pour cette espèce de pseudo-intellectuel d’extrême droite, invité il y a quelques mois à une émission sur France 3, et dont la vidéo est régulièrement relayée sur Internet. Son nom m’échappe, car il y avait à la base assez peu de raisons de s’en souvenir. Sur cette vidéo, on le voit, dans une pose théâtrale à peine surjouée, déclarer avec emphase qu’il « souffre » de voir la France envahie d’étrangers, et qu’il ressent de douloureuses angoisses en constatant que lorsqu’il passe par la station de métro parisienne Châtelet, il est bien souvent le seul blanc dans toute la gare (Il devrait néanmoins essayer les stations Jasmin ou Pont de Neuilly, on y voit généralement beaucoup plus de têtes blondes).
A ce pauvre toto, comme à beaucoup d’autres qui sont dans le même « esprit », j’aurais envie de faire cette réponse simple et unique : Que la France ne soit ni ce que l’on voudrait, ni ce que l’on rêverait, cela peut fort compréhensiblement nous attrister, nous révolter, nous déplaire ou nous agacer. Mais lorsque l’on « souffre », c’est qu’on est malade, et quand on est malade, on se soigne. C’est d’autant plus efficace qu’on peut très vite agacer les gens bien portants avec des geignardises nombrilistes de petite nature… L’extrême droite semble perdre en virilité ce qu’elle gagne en visibilité. Mieux vaut ne pas en tirer de conclusion…
L’important, dans cette société où nous essayons tous de nous faire une place à notre convenance, avec rarement le succès que l’on espère, c’est de toujours essayer de comprendre l’autre et de chercher avec lui les meilleures solutions possibles pour vivre ensemble, en harmonie et en respect mutuel. Ce n’est pas facile, ce n’est pas évident d’y arriver, mais cela ne mérite-t-il pas, en fin de compte, que l’on y consacre tout le temps et l’énergie disponibles ?
Ca a l’air un peu bête, déclaré ainsi, mais il faut savoir qu’il y en a qui, même au bout de 40 ans, n’ont toujours pas compris cela…